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Puis retombant dans ses éternelles redites, relativement aux services qu'il avait rendus aux Français et notamment aux Anglais, qui ne l'avaient jamais payé que d'ingratitude, sa conclusion fut qu'il mourrait désespéré s'il n'obtenait pas Parga. Tout en le calmant, j'essayai de lui prouver que ses désirs étaient contraires à sa véritable politique ; qu'une fois devenu maître absolu de l'Épire, sa tête effervescente, loin de se calmer, le pousserait à quelques entreprises téméraires; et que son ambition, d'autant plus active qu'elle aurait été toujours satisfaite, serait la cause des tourments qui l'attendaient à l'autre bout de la vie. Je me permis de lui dire, sans penser alors que ma voix était prophétique, que de la possession de Parga dateraient peut-être pour lui et les siens les plus affreux malheurs.

« J'en défie l'augure, repartit-il. Au reste, pourvu que je puisse » bâtir un palais sur ce pan de rocher, je serai consolé de tout. » Chaque homme porte empreint sur son front le sceau irrévocable » de son destin, et ce qui est écrit doit nécessairement arriver. Je » veux Parga. e&«> T^v nipyav. — Craignez d'être maître de Parga! » — Je veux Parga, ©>&«> Tv nipyav. »

Il leva les yeux au ciel, en soupirant.

CHAPITRE VIII.

Nouvelle de la restauration de la dynastie des Bourbons. — Sainte-alliance. — Hétéristcs. — État de la Grèce en 1814. — Collèges. — Écoles. — Imprimeries.

— Commerce. — Marine. — Jalousie des Anglais. — Calomnies de leurs agents.

— Indifférence de la Porte Ottomane. — Arrivée de Sir Thomas Maitland aux Iles Ioniennes. — Humble requête que lui adressent les Parguinotes. — Vente de leur territoire. — Incertitudes. — Alarmes. — Désespoir. — Le croissant remplace la croix. — Imprécations contre le ministère britannique. — Émigration des chrétiens. — Leur dernier soupir chanté par Xénoclès.

Napoléon tombé de son char de victoire, les fils de saint Louis et de Henri IV rendus au trône de leurs aïeux; les événements de plusieurs siècles pressés dans le cours d'un mois, depuis que les Français célébrèrent sur le cap Chima?rium la dernière victoire d'une guerre à jamais mémorable, étant connus dans la Grèce, onse demanda pendant long* temps encore comment celui qui avait présidé aux destinées de l'Europe n'était plus. Les Turcs pleurèrent l'enfant de la fortune; et les Grecs, charmés de sa perte, parce qu'ils le regardaient comme un obstacle à leur affranchissement, poussèrent un cri de joie qui retentit jusqu'aux bords de la Neva.

Dans cette circonstance, le comte Andréossy, alors ambassadeur à Constantinople, ne pouvant présumer que si le tyran avait respecté les jours du consul général de France, il n'eût pas attenté à sa liberté, exigea et obtint de la Porte Ottomane qu'un capigi-bachi fût envoyé à Janina pour constater son existence, avec injonction de rapporter un écrit signé de sa main, pour en prouver la réalité. S'il était ainsi l'objet de la sollicitude de ses chefs, il ne l'était pas moins de celle des ennemis mêmes de la France. II jouissait depuis longtemps de cet avantage, même auprès des Anglais, depuis que le vaincu de Capri, qui contribua au malheur de l'auguste Caroline', s'était éloigné des rivages de Leucade, avec ses espions, en remettant le régiment RoyaU Corse à un officier que sa probité ne rendait guère propre à commander un ramassis d'aventuriers tels que ceux de cette bande hétérogène* Mais cessons de parler en tiers. Je devais tarir la coupe des douleurs, lorsque je vis s'éloigner de Corfou mes plus chers amis avec cette vieille garnison dont les drapeaux ployaient sous le poids des lauriers, car on comptait dans ses rangs au delà de cinq mille soldats, illustrés par plus de quinze campagnes.

1 Hudson Lowe. Inde mali lobes.

A peine notre pavillon avait disparu des îles de la mer Ionienne, que de nouvelles pensées semblèrent s'éveiller dans la Grèce. Les Turcs alarmés demandaient ce que signifiait la sainte-alliance, sans qu'il fût possible de leur persuader qu'elle n'était pas dirigée contre leur barbarie, tant leur instinct les porte à ne voir que des ennemis dans tout ce qui est chrétien. Les Grecs, à leur tour, portaient leurs regards vers le congrès réuni à Vienne ; ils tenaient un langage si extraordinaire, qu'on aurait cru le labarum déjà arboré sur les minarets de Sainte-Sophie... Et, pour la première fois, on entendit articuler dans l'Épire, le nom de société des hétéristes ou amis.

Ses statuts, si l'on en croit les Grecs, avaient été rédigés à Vienne, sous les auspices d'un grand monarque ; plusieurs rois delà saintealliance y avaient adhéré en fournissant des sommes considérables; sa caisse était à Munich1. Elle avait pour but de répandre parmi les chrétiens de l'Orient les dons de la société biblique, destinés par la propagation de l'Évangile à réunir tous les enfants de la rédemption sous le signe auguste de la croix. Ce regard porté par des princes paternels sur un peuple jusqu'alors frappé d'une sorte de réprobation politique,ranima les espérances de régénération toujours présentes à son souvenir. La tyrannie des Turcs lui semblait frappée de vétusté. Leurs revers en Egypte, leurs revers plus récents lorsque huit mille Russes avaient triomphé de trente mille mahométanssur les bords du Danube; la torpeur dévorante de leur gouvernement; son iniquité désespérante; l'abrutissement d'un maître endormi au sein de la mollesse; la stupidité arrogante de la plupart de ses vizirs,ou leur action sanguinaire; la vénalité de ses tribunaux; l'état de pauvreté de la basse classe des musulmans, avaient inspiré aux chrétiens le sentiment le plus dangereux aux tyrannies, le mépris, principe ordinaire de toutes les insurrections contre une autorité arbitaire. En se mesurant avec ceux qu'ils regardèrent longtemps avec épouvante, les Grecs s'aperçurent qu'ils les avaient jugés trop supérieurs, parce qu'ils ne les avaient jamais envisagés que de bas en haut; et ils comprirent que les superbes Osmanlis ne pouvaient même exister sans le secours des chrétiens. Mêlés aux conseils suprêmes de l'empire, que les princes grecs du Phanal dirigeaient; associés aux armements maritimes du sultan, dont les Hydriotes conduisaient les escadres ; maître du commerce, de l'industrie, de l'agriculture, des richesses; numériquement plus forts dans la Hellade, où l'on comptait au delà de dix chrétiens contre un Turc, les opprimés se demandèrent pourquoi ils étaient esclaves depuis tant de siècles.

1 II est bon de se rappeler que le tribunal Yéntiqut de Mayence n'existait pas encore a cette époque.

*

L'étonnement était encore plus prononcé dans l'Archipel. La mer Egée, couverte de vaisseaux grecs, semblait séparée de l'empire ottoman par l'activité de ses insulaires, dont plusieurs, non contents de naviguer dans le bassin de la Méditerranée s'étaient élancés au delà de l'Atlantique. Quelques-uns de leurs capitaines, embarqués sur des navires étrangers, avaient fait la circumnavigation du globe ; d'autres s'étaient trouvés aux marchés des grandes Indes, en qualité de subrécargues; tous avaient, ainsi qu'Ulysse, vu les villes, l'opulence et les mœurs d'une multitude de peuples; leur âme s'était fortifiée par d'innombrables dangers; mais un trait empoisonné, le souvenir de leur servitude, les suivait partout. Au retour de leurs expéditions, lorsqu'ils saluaient, à travers les nuages, les montagnes du sol natal, leur joie n'était point celle des nautoniers qui entrevoient, au terme d'un long voyage, le calme et le bonheur des foyers domestiques. La patrie leur apparaissait brillante de l'éclat des grands hommes qui l'illustrèrent , mais esclave et avilie par d'infâmes oppresseurs, et leurs chants d'allégresse étaient des hymnes à la vengeance. Souvent ils reconnaissaient à la même place et dans les attitudes où ils les avaient laissés, les mêmes Turcs qui les avaient humiliés au départ, qui les attendaientau retour pour les humilier encore; et, rois sur leurs vaisseaux aussi rapides que les vents, ils se retrouvaient esclaves en rentrant au port.

L'indignation n'était pas moins profonde sur le continent, lorsque les chrétiens comparaient leur condition avec celle de plus de vingt mille enfants de la Grèce employés en Russie. On racontait dans les villes, dans les hameaux, au milieu des tribus belliqueuses des montagnes, comment les enfants de telle ou telle bourgade esclave siégeaient aux conseils de l'empereur orthodoxe; l'honneur que quelques autres avaient de parler en son nom comme ambassadeurs; l'avantage qu'un grand nombre retiraient d'être élevés dans ses collèges et dans ses écoles militaires, et le bonheur d'une foule d'autres qui servaient sous ses drapeaux depuis les grades supérieurs de l'armée jusqu'à celui de sous-lieutenant. On avait des rapprochements plus directs et par conséquent plus douloureux à faire; en voyant la légation russe de Constantinople remplie en partie par des raïas émancipés, ainsi que la presque totalité des consulats de l'empire ottoman, exploités par des Grecs.

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Ce fut pis encore, lorsque des régiments tirés des provinces de l'Herzégovine et de la Bosnie, des phalanges enrôlées sous les drapeaux de la France, de la Russie et de l'Angleterre, rentrèrent dans leurs villages, où des hommes, accoutumés au joug de la discipline, mais aussi fiers que braves, se retrouvèrent en contact avec une soldatesque barbare qu'ils méprisait. Ils durent cependant, pour ne pas compromettre le salut de leurs familles, courber leurs tètes devant les Turcs, revêtir de nouveau le costume de la servitude, déposer leurs insignes militaires, et reprendre la charrue nourricière de tyrans ignobles, qui se complaisaient d'autant plus à les humilier qu'ils étaient loin de leur pardonner leur gloire. Mais un esprit plus redoutable pour les mahométans, que celui des militaires accoutumés à exhaler hautement leurs plaintes, et qui sont par celajseul peu propres à conspirer, agitait sourdement la Grèce. On peut le dire maintenant: c'était celui de plusieurs jeunes Hellènes élevés dans les universités d'Allemagne, d'Italie et de France.

Tous étaient des hommes de bien , éclairés, mais enthousiastes de leur patrie, sans être de l'école de ceux qui prétendaient y introduire les maximes antisociales de l'anarchie. Ils sentaient que la Grèce ne pouvait être régénérée que par l'union de la morale avec la religion. Ils connaissaient la puissance de la croix sur un peuple toujours prêt à se dévouer pour elle ; et plusieurs d'entre eux s'astreignirent à la règle austère des religieux basilidiens, afin d'imprimer une autorité sacrée à leurs préceptes, et de diriger d'une manière efficace l'instruction publique vers un but d'enseignement politique et religieux. Ainsi, l'Esprit saint descendit au milieu des écoles nationales de Janina, de Chios, deCydonie; et, à l'exception d'Athènes, oùquelques cerveaux en délire prétendirent ramener les jours du Portique, le feu sacré de la liberté brûla sur les autels du vrai Dieu.

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