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LIVRE TROISIÈME.

CHAPITRE PREMIER.

Ali aspire à l'indépendance. - Le sultan convoite ses trésors.- Conduite adroite de

Pachô-bey.- Destitution de Véli-pacha, relégué à Lépante.- Khalet-effendi protége Pacho-bey.-- Nouvelle tentative d'assassinat contre lui.- Sicaires d’Ali pendus. — Inquiétudes du sultan. - Ali déclaré fermaply; - il se rend à Parga, -y apprend sa proscription.-Ses alarmes ;-redoublées par un passage du Coran.Il est mis au ban de l'empire.-Armements dirigés contre lui.- Pachô-bey nommé pacha de Janina. - Plan de campagne d'Ali. — Il se réconcilie avec les armatolis. – Négociations; stratagèmes. — Suleyman nommé vizir de Thessalie. Intrigues de son grammatiste pour soulever les Grecs, - qui prennent les armes. - Parti qu'aurait dû adopter Ali, – Il convoque les états de l'Epire. — Son discours d'ouverture. - Effet qu'il produit. — Proclamation.

Gouverner, c'est tromper. Cette maxime désastreuse pour les peuples était celle du vizir Ali Tébélen, parvenu, à travers des flots de sang, à l'usurpation d'un pays presque égal en population aux royaumes unis de Suède et de Norwége. Le pouvoir d'était en effet à ses yeux, comme il l'est à ceux qui sont nés dans la bassesse, qu'un moyen de faire sentir le poids de son autorité, d'assouvir ses passions et de faire le malheur des hommes. C'était à ces conditions qu'il chérissait son rang, et il ne répandait ses faveurs que sur l'espionnage et la fraude. Activité, intelligence, talents, tout aboutissait à son coupable égoïsme; et, en voyant un tel homme, Épictėte se serait écrié que son dme échauffait un cadavre dont le contact aurait souillé jusqu'à la verlu.

Comblé des faveurs de l'Angleterre, l'occupation de Parga était loin de combler ses veux; la joie de sa possession était refroidie par le regret de n'avoir pu immoler les Parguinotes, qui avaient fui sur une terre étrangère à sa domination. La conquête de la moyenne Albanie le faisait soupirer après celle de Scodra, où il soudoyait une faction qui tenait le jeune Moustaï-pacha dans de continuelles alarmes,

Sa vengeance contre le malheureux Ibrahim , vizir de Bérat, qu'il tenait depuis sept ans dans les fers ainsi que son fils, était incomplète, tant qu'ils traînaient un reste de vie, que son intérêt l'obligeait de respecter, pour ne pas laisser enlever le sangiac du Musaché à Mouctarpacha '. La Valachie, la Moldavie, la Thrace et la Macédoine étaient remplies de ses émissaires. Il était présent partout, au moyen de ses agents, et mêlé aux intrigues générales et particulières de l'empire. Rien n'était étranger à sa politique ; et il s'indignait surtout de voir le Romili vali-cy Khourchid-pacha, établi depuis cinq ans à Monostir ; un dieu vengeur, en entretenant l'envie dévorante dans son sein, devait le pousser à sa perte. La fortune, quil'accablait deses dons, l'avertissait comme Polycrate, qu'elle était prête à l'abandonner. Ses succès devaient le faire trembler lorsque après avoir soldé le prix de la vente de Parga aux agents de l'Angleterre, il en fut remboursé au quintuple, au moyen des dons forcés de ses vassaux, et par la valeur intrinsèque des biens-fonds des chrétiens, qui étaient devenus sa propriété *. Son palais de Tébélen venait d'être reconstruit plus vaste et plus brillant aux frais des communes.Janina s'embellissait d'édifices nouveaux; des pavillons chinois de la plus rare élégance bordaient les rives du lac, et le luxe d'Ali n'était comparable qu'à l'influence qu'il exerçait dans toute la Turquie. Par le moyen de Khalet-effendi , il venait de faire éloigner Khourchid de Bitolia ou Monastir. Ses fils, à l'exception de Véli, et ses petits-fils étaient pourvus d'emplois éminents. Il pouvait se croire égal aux souverains ; car si le titre lui manquait, les flatteurs ne lui manquaient pas. L'adulation de quelques lâches écrivains, prompts à prodiguer leurs acclamations aux tyrans que l'audace fait sortir des rangs vulgaires, commençait à l'élever sur le pavois des usurpateurs

" La Porte, qui ne voulait pas consacrer l'usurpation de sangiac de Bérat, s'était contentée de donner le titre de beglier-bey de ce drapeau à Mouctar, fils d'Ali. Chaque année elle adressait le firman d'investiture à Ibrahim-pacha. Celui-ci, contraint par son oppresseur, écrivait alors au divan qu'étant vieux et accablé d'infirmités, il suppliait sa hautesse de conférer la gérence de son gouvernement à son gendre Mouctar. Il joignait à cette requête, dictée par la force, l'assurance qu'il était traité chez Ali avec les plus grands égards. Cette comédie, dont personne n'était dupe, puisqu'on savait qu'Ibrahim-pacha et son fils étaient renfermés dans un cachot, sauvait les apparences, qui sont la chose essentielle, quand les souverains n'ont pas la force de faire respecter leur autorité.

* Voyez An estimate of the property abandoned by the Parguinotes, in refutation of the statements, in n°XIV of Quaterly Review. London, 1820.

heureux. On avait imprimé à Vienne un poëme en l'honneur d'Ali Tébélen ; un savant dans l'art héraldique lui avait fabriqué un blason; on venait de lui dédier une grammaire française et grecque, où les titres de très-haut, très-puissant et très-clément lui étaient prodigués ?. Quant à la grande propriété, comme il possédait les neuf dixièmes des biens-fonds, les bénéfices qu'il en retirait lui en démontraient si clairement les avantages, qu'on n'avait pas besoin de l'engager à persévérer dans un système qui fait de l'homme créé à l'image de Dieu un animal consacré au labourage, et avili dans son intelligence. Quoique dépourvu de gloire, un autre Cinéas pouvait lui dire plus justement qu'à Pyrrhus qu'il était temps enfin de se couronner de roses, et de se reposer au sein des plaisirs; mais il n'aurait pas été compris de celui qui n'éprouvait que le besoin d'employer une activité consacrée à faire le mal. Enfin, Ali était arrivé à cet excès de prospérité, dont le poids, supérieur à ses forces, ne pouvait plus que l'écraser.

Les Anglais avaient, dit-on, conçu l'idée de l'engager à se rendre prince héréditaire de la Grèce, sous la suzeraineté du sultan, dans l'intention d'opposer un contre-poids aux hospodars de Moldavie et de Valachie, qui n'étaient que des agents secrets du cabinet de Pétersbourg. Cette idée était plus spécieuse que bien calculée. Quant au sultan, son conseil, débonnaire en apparence, s'était laissé arracher toutes les concessions que le satrape avait demandées , en feignant d'ignorer ses déportements. Il affectait même la plus grande sécurité, quoiqu'il eût les preuves des intelligences d'Ali avec les ennemis de l'État, qu'il avait favorisés pendant le cours de la dernière guerre. Il souffrait un mal passager, persuadé que le temps lui ferait bientot justice du plus dangereux des vizirs de l'empire, par ses relations avec les étrangers. Il prévoyait qu'à la mort d'Ali la division de ses fils, en les affaiblissant, replacerait sous le sceptre de sa hautesse la

! Ce blason, inventé par un babitant de Bergame , ville en possession de fournir de toule ancienneté des arbres généalogiques aux affranchis de l'Europe qui veulent renier leurs aïeux, ou s'en donner de factices, représentait sur un fond de gueules un lion embrassant trois lionceaux, emblème de Ja dynastie tébélénienne.

? Cette grammaire est celle de Michel-Étienne Partzoulia de Cleïsoura en Macédoine, imprimée à Vienne en 1815. La dédicace porte Te rYHAOTATA TAAHNOTATO KAIKPATAIOTATQ AOBAETH BEZIP AAU DALLA. Après ce beau début, l'auteur, en suppliante posture, s'écria : La terre, illustre seigneur, est remplie de la gloire de lon nom; personne n'ignore la brillante renommée de les nobles verlus, etc., etc.

Grèce continentale, qui en était en quelque sorte séparée. Le grand âge du factieux permettait d'envisager comme prochain cet événement, qu'on attendait avec impatience, surtout en pensant qu'il avait des sommes considérables dans ses coffres. On convoitait cet or, et la foudre restait assoupie à côté du trône qu'Ali-pacha avait baigné du sang généreux de Sélim III, lorsque ses intrigues excitèrent en 1808 une des plus épouvantables séditions dont Constantinople ait jamais été le théâtre'.

Telles étaient les dispositions politiques du divan à l'égard du pacha de Janina, qui se serait éteint au sein du crime sans la main invisible par laquelle il était conduit à sa perte. Le ciel réservait aux hommes un exemple éclatant de ses vengeances, et ce fut par l'ambition qu'il voulut sans doute châtier celui que l'ambition avait élevé à up rang voisin de la grandeur suprême.

Cette passion, qui est le partage des tyrans, était fomentée dans le caur d'Ali-pacha par les suggestions de quelques vagabonds nouvellement établis dans l'Épire. Je ne souillerai point ma plume, en publiant les noms de ces hommes échappés la plupart au glaive des lois, qui abondent dans le Levant, parce que l'historien doit taire la partie honteuse de son sujet. Il me suffit de dire que les plus exaltés de ces êtres réprouvés de la société saluaient depuis longtemps Ali-pacha du titre de roi, qu'il repoussait, comme aux jours des lupercales, le modeste César refusait le diadème que lui présentait Antoine. II avait également dédaigné d'arborer, à l'instar des régences barbaresques, un pavillon particulier, afin de ne pas compromettre par des futilités les avantages réels qu'il possédait. En cela il était judicieux, et il l'était encore en répétant depuis longtemps que ses enfants le perdraient, parce qu'ils voulaient tous être vizirs ; l'instinct l'avertissant qu'un usurpateur qui aspire à mourir dans son lit ne doit point avoir d'héritiers à établir.

En laissant percer ces idées, Ali ménageait cependant ses fils ainsi que les novateurs, comme un corps d'élite qu'il pourrait employer aux jours du danger, en comptant néanmoins plus particulièrement sur les étrangers que sur sa famille, dont il faisait peu de cas. Voilà mes défenseurs, mes appuis , disait-il en montrant les Guégues, les assassins, les pirates, les faux monnayeurs et les renégats (Mayapiouevo!).

"Voyez liv. 11, ch. 4, de cette histoire.

qu'il tenait à sa solde. Cette idée de péril, ou plutôt de châtiment, apparaissait sans cesse à sa pensée. C'était son ver rongeur. « Un vizir, » on lui a souvent entendu répéter cette maxime, « est un homme cou» vert de pelisses, assis sur un baril de poudre, qu'une étincelle peut » faire sauter; o mais il était loin de prévoir d'où jaillirait le feu vengeur qui délivrerait l'humanité d'un de ses plus lâches bourreaux, et le sultan lui-même ne se doutait pas de la lutte prête à s'engager.

Un auteur moderne a dit que si Confucius revenait au monde, il ne serait pas maintenant mandarin du neuvième ordre, parce que plus le despotisme vieillit, plus le mérite devient un moyen négatif de parvenir aux emplois. Pachð-bey sentait cette vérité; et, au lieu de présenter des plans de réforme toujours désagréables dans un pays d'abus, il résolut de miner sourdement l'influence d'Ali-pacha. Il s'établit en conséquence l'intermédiaire de ceux qui portaient leurs doléances au divan contre l'administration du satrape de Janina et de ses fils. Il dressait leurs requêtes, qu'il remettait aux ministres, charmés, comme le juge de la fable, de se trouver entre les plaignants, qu'ils rançonnaient, et le vizir de l'Épire, duquel ils tiraient de fortes sommes d'argent pour étouffer le cri de la vindicte publique. Mais ce manége ne pouvait avoir qu'un temps, et la voix de la justice outragée ayant retenti jusque sous le dais impérial du successeur des califes, le sultan, qui voulut entendre Ismaël Pachô-bey, compatit à ses infortunes, et le nomma l'un de ses capigi-bachis. Il donna en même temps entrée au conseil à un nommé Abdi-effendi de Larisse, l'un des plus riches seigneurs de la Thessalie, qui avait été obligé de fuir la tyrannie de Véli-pacha : et ces deux individus, ayant entraîné Khalet-effendi dans leur parti, résolurent de se servir de son crédit pour accomplir leurs projets de vengeance contre la famille de Tébélen.

La nouvelle de cette élévation de Pachô-bey fut pour le vizir Ali un coup de foudre; et, dès ce moment, il ne goûta plus aucun repos. Ismaël, dérobé au stylet de ses sicaires, troubla it ses pensées; il ne pouvait celer son chagrin ; on ne l'abordait plus que pour l'entendre exhaler ses plaintes contre cet ennemi. Il agrandissait son importance, en le croyant sans cesse occupé à traverser ses desseins, et il s'écriait parfois : Si le ciel me rendait ma jeunesse passée ! et, comme son enthousiasme n'était pas celui de Nestor pour la gloire, il ajoutait : j'irais le poignarder au milieu même du divan. Cette rage et ces

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