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Tels étaient les chants des Hellènes de Néa-Patra, qui ne tardèrent pas à former une confédération, composée de Démétrius, Kontoïanis , de Jean Gouras, capitaine du mont Othryx, de Dyovoupitis, chef des bandes du Parnasse, du Thessalien Diamantis, et de l'Épirote Odyssée , hommes jusqu'alors inconnus à l'Europe, appelés par la Providence à jouer un rôle important dans l'émancipation de leur patrie.

Ils avaient proclamé le règne de la croir; mais l'Étolie, avant de faire cause commune avec eux, voulait connaître l'état des événements du Péloponèse et de la Valachie. Ainsi ses belliqueux habitants restaient partagés entre une feinte obéissance aux mandataires de la Porte Ottomane, et la cause de leurs frères, sans penser que, dans cette attitude, toute temporisation était l'unique faute irréparable qu'ils pouvaient commettre. Ils avaient sous les yeux l'exemple de Patras, où les citoyens paisibles avaient seuls péri, parce qu'ils se croyaient forts de leur innocence; et ils délibéraient, lorsqu'ils apprirent que les affaires de la Morée étaient loin d'être aussi désespérées que le disaient les Turcs de Missolonghi et de Vrachori.

En effet, l'évêque Procope, que Germanos avait détaché du côté de l'Élide, sous prétexte d'aller au-devant d'un corps de troupes sorti de Zante, venait d'arborer le labarum sur les mosquées de Gastouni, et d'appeler les Éléens à la défense de la patrie. Ils hésitaient, soit que la crainte d'éprouver le sort de Patras , la peur qu'ils avaient des Turcs de Lala, ou toute autre considération , les retint ; quand le prélat, pour résoudre leurs incertitudes, menaça de mettre le feu à la ville, en prescrivant aux prêtres de se retirer avec les saintes images et le viatique, pain sacré des anges ? , dans les régions escarpées de l'Olénos.

Ses ordres sont exécutés, la multitude suit les pas de ses pasteurs qui entonnent le psaume des combats : « Levez-vous , Seigneur, et » que vos ennemis soient dispersés. » La torche à la main, l'évêque parcourt les villages de la plaine ; et à sa voix, les paysans s'empressent de brûler leurs chaumières. Le Dieu des vengeances a parlé, « le » grain pur doit être séparé de la paille; les Grecs n'auront désor» mais pour demeures que les camps, et une tente deviendra le ta > bernacle des fidèles. »

! Voici comment s'écrivent en grec les noms de ces capitaines : KovtoyLIVE: anuisplos, rouptos, Avo ouvitris, Atquaven's, 'Ousssús.

2 On tient dans chaque église le viatique renfermé dans un sac suspendu au mur du tb yasterion ou sanctuaire.

Les femmes, les enfants, les vieillards, les troupeaux, s'ache minent vers les montagnes, qui seront à l'avenir le boulevard inexpugnable de leur liberté. Ils emportent charrues, instruments aratoires, ustensiles de ménage, et abandonnent la campagne cocverte de blés en épi, qu'ils jurent de revenir moissonner quand il a sera temps, avec des faux teintes du sang des Turcs. La sainte Élide est déserte ; et le même homme qui lui a enlevé ses habitants es pédie de tous côtés des émissaires chargés d'annoncer aux Grecs qu'ils sont être exterminés, s'ils s'obstinent à rester dans leurs hameaux. L'opelente ville de Pyrgos , qui n'était habitée que par des chrétiens, rejette son avis ; mais bientôt les Turcs Laliotes les forcent, en mettant le feu, à déférer aux avis de Procope, et à se réfugier à Calavryta. Enfin, une proclamation imprudente de Jousouf-pacha achève de généraliser l'insurrection, qu'une amnistie sincère aurait étouffée.

Point de pardon ! point d'espérance ! avait déclaré Jousouf-pacha. dans l'ivresse du sang qu'il préférait aux fumées du vin, dont il s'abstenait depuis qu'il affectait des mours austères, pour en imposer à la multitude mahométane. Cette déclaration digne d'être inscrite sur la porte du Tartare étant connue, les timides s'enhardirent, et il se développa un instinct nouveau chez ceux qui n'avaient jamais éprouvé les transports du courage.

On résolut de mourir; et Germanos, attentif à profiter des fautes de l'ennemi, saisit ce moyen d'électriser des hommes naguère consternés, en répondant au manifeste du chef des barbares, par un discours où l'on remarqua ces paroles de l'Écriture : « L'abîme invoque » l'abîme ? ! que notre amour pour Dieu soit fort, ô mes frères, » comme la mort 3! chassons les enfants de l'esclave * ! brisons leurs » liens, et jetons loin de nous le joug qu'ils nous ont imposé 5 !....

Brisons nos liens, répétèrent les Grecs ; et le Péloponèse entier, à l'exception de la Corinthie et de l'Argolide, courut aux armes avec

" Voyez tome IV, page 263, de mon Voyage dans la Grèce.
* Psal. 41, 8.
3 Cant. 8, 6.
* Gen. 21, 10.
* Psal. 2, 3.

une unanimité si terrible, que les Turcs ne virent de salut qu'en se réfugiant dans les places fortes de la Chersonèse. Ainsi, Tripolitza, Monembasie, Coron, Modon, Navarin, Arcadia, se trouvèrent en état de siége au début de la guerre; et Germanos ayant transféré son quartier général au monastère d'Omblos, situé à quelques lieues de Patras, les chrétiens célébrèrent, en vue du camp des Turcs, la solennité de Paques, en faisant retentir les montagnes du cri d'allégresse : Christos anesti, J.-C. est ressuscité.

Hélas ! de combien de larmes et de gémissements ce chant du triomphe du Rédempteur sur les puissances de l'Érèbe avait été suivie à Constantinople ! Mais sans anticiper sur cette catastrophe, portons encore une fois nos regards sur les ruines de Patras, et montrons comment, au milieu des flammes et des intrigues de la cupidité de quelques étrangers investis d'un caractère public, la faiblesse, en butte à la violence, luttait avec des chances contraires.

Il ne faut rien taire à l'Europe chrétienne. La mission de l'historien est comme celle du prophète à qui l'Éternel commandait a de faire » entendre ses paroles sans faiblesse et sans crainte. » Une voix souveraine me dit : « Si tu négliges d'avertir les méchants, ils n'en » mourront pas moins ; mais tu répondras de ta faute ! » Puissé-je les ramener dans le sentier de la justice' : car en publiant les fautes de ses enfants, la religion de J.-C. a des couronnes à recueillir, jusque dans l'affliction de son église.

Le dimanche des Palmes, époque de tristes souvenirs, une famille grecque opulente, dont je tairai le nom, car celui qui est toujours prêt à pardonner ne lui a peut-être pas retiré pour jamais les grâces de sa miséricorde, n'ayant pu se réfugier au consulat de France, fut enlevée par les mahométans. Une mère, un adolescent, et deux filles que ce jour où d'ordinaire se célèbrent les mariages, devait voir conduire au pied des autels, pour y recevoir le bandeau nuptial, accompagnés d'une domestique, sont amenés devant Jousouf-pacha. C'étaient ces pauvres créatures, dont le consul français avait entendu les cris lorsqu'on les entraînait vers l'acropole.

Elles se prosternent aux pieds du barbare, qui les rassure, les console et les invite à renoncer à leur Dieu. Elles frémissent, il menace, elles résistent, l'appareil de la mort les épouvante, elles pleurent,

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elles tremblent, les paroles fatales de l'apostasie échappent de leurs lèvres. O mon Dieu, daigne leur pardonner ! Une mère effrayée sur le sort de ses filles timides a cédé ; ses filles , par amour pour celle qui leur donna le jour, ont suivi son exemple ; leur frère est innocent, il ne compte pas encore deux lustres.

Les malheureuses ! elles ne sont déjà que trop punies! elles viennent d'être rangées au nombre des concubines de Jousouf, le jeune homme est relégué parmi ses éphèbes impurs; la rougeur couvre leurs fronts. Les noms de Fatmé, d'Aisché, de Zuleika et d'Achmet, ont remplacé ceux d'Hélène, de Constance, d'Alexandrine, et d'André, que les apostats avaient reçus au baptême.... Mais que dis-je! ils assistent à leur jugement anticipé.

Anastasie, leur humble servante, a résisté ; son assurance les confond : elle s'est agrandie de toute l'ignominie de ses maîtres. Des maîtres ! elle n'en a plus, elle est sortie de la vallée des larmes. Sa beauté a quelque chose de sévère et de céleste. Elle est en présence de son juge qui veut l'entraîner dans l'apostasie ;.... écoutez, ministres éphémères de la Sainte-Alliance, avec quelle autorité une femme répond au tyran : « Mon Dieu est le Dieu de ton faux prophète, qu'il » a dévoué aux flammes éternelles. Tu peux menacer, son tonnerre » retentit plus fort que les cris de rage de tes satellites. Vois ce ciel, » malheureux infidèle ! c'est le séjour de cette Vierge qui me tend les » bras. Je la vois, que son sourire est doux ! elle m'appelle... Viens, » ma colombe !... salut, reine des anges ! Etoile du matin, salut! » Ouvrez-vous, portes de gloire ! recevez votre humble servante » Anastasie! Est-ce vous que j'aperçois, martyrs de la foi ?... Demande » le baptême, vizir, renonce à l'erreur !,. Mais, je le sens, mon Sau» veur me rappelle à lui !... » Elle expire en achevant ces mots, sans qu'aucun des bourreaux l'ait souillée en voulant lui arracher la vie.

« Elle m'échappe, » s'écrie Jousouf; «approche, malheureux fils de prêtre, » dit-il au jeune Christodoulos, agé de quatorze ans; « mon » prophète vient, comme tu le vois, de frapper de mort une mal» heureuse qui n'a pas craint de blasphémer son nom ! tremble d'é» prouver son sort, et répète avec moi : DIEU EST DIEU, ET MA» HOMET EST SON PROPHÈTE. » Le jeune Grec ayant répondu au pacha par l'antiphonie de la grande solennité: J.-C. EST RESSUSCITÉ, XPIKTOS ANESTI, la soldatesque furieuse se précipitait pour le déchirer, quand le pacha ondonne d'épargner Christodoulos, qu'il

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condamne à recevoir cinq cents coups de bâton sous la plante des pieds,
divisés en autant de jours qu'il comptait d'années.
On lui inflige aussitôt la première punition, en l'invitant à renier
le Christ; mais il ne répond qu'en bénissant le Seigneur... Le sup-
plice recommença le lendemain et durant quatorze jours, le jeune
homme n'ayant pas cessé de répondre aux bourreaux : « Mon corps
» est à vous, mais mon âme est à Dieu, et jamais je ne l'abandonnerai,
» ni la sainte Vierge; » au bout de ce temps, la sentence étant exé-
cutée, Jousouf chassa le martyr avec mépris. « Mahomet, » dit-il à
ses soldats, « ne veut pas de ce chien de chrétien, la résistance qu'il a
» opposée en est la preuve ; qu'on le laisse tranquille et qu'il s'en
aille !... » Et il se retira, en emportant des lambeaux baignés du sang
de plusieurs martyrs, qui devinrent, pour les chrétiens, des reliques
miraculeuses, puisqu'elles redoublèrent leur zèle pour la défense de
la religion et de la patrie.
Cependant la fureur des Turcs semblait augmenter en raison du
déclin de leur autorité. L'aga des janissaires, accompagné de plusieurs
imans et d'une foule de Turcs, se réunissent sur les décombres de
la maison consulaire de Russie : car le feu avait tout dévoré, à l'ex-
ception du mât de pavillon, au haut duquel flottait encore la bannière
moscovite, surmontée du globe et de la croix. Là, depuis huit heures
du matin jusqu'à midi , et depuis deux heures de relevée jusqu'au
soir, ils s'exercent au tir du fusil contre ces objets de leur haine im-
puissante, en chargeant le nom de l'empereur orthodoxe d'injures et
de malédictions. Enfin, ne pouvant venir à bout de toucher le but ,
ils abattent, à coups de hache, le mât de pavillon. Ils foulent la croix
aux pieds, et, après avoir essuyé leurs souliers avec le pavillon
de Russie, ils le traînent jusqu'à un cloaque rempli d'immondices,
dans lequel ils le jettent. Ilschassèrent ensuite pendant plusieurs jours
aux Grecs; et, quand ils n'en trouvèrent plus à égorger, leur rage se
tourna contre les maisons que le feu avait épargnées.
Une sorte d'ordre présida aux démolitions dirigées par des spécula-
teurs qui faisaient pacotille des ustensiles de ménage, des portes, des
fenêtres, et même des pavés des cours, qu'ils expédièrent à Lépante,
dans les îles Ioniennes, à Trieste, à Ancône, et jusqu'à Livourne,
où l'on vendit une quantité de vases en cuivre, au compte de deux
personnages titrés, qui firent leurs retours en munitions de bouche
destinées à l'approvisionnement des Turcs.

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