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à sa troupe de se porter du côté de Saint-Nicolas , où se trouvait Omer Brionés avec ses Toxides.

Les soldats d'Ibrahim Aga Stambol, témoins de la fuite de leur capitaine, n'opposent qu'une faible résistance aux aventuriers suivis des Schypetars, commandés par Panioris et Selphos Metchou , qui sautent dans la batterie. Ils y trouvent six pièces de canon que les impériaux, malgré la frayeur qui les dominait , avaient eu le temps d'enclouer. Ce mécompte au sujet de l'artillerie, qu'ils croyaient tourner contre le camp retranché, les décide à attaquer la seconde tranchée commandée par un nommé Balchousa , colonel du corps des bombardiers. Ils s'élancent aussitôt vers son fossé hérissé d'une double palissade, quand les Asiatiques de Baltadgi-pacha, rangés sous l'étendard vert qui leur fut remis par le chef des émirs de Pergame, accourent à la défense de ce poste. A leur tête s'avançait l'iman suprême de l'armée, précédé du drapeau de Hanisi , montant une mule' de l'Irak Arabi , richement enbarnachée. Il avait promis la victoire aux élus du prophète ; et, dans sa ferveur, il s'avançait en répétant l'anathème du cheik Islam contre Ali, ses adhérents , ses châteaux, ainsi que leurs canons qu'il croyait fasciner par ses adjurations. Les Schypetars mahométans du parti d'Ali détournent les yeux en crachant dans leur sein ? afin d'éloigner ses maléfices. Déjà plus d'un brave frémissait , tant la superstition a d'empire sur l'esprit des hommes, lorsqu'un des aventuriers ajuste l'iman, le frappe et le jette par terre, aux acclamations de ses frères d'armes, qui se disputent le plaisir de s'emparer de la mule blanche de l'iman, réputé le plus sage entre les sectateurs de la loi de Mahomet.

A la vue du grand aumônier tombant sous les coups des infidèles, les Asiatiques, s'imaginant qu'Eblis: en personne combat avec eux, p'opposent qu'une faible résistance et se replient vers le camp retranché, en criant que les enfants de Scheïtan * sont à leurs trousses.

" Le cheik islam ou mufti, les ulémas et les derviches ne montent ordinairemen que des mules, signe d'une humilité aussi caractéristique que celui de la mule du pape. Le drapeau de Hanisi est d'une étoffe de soie blanche, sur laquelle sont brodés en or des versets du Coran relatifs aus devoirs du soldat. Voyez Dobsson, tome III page 404, édit, in-folio.

Cet usage pour conjurer les sorts remonte à la plus haute antiquité. Voy e tome IV, pages 409-410 du Voyage dans la Grèce.

3 Eblis, le diable. * Scheilan, Satan.

Les aventuriers ne les poursuivent cependant que par des cris, et les Schypetars délivrés du danger de l'excommunication, se joignent à eux pour forcer la redoute défendue par le bim-bachi Balchousa, renégat né dans le mont Hémus de parents chrétiens. Il avait été successivement haïdout ", pirate, wahabite d'Abdoullah dans les solitudes de l'Arabie, leventis * à Alger, galiondgi * à Constantinople, lorsque le sultan l'éleva au rang de chef de ses bombardiers, quand sa colère envoya une armée contre Cara Ali Tébélen. Un feu roulant s'engage autour du poste qu'il défend. Les braves hésitent, en reculant comme la vague prête à retomber avec plus de violence contre un vaisseau échoué sur une plage , où il va être brisé par les flots, qui se courbaient naguère devant sa proue orgueilleuse. Tandis que les aventuriers et les Schypetars, dirigés par Panioris et Selphos-Metchou , frémissants d'impatience, se préparaient à tenter un nouvel assaut, une action bien différente se passait à l'extrémité septentrionale des lignes de circonvallation. Ali Tébélen, sorti de son château du lac , précédé de douze pyrophores portant des Machallahs * remplis de bois gras allumé, s'était avancé vers la plage de Saint-Nicolas, où il croyait se réunir aux guerriers de la Selléide. Arrivé à l'extrémité du sérail Machalé, rue principale de Janina, qui n'offrait plus que des ruines, il s'y était arrêté pour attendre l'apparition du soleil. Informé que ses troupes avaient emporté la batterie d'Ibrahim Aga Stambol, il leur fait dire de presser la seconde palissade, et que, réuni aux Souliotes, il sera dans une heure en mesure de les appuyer. Après avoir expédié ce message, il pousse en avant, précédé de deux pièces de campagne avec leurs caissons, et, suivi de quinze cents hommes, jusqu'au grand platane de son jardin d'en bas, d'où il apercevait à la distance de trois cents toises le campement qu'il croyait être celui des Souliotes. Il détache alors vers eux le prince des Mirdites, Kyr Lékos, que les Latins avaient laissé auprès de lui en otage lorsqu'ils abandonnèrent ses drapeaux pour se retirer dans les montagnes de l'Illyrie. Comblé des bienfaits d'Ali, il n'avait pu refuser de prendre le commandement des Zadrimiotes catholiques. Il part avec vingt-cinq de ces vieux Dardaniens, et, parvenu à portée de la voix, il agite un drapeau blanc en criant d'avancer à l'ordre. Namasachi de Fieri, hameau voisin d'Apollonie, vient et se fait reconnaître comme ami, en prononçant le mot flouri. Lékos expédie au même instant vers Ali une ordonnance chargée de lui dire qu'il peut s'approcher. Le coureur part en précipitant ses pas, pendant que le prince des Mirdites pénètre dans l'enceinte, où il est à peine entré avec ses soldats, qu'ils sont entourés, désarmés et égorgés aussi rapidement que si l'ange de la mort, Azraël ? , eût tranché le fil de leurs jours.

" Haidout, voleur de grand chemin.

* Leventis, espèce de volontaire de la marine.

* Galiondgi, soldat de marine.

* Machallahs, sorte de pyrées ou réchauds en fer qu'on porte au bout de longs bâtons dans les fêtes publiques, ou qu'on emploie à l'éclairage des places et des cours des palais.

Le soldat expédié par le prince Lékos n'a pas plutôt transmis sa réponse au satrape, que celui-ci commande à sa troupe de marcher, en laissant son artillerie et ses caissons à la garde de ses canonniers, sous le platane, où il établit un poste de réserve. Il s'avance ensuite avec précaution , inquiet de ne pas voir le détachement qu'il avait envoyé reveoir à sa rencontre. Il venait même de détacher son séide Athanase Vaïa, pour ordonner à la tête de la colonne de ralentir le pas, quand des cris confus et une fusillade partie du milieu des vignes et des halliers qui couvrent les coteaux, lui apprennent qu'il est tombé dans une embuscade. Omer-pacha , précédé de ses Thougs (queues), charge soudain son avant-garde, qui se débande en criant à la trahison. Vainement il commande de tenir ferme; il n'est pas écouté, et, forcé de suivre le torrent, il aperçoit les Kersales et Baltadgi-pacha descendant des coteaux du mont Paktoras, qui l'avaient devancé pour lui barrer le passage. Il tente une autre route en se précipitant vers le chemin de Dgélova, qu'il trouve occupé par les Iapyges du Bim-bachi Aslan d'Argyro-Castron. Il est cerné : c'en est fait; son heure fatale est arrivée ; il le sent, et il ne songe qu'à vendre chèrement sa vie. Déjà il a réuni ses plus braves serviteurs, afin de donner tête baissée contre Omer-pacha , lorsque, par une de ces inspirations que le désespoir suggère souvent au plus fort du danger, il fait mettre le feu aux caissons laissés à la garde de ses canonniers. Les Kersales , prêts à s'en emparer , disparaissent au milieu de la détonation, qui lance au loin des pans de mur et une grêle de pierres. Amis , ennemis , restent saisis d'épouvante, tandis qu'à la faveur de

"Voyez tome 1, page 287, de mon Voyage dans la Grèce.
* Azraël. Toutes ces expressions sont tirées du rapport dont j'ai parlé.

la fumée, le satrape, faisant crier aux siens de le suivre, parvient à se retirer sous le feu des batteries de son château de Litharitza, où il rétablit le combat pour donner le temps aux fuyards de se réunir et de porter le secours qu'il avait annoncé à la partie de sa garnison dirigée contre le camp retranché des impériaux. Malgré son intrépidité, Balchousa avait été forcé de céder à l'impétuosité des soldats d'Ali, et d'abandonner la batterie qu'il défendait. Après avoir démonté son artillerie, il avait gagné en combattant le camp retranché, où le sérasquier Ismaël, ainsi que Dramali, opposèrent à leurs ennemis une résistance si adroitement combinée, qu'ils parvinrent à leur cacher le mouvement qui s'opérait sur leurs derrières. Ali Tébélen, devinant le but d'une manœuvre qui compromettait ceux qu'il avait promis de secourir, et ne pouvant, à cause de leur éloignement, ni les assister, ni les avertir, essaye de ralentir le mouvement d'Omer-pacha, espérant encore que Panioris et Selphos Metchou pourront l'apercevoir ou l'entendre. Il encourage les fuyards, qui l'ont reconnu de loin à son dolman écarlate, à la blancheur éblouissante de son cheval, et aux cris perçants qu'il fait entendre ; car au milieu du combat il avait recouvré la vigueur et l'audace de sa jeunesse. Vingt fois il mène ses soldats à la charge, et autant de fois il est contraint de se replier sous le feu de ses châteaux. Il met ses réserves en mouvement, et elles sont forcées de céder le terrain. Le sort en est jeté, le destin de la journée s'est déclaré contre les armes d'Ali, ses soldats qui attaquent le camp retranché se trouvent resserrés entre deux feux. Il ne peut les dégager. Il écume de fureur. Il menace de se précipiter seul au milieu des ennemis. Ses thcoadars, qui l'entourent, le prient de modérer ses transports; et, n'éprouvant que des refus, ils lui déclarent qu'ils vont s'assurer de sa personne s'il persiste à s'exposer comme un simple soldat. Subjugué par ce ton inaccoutumé, ils l'entraînent avec eux dans le château du lac. Il était midiquand les soldats d'Ali, se voyant environnés, prennent la résolution de se dégager, les uns en se dirigeant vers les montagnes de Souli, et les autres en se frayant un passage pour rentrer au château du lac. Ils se divisent en deux bandes; et, en appelant ainsi l'attention des impériaux sur plusieurs points, ils facilitent la retraite à ceux qui n'ont plus de moyen de salut que dans la fuite. Panioris et Selphos Metchou annoncent cette résolution aux Schypetars, qui suivent leurs pas en attirant à leur poursuite les sérasquiers Ismaël, Dramali, et une multitude de soldats avides de leur sang. Ils franchissent le mont Paktoras, tandis que les aventuriers, la baïonnette en avant, s'ouvrent un passage à travers les bandes d'Omer-Brionès, et parviennent, en chargeant les blessés sur leurs épaules, à se mettre en sûreté devant le front du château de Litharitza. Les soldats de Panioris, plus. vivement pressés, éprouvent des dommages sensibles ! Réduits à sept cents hommes, ils perdent leur chef, auquel les impériaux tranchent la tête; et, bientôt après, ils voient tomber Selphos Metchou. Cessant alors de résister, ils se débandent en fuyant jusqu'aux montages de Passaron, où, réunis au nombre de six cents, ils s'acheminent vers la Selléide. Les Osmanlis fatigués rentrent au camp en poussant des cris de victoire. On dresse devant la tente du sérasquier Ismaël une pyramide composée de quatre cent vingt têtes, qu'il paye chacune à raison d'un ducat, en faisant distribuer cette somme aux soldats auxquels il cède, ainsi que les autres pachas, la portion du butin qui leur revient. Des ordres sont ensuite donnés à un certain nombre de bohémiens pour écorcher et empailler ces têtes, qui doivent être envoyées à Constantinople, pour y être exposées au seuil de la Porte de félicité du sultan. La loi musulmane prescrivant de rendre le plus tôt possible les devoirs de la sépulture aux morts, afin de les délivrer d'une sorte d'état de souffrance dans lequel ils se trouvent pendant que leurs restes ne sont pas inhumés, on procède à la cérémonie funèbre du grand iman. Le corps est livré à quatre derviches, qui l'étendent sur un banc de pierre, après l'avoir dépouillé de ses vêtements. Ils procèdent à l'ablution, en lavant le cadavre entier dans une eau de savon, ils nettoient soigneusement sa blessure, qu'ils bouchent, ainsi que tous les orifices naturels, avec le coton le plus fin de l'Amphilochie. Ils parfument ensuite avec l'aloès précieux de l'Hyémen la barbe mystérieuse du chédid ( martyr), où siégent autant de myriades de génies invisibles qu'elle contient de bulbes nourricières de ses poils ; et, après l'avoir enveloppé d'un linceul, ils le placent dans la bière. Le convoi s'achemine aussitôt en psalmodiant des versets du Coran ; et quand la terre a recouvert celui qui est séparé pour jamais de la lumière du soleil, le molla s'arrête seul auprès du tombeau. Il prête une oreille attentive aux débats du bon et du mauvais ange, qui se disputent la possession du fidèle; et lorsque le mort, qu'il interroge trois fois, est censé lui répondre qu'il est en paix, il vient annoncer

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