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au sérasquier que l'iman repose dans le sein des célestes houris.

Tant que le jour dura, on procéda aux funérailles des mahometans; et Ali ayant obtenu que ceux de son parti fussent enterrés, des commissaires reçurent la permission de leur rendre les derniers devoirs, la religion musulmane prescrivant l'oubli de l'injure, même religieuse, aux bords du tombeau : exemple digne d'être pratiqué par plus d'une dation civilisée, qui frappe d'un anathème éternel ceux que des croyances séparent de leur culte.

L'intolérance se ranima cependant, quand les Francs qui étaient au service du proscrit réclamèrent les corps de leurs camarades. On leur répondit que «des infidèles, crevés en combattant contre la légi» timité du sultan, ne devaient point prétendre à être enterrés. » Sur quoi Ali ayant voulu intervenir en proposant une rançon, les aventuriers s'y opposèrent. Ils firent signifier au sérasquier Ismaël ainsi qu'aux pachas « qu'ils acceptaient leur décision, mais, qu’usant de re» présailles, ils feraient à l'avenir manger aux chiens les cadavres des v malométans qu'ils tueraient, et qu'ils tiendraient parole à la pre» mière occasion. » Cette menace ayant été fidèlement rapportée aux chefs de l'armée impériale, on permit aux infidèles d'enlever leurs morts, en se réservant, comme on le pratiquait même à l'égard des mahométans sunnites, la possession des têtes qui appartiennent de plein droit au très-clément et très-miséricordieux sultan.

Le jour ayant fini après ces contestations, et la flottille à laquelle on avait fait signal de rétrograder étant rentrée, Ali, qui enjoignit de pourvoir abondamment aux besoins de sa garnison, sans penser à ses fatigues, mande aussitôt ses secrétaires. Il écrit à Alexis Noutza et à Tahir Abas ce qui vient de se passer. Il les prévient de réunir le plus qu'ils pourront de soldats, et de se retirer à Souli, où il leur fera bientôt parvenir des instructions relatives à la conduite qu'ils auront à tenir. Il leur transmet en attendant une lettre adressée aux Souliotes, par laquelle il les presse de rompre les négociations que le capitan-bey avait entamées avec eux, dans la seule intention de les abuser, jusqu'à ce que les impériaux fussent en mesure de les écraser.

D'après l'ordre d'Ali, Tahir, Hago Bessiaris, Hassan, le sélictar Podez et Alexis Noutza, étant arrivés à la tête de huit cents hommes sur le bord de l'Achéron, le 31 janvier, n'eurent que la peine de se faire connaître pour être accueillis en frères. La lettre dont ils étaient porteurs suffit aux guerriers de la Selléide pour les rattacher aux in

térêts du satrape. Mais ils étaient loin de comprendre alors ces paroles mémorables qu'il leur adressait : «Servez ma cause, jusqu'au mois de » mars , et le sultan aura tant d'embarras, que nous serons en mesure » de lui dicter des lois. Braves Souliotes, vous rentrerez alors en pos» session de vos montagnes ; et du haut des météores de Kiapha, » vous assisterez aux funérailles de l'empire ottoman, u

Quelles nouvelles hécatombes préparait le génie funeste d’Ali Tébélen ?

CHAPITRE III.

Fermentation générale des esprits. - Khourchid sort de Tripolitza pour se rendre

à Janina. - Incertitudes. - Premières émeutes à Patras; - s'apaisent; - reproduites en Arcadie. - Divisions entre les consuls de Russie et d'Angleterre. Éclaircissements sur l'insurrection.- Préparatifs des Grecs et des Turcs. - Faute de Khourchid à la nouvelle des premières commotions. — Mouvements des émissaires d'Ali Tébélen. – Insurrections partielles. - Allégresse de la garnison de Janina. - Fausses mesures du commandant turc de Prévésa. – Campagne de l'archevêque Porphyre contre les Souliotes, qui le battent. — Otages arrachés aux Grecs. — Ordre imprudent du kiaya de Morée. - Ses suites. - Conférences entre les Souliotes et les Turcs. — Perfidie de ces derniers. – Battus à Coumchadèz.

- Lettre du polémarque de Souli à l'aga de Prévésa. — Premier avis de l'insurrection de la Moldavie. - Khourchid arrive à Janina. - Parti qu'il tire des papiers saisis sur un agent d'Alexandre Hypsilantis, assassiné à Naoussa. – Rupture des conférences entre Ali et Khourchid. - Habileté des Souliotes. Progrès des alarmes à Patras.

O douleur ! jour fatal de l'esclavage! je n'ai plus de consolation que dans mes larmes ', disait depuis longtemps la Grèce à l'étranger, dans une de ces messéniennes qui retentissaient naguère encore au fond des vallées du Taygète; et l'étranger, insensible aux plaintes des habitants de la terre de Pélops, racontait à l'Europe civilisée par les arts d'Athènes, que la Hellade ne renaîtrait jamais de ses cendres. « Les Grecs ont tout perdu, les sciences, les lettres, la valeur, les » palmes , les couronnes et les vertus de leurs ancêtres. Le soleil ne » promène plus son char sur les campagnes du Péloponèse que pour » éclairer un peuple perfide et avili. Ses rayons n'échauffent main» tenant qu'un ramas de brigands dans les sauvages vallées de l'Epire. » La Thessalie, veuve de ses centaures guerriers, a vu périr jusqu'aux » cavales bondissantes, que l'aquilon fécondait de son souffle pour » engendrer des coursiers rapides. Athènes n'est habitée que par une

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» populace babillarde, pareille aux oisifs du Pnyx et de l'Agora. » Olympie n'a jamais existé ! On a voulu me vendre pour seize mille » piastres la plaine de Marathon ; » et, trompée par la voix de l'erreur, l'Europe, plus empressée à condamner un peuple infortuné qu'à compatir à ses maux, disait : « La Grèce tout entière est des» cendue dans la tombe. » Cependant la terre classique où fut déposé le feu sacré que Prométhée déroba pour animer son ouvrage, le conservait encore caché sous les cendres du foyer antique qui répandit une si vive lumière dans le monde. A aucune époque de leur oppression, les Grecs ne s'étaient entièrement familiarisés avec l'esclavage. Séparé de ses tyrans par sa religion, par son langage, par ses mœurs, le peuple deux fois vaincu n'avait jamais transigé avec le despotisme, en reniant le dieu de ses pères pour sacrifier aux autels de Moloch. Toujours prêt à ressaisir sa liberté, alors même que l'espérance de la recouvrer semblait perdue, il luttait avec une persévérance plus étonnante que la prospérité qui causa les malheurs de ses aïeux. Renaissant en quelque sorte d'une tige cachée sous les décombres, il fondait en silence, depuis qu'il se vit toujours sacrifié par les Russes, des institutions scientifiques et des comptoirs, appuyés les uns par les autres. Le commerce avait établi des écoles publiques à Chios, à Cydonie, dans les bourgades voisines du mont Pélion, au pied du Taygète, au fond des vallées du Ménale, à Athènes et à Janina. Là, de jeunes Grecs, étudiant l'histoire, triste martyrologe des humains, apprenaient que les peuples libres de leur patrie, semblables à des rois corrompus par la fortune, environnés de flatteurs qui ne les entretenaient, dans leurs panégyriques, que de gloire, de puissance, sans leur montrer l'instabilité des choses humaines, avaient perdu Sparte et Athènes, en négligeant de leur rappeler que l'injustice traîne toujours le châtiment à sa suite. Frappés de cette similitude d'injustice qui les accablait, les leçons du passé leur disaient de perdre le despotisme comme on avait autrefois perdu la liberté, en l'aveuglant à la manière de leurs anciens orateurs ; car les Grecs ne pouvaient, à l'exemple des Chinois, songer à conquérir leurs Tartares mahométans par la civilisation. Un mur d'airain, établi par la différence des cultes, les séparait. Ils devaient servir ! Un mot d'AliTébélen, auquel on lisait les vies des hommes illustres de Plutarque, leur avait à cet égard révélé la pensée absolue du despotisme: « En réfléchissant que vous avez eu de pareils ancêtres, mes enfants, » disait-il à ses grammatistes, vous devez être bien malheureux ? » Croyez-moi, brûlez ces livres. » Ainsi condamnés au tribunal des barbares, éclairés par les fautes de leurs pères, les Grecs, retrempés dans le sein de ce dieu qui racheta au prix de son sang non de vils animaux nés pour servir, mais l'homme créé à son image, appelé par sa parole éternelle à la liberté, n'eurent plus qu'une pensée dominante, celle de briser leurs fers. Ce sentiment les ayant réunis, il fut convenu dans un conseil tenu à Souli, le 6 février 1821, de faire servir les suppôts de la tyrannie au triomphe de l'indépendance. On décida, en conséquence, d'après les instructions d'Ali Tébélen, adressées à Tahir Abas, Hago Bessiaris, Hassan derviche, Alexis Noutza, au sélictar et à Jousouf Zaza qui les avait rejoints dans la Para-Selléide, qu'ils se disperseraient pour faire insurger les villages de la Hellade. Le moment était opportun. Les matelots grecs qui composaient les équipages de l'escadre du capitan-bey venaient de se mutiner sous prétexte qu'ils n'étaient pas payés, et peut-être allait-il être forcé de désarmer. Avec de l'argent il était possible de débaucher ces hommes, et d'engager dans la cause commune les Chimariotes, qui s'étaient déclarés en faveur du viceamiral dès le commencement de la guerre contre Ali. Il fallait enfin mettre tout en œuvre pour susciter à Khourchid-pacha des embarras tels qu'il se trouvât forcé de rester en Morée. Il était trop tard ! Khourchid, qui avait reçu depuis trois mois un million de piastres pour entrer en campagne, et l'ordre itératif de prendre le commandement de l'armée impériale de la basse Albanie, avait quitté Tripolitza dans les derniers jours de janvier. Son caïmacan, décoré du titre de pacha de Salonique, qui avait passé l'isthme de Corinthe à la tête de cinq à six cents hommes, était allé préparer ses logements dans la Béotie, en portant le pillage au milieu d'une contrée dévastée à deux reprises l'année précédente. Khourchid ne pouvait, avec les meilleures intentions, qu'augmenter le malaise de la Hellade par le passage des gens de guerre, qui devaient vivre aux dépens du pays qu'ils traversaient pour se diriger vers Larisse, où le rendez-vous général de l'armée était indiqué. On assurait qu'il s'était mis en route avec dix mille hommes. Les étapes étaient commandées sur ce pied, quoiqu'il n'eût réellement que quinze cents soldats; et il était à peine arrivé en Thessalie, que des ferments de sédition se manifestèrent, comme on vient de le dire, dans le Péloponèse.

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