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Hypatas, afin de remplir sa mission, s'était d'abord rendu à Constantinople, où il avait pris des lettres de recommandation d'E... papas, pour B... négociant à Salonique, duquel il fut reçu avec cette cordialité qui distinguait les chrétiens de l'église naissante, lorsque l'apôtre, parcourant la Macédoine, semait dans le cœur des fidèles cette doctrine sainte qui devait briser le joug des tyrans du monde. Accueilli, fêté, encouragé au sein de la famille B..., où plusieurs notables de Salonique visitèrent Hypatas, il s'en sépara pour se rendre à Naoussa, où il fut recommandé à Zaphyris, primat de cette ville, regardée comme la métropole libre des chrétiens de la Macédoine cisaxienne. Arrivée auprès de celui qui devait le guider, le confiant Hypatas crut pouvoir s'ouvrir sans réserve au sujet de sa mission. Hélas! il ignorait qu'il parlait à un homme tellement exaspéré contre Ali-pacha, que l'idée seule de voir prolonger l'existence du tyran, pour arriver à la liberté, lui aurait fait préférer l'éternité du despotisme au bonheur de sa patrie.

Zaphyris était du nombre de ceux qui n'avaient jamais invoqué le nom de liberté que pour s'emparer du pouvoir, et en abuser quand ils le possèdent. Ses ancêtres avaient concentré à Naoussa une population chrétienne ; ils avaient fortifié cette place qu'Ali-pacha lui avait enlevée : il s'y trouvait réintégré ; pouvait-il compromettre une pareille existence ? Il aurait mieux aimé, afin de rester ethnarque, ramper aux pieds d'un pacha, avec la certitude même d'être pendu, comme cela était arrivé à quelques personnes de sa famille, plutôt que de vivre l'égal de ses concitoyens. Une occasion plus heureuse de se consolider dans son poste ne pouvait se présenter. Il crut, en s'emparant de la correspondance d'Hypatas, pour la livrer au vizir de Larisse, que celui-ci payerait un pareil service en lui conférant à perpétuité l'investiture du vaivodilik de Naoussa.

Dès que cette résolution fut arrêtée dans les replis ténébreux de son esprit, Zaphyris sourit à l'envoyé d'Hypsilantis, le nomme son hôte, son frère, et l'admet à son foyer. Une même table leur est servie, une même chambre est le lieu où ils se retirent pour parler librement et pour se reposer. L'amitié préside au banquet; le vin délicieux des coteaux de l'Amphaxitide coule à grands flots; et Hypatas n'est pas plutôt endormi, que Zaphyris, aidé de deux assassins, lui plonge un poignard dans le cœur. Sa tête séparée du tronc est renfermée dans un sac, et on transporte le cadavre nu dans une rue écartée. Un tronc mutilé qu'on trouve dans un lieu isolé, n'est pas une chose assez extraordinaire en Turquie pour fixer les recherches de l'autorité ; c'était celui d'un étranger ; et son meurtrier étant le chef même de la police, il lui fut facile d'ensevelir son crime dans l'oubli. Après avoir cependant fait payer, suivant l'usage, le prix du sang aux habitants du quartier où l'on avait trouvé un homme égorgé, Zaphyris se mit en route pour Larisse. Déjà il avait donné des preuves de sa soumission aux Turcs ; et il obtint sans peine audience de Machmoud, auquel il fit le présent de la tête d'Hypatas, et de la correspondance arrachée à cet infortuné, qu'il avait assassiné en violant les lois de l'hospitalité. C'était avec ces pièces authentiques, livrées par le traître Zaphyris, que le parlementaire du sérasquier Khourchid se présentait devant Ali Tébélen. L'impression qu'elles produisirent sur son esprit fut telle, qu'il résolut en secret de ne se servir à son tour des Grecs que pour les sacrifier à ses desseins, s'il ne pouvait pas tirer une vengeance éclatante de leur perfidie. Ainsi se rétablit la ligne de démarcation entre le satrape de Janina, qui s'était vanté d'avoir mis les Souliotes dans une fausse position, et les Grecs, que la Providence conduisait à son but. Profitant ensuite de la confiance que lui témoignait le parlementaire, le vizir Ali apprit de lui l'état d'agitation de la Turquie d'Europe, les espérances des chrétiens, et l'appréhension d'une rupture entre la Porte et la Russie; les probabilités, à cet égard, étaient alarmantes. Les conventions du traité de Bukarest n'étaient pas remplies. Les deux ambassadeurs, MM. Italinski et Strogonof, envoyés à Constantinople depuis 1812, n'y avaient déployé qu'un caractère semi-officiel, sans solliciter l'audience publique du sultan, qui est le signe de paix parfaite d'un ministre résidant auprès d'une puissance amie. Enfin une armée russe étant rassemblée sur le Pruth, il devenait urgent de s'entendre, d'abjurer de vains ressentiments, et de se réunir pour combattre les ennemis de l'autel et du trône. Khourchid-pacha, pénétré de l'importance de ces vérités, « était prêt, » disait son envoyé, « à accueillir toutes les propositions qui tendraient au but » d'une prompte pacification. Il attachait un plus haut prix à ce » résultat, qu'à la gloire certaine de réduire, avec les forces impo» santes qui l'entouraient, un prince valeureux, qu'il avait toujours regardé comme un des plus fermes soutiens de l'empire ottoman. »

Les révélations qu'on venait de lui faire ; la connaissance de l'état des choses, qui s'accordait avec ces renseignements ; le discours étudié de Machmoud-pacha, au lieu d'amener le vizir Ali à tirer le parti le plus avantageux de sa position, ne servirent qu'à hâter sa perte. Il avait toujours été le plus dangereux adversaire de sa fortune, parce qu'il jugea constamment les hommes et les choses d'après la perversité de son esprit. Passant donc subitement du découragement où il était réduit, à un excès d'orgueil, il s'imagina, dès qu'il eut congédié le parlementaire de Khourchid, que ses ouvertures de réconciliation étaient la preuve de l'impuissance où l'on se trouvait de le réduire ; et il ne rêva plus que vengeances et succès; déjà ses émissaires avaient soulevé les campagnes.

Une immense insurrection, qui s'agglomérait autour de l'armée impériale, allait forcer Khourchid de voler au secours de Constantinople, menacée par les Russes ; et le sultan serait bientôt trop heureux de le nommer son Romili vali-cy. Réunissant alors les Schypetars mahométans, les armatolis et les Souliotes, Ali, qui croyait qu'on traiterait avec lui, rétablissait l'ordre dans la Hellade, en faisant exterminer les Souliotes, les armatolis, et ce qui restait de beys échappés à ses proscriptions. Il ne fallait qu'un peu de patience pour obtenir de pareils résultats ; et Ali adressa, le 7 mars, au sérasquier, des contre-propositions de la teneur suivante : « Si la justice est le premier des devoirs d'un prince, celui de ses sujets est de lui obéir et de lui rester fidèles. C'est de ce principe que dérivent les récompenses et les peines ; et quoique mes services aient suffisamment justifié dans tous les temps ma conduite, j'avouerai cependant que j'ai démérité du sultan, puisqu'il a levé le bras de sa colère sur la tête de son esclave. Après avoir demandé humblement pardon, je ne craindrai pas d'invoquer sa sévérité » contre ceux qui ont abusé de sa confiance. A ces fins, j'offre, 1° de payer les frais de la guerre et les tributs arriérés de mon » gouvernement, sans délai et sans aucune remise. 2° Comme il » importe, pour le bon exemple, que la trahison d'un inférieur » envers son supérieur reçoive un châtiment exemplaire, je de» mande que Pachô-bey, qui a été mon domestique, soit décapité, » lui seul étant rebelle, et l'auteur des calamités publiques qui af» fligent les fidèles musulmans. 3° Je conserverai, ma vie durant, » sans renouvellement d'investiture annuelle, mon pachalik de

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Janina, le littoral de l'Épire, l'Acarnanie et ses dépendances, aux titres, charges et redevances dues ou à devoir au sultan. 4° Il y aura amnistie et oubli du passé pour tous ceux qui m'ont servi jusqu'à ce jour. Si ces conditions ne sont pas acceptées sans modifications, je suis préparé à faire bonne défense. » Donné au château de Janina, ce 7 mars 1821. » Ce mélange de soumission et d'arrogance n'aurait mérité qu'une juste indignation, si Khourchid n'avait pas eu intérêt à dissimuler. Il répondit au vizir Ali, que la nature de ses demandes excédant ses pouvoirs, il allait les communiquer à Constantinople, et que les hostilités seraient suspendues, s'il le souhaitait, jusqu'au retour de Son courrier. Cet article ayant été accepté, le sérasquier tourna ses vues du côté des Souliotes, qui, sachant Ali entré en pourparlers, consentirent à un armistice, et Jousouf-pacha, prêt à les attaquer, reçut l'ordre d'ajourner son entreprise. On se flatta même d'un rapprochement général quand Khourchid eut fait choix de Békir Dgiocador pour traiter avec les chefs de la Selléide, qui convinrent d'envoyer des commissaires à Candja afin d'aviser aux moyens d'un arrangement définitif. Arrivés de part et d'autre à leur destination, les députés de Souli, et Békir, convinrent que l'espace compris entre Candja où se trouvaient les avant-postes des chrétiens, et Loroux que Jousouf-pacha occupait, serait déclaré neutre; et les conférences des plénipotentiaires s'ouvrirent au milieu des forêts de la Cassiopie, d'où l'on délogea, par précaution, jusqu'aux charbonniers. Après s'être juré une inviolable sûreté sur l'Évangile et le Coran, les ambassadeurs, qui n'avaient pour abri contre les pluies de l'équinoxe du printemps, que le feuillage, vainqueur des hivers, d'un chêne égilops, se trouvant fort mal à l'aise, consentirent à transférer le siége des négociations à Prévésa. Il fut en conséquence décidé que Békir livrerait aux Souliotes cinquante otages turcs à leur choix ; et, à cette condition, deux de leurs capitaines, nommés Lambros et Zervas, se rendirent dans cette ville, où ils arrivèrent le 18 mars 1821. Si ce fut un spectacle flatteur pour les Grecs de voir leurs frères de la Selléide traiter, de puissance à puissance, avec Khourchid, celui-ci cherchait à s'en venger sur les chrétiens du Péloponèse. L'archevêque de Patras, Germanos, et les archontes de l'Achaïe, qui n'avaient

pu faire révoquer l'ordre de se rendre en otage à Tripolitza, se disposaient à partir pour cette capitale, où tous les primats des vingt cantons de la Morée, ainsi que les enfants des principaux capitaines du Magne, avaient ordre de se réunir. La terreur était générale. Les Patréens étaient menacés de voir arriver chez eux une garnison de deux mille janissaires. On parlait de désarmement, de mesures de surveillance, de catégories de gens suspects, d'arrestations prochaines, lorsque deux des principaux négociants grecs de Patras, mandés au sérail du vaivode, prévenus qu'on les y tiendrait en arrestation, se réfugièrent au consulat de France.

Il n'en fallait pas davantage pour exaspérer les mahométans, qui se seraient portés à quelque excès, si l'on n'avait pas réussi à leur persuader que les deux individus qu'ils cherchaient avaient passé à Zante. L'équipage d'une barque ionienne, auquel on eut le temps de donner le mot, attesta et jura, par saint Denys", qu'il les avait vus débarquer dans cette fle, où la police du gouvernement britannique faisait journellement incarcérer ceux que des vertus personnelles et un grand crédit rendaient les plus chers aux Ioniens. Les Turcs , informés que la plupart des autres cantons avaient déjà fourni leurs otages , ne s'occupèrent plus qu'à presser le départ de l'archevêque et des primats, qui se mirent en route, le 18 mars, avant le lever du soleil.

! Ce saint Denys n'est pas l'aréopagite, mais un gentilhomme Zacyntbien, qui fut évêque d'Égine. Étant revenu à Zante où il mourut en 1624, il fut canonisé par le patriarche æcuménique de Constantinople. Son corps, transporté et enseveli à celle époque dans le couvent du Sauveur, situé sur les îles Sirophades, a été depuis transféré dans sa patrie où on lui a bâti une église. — Voyez le Voyage aus iles Ioniennes, par Grasset Saint-Sauveur.

2 Ces plages étaient l'archevêque de Corinthe, l'évêque de Christianopolis ou Arcadia; Théodore, un des notables de Caritène ou Gorthyne; deux parents de Pierre Mavromichalis, etc.....

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