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prosterné avec le pieux Grégoire, entre le vestibule et l'autel, il apprit, avec ses devoirs religieux , la science qui prépare le chrétien à traverser et à soutenir les orages de la vie. Satisfait d'avoir vu Grégoire remonter au trône ecclésiastique de saint Jean Chrysostome, Germanos, disposé au combat , obtint la permission de se rendre, avec le titre d'archidiacre, auprès de Joachim , archevêque de Cyzique, qui réclamait un coadjuteur. Le grand âge de ce prélat exigeait un homme laborieux pour l'assister dans la gestion de son éparchie ; et Germanos y acquit une telle réputation de sagesse, que le choix du patriarche ne tarda pas à l'envoyer en qualité d'exarque vers les églises du Péloponèse, qui commençaient à refleurir. Il y acquit une nouvelle gloire ; et, après avoir rempli cette mission, qui lui coûta plusieurs années de travail, l'exarque de l'église orthodoxe étant retourné à Constantinople, et l'archevêque de Cyzique ayant abdiqué en faveur de Macarios, métropolitain de la première Achaïe, Germanos, de l'avis du saint-synode de Constantinople, fut élevé, par le patriarche Grégoire, à la dignité d'archevêque de Patras, et salué, en 1806, du titre de successeur de l'apôtre saint André. C'était à ce poste de l'église militante d'Orient que se trouvait Germanos, quand les premières secousses politiques de l'insurrection de la Hellade se firent sentir. Penseur profond, homme aussi instruit dans les sciences ecclésiastiques que versé dans la connaissance des hommes, si Germanos, qu'on comparait à Socrate pour la physionomie, n'avait pas été favorisé de la nature, il avait comme lui reçu les dons de la sagesse. Aussi populaire que le philosophe du Pnyx, instruit dans la langue de Platon, qu'il parle avec une suavité digne du goût de l'Académie; nourri des saintes écritures ; initié à la littérature française ; doué d'une éloquence d'inspiration, d'une imagination ardente, et de cette foi qui transporte les montagnes, un pareil athlète semblait être digne de verser son sang pour l'autel et la patrie. Son départ nocturne de Patras, à la tête des archontes de cette ville, appelés ainsi que lui à Tripolitza, loin de frapper les chrétiens de stupeur, les avait avertis de se tenir prêts à la résistance. Chacun s'armait ; et, soit que le gouvernement turc voulût savoir à quoi s'en tenir relativement au courage des Grecs, ou qu'une police inaperçue eût intérêt à connaître leurs dispositions belliqueuses, un coup de pistolet, tiré le 20 mars, au milieu de la place Saint-George, mit tout en mouvement. Les boutiques furent aussitôt fermées, on cria que la révolution éclatait; et le peuple, fuyant en masse, se précipitait du côté du port pour s'embarquer, ou vers les maisons consulaires en demandant un asile , quand les bannis ioniens, armés de tromblons , de pistolets et de poignards, se montrant tout à coup, annoncèrent aux Turcs , par d'affreuses vociférations, que, si un seul d'entre eux paraissait en public, ils seraient tout à l'instant exterminés. Cette attitude ayant montré aux mahométans ce qu'ils avaient à redouter , les Patréens, qui avaient pris la fuite, étant rentrés dans leurs demeures, ne tardèrent pas à se moquer de leur honteuse frayeur.

Un commandement de Khourchid-pacha publié deux jours après ce mouvement, confirma les Grecs dans l'opinion qu'on voulait les désarmer , lorsqu'ils entendirent les crieurs publics annoncer que son altesse, désirant faire cesser les alarmes des raïas, envoyait quinze cents hommes pour veiller à leur sûreté, ajoutant que, si ce nombre était insuffisant , il ordonnerait à Méhémet , nouveau pacha de Morée , de rentrer à Tripolitza à la tête d'un corps d'armée formidable.

Cet ordre fut reçu avec la dérision qu'il méritait, quand on sut que le sérasquier , ainsi que Méhémet-pacha , n'avaient d'autres troupes disponibles que celles de l'armée impériale, qui était déjà assez occupée au siége de Janina. La justesse de cette observation avait frappé les Turcs mêmes, qui s'empressèrent aussitôt de transporter à la forteresse de Patras femmes, enfants, et ce qu'ils avaient de plus précieux. Surpris de ces préparatifs, les Grecs , qui craignaient que les barbares ne missent le feu à la ville , quand ils auraient évacué leurs maisons, travaillèrent à leur tour à cacher leurs ustensiles et leurs meubles de quelque valeur , dont ils encombrèrent le consulat de France, qu'ils regardaient comme le dépôt conservateur de leurs richesses et de leurs familles; enfin, pour masquer leurs desseins, ils aidaient encore , la veille de l'insurrection , à transporter au château l'artillerie qui devait les foudroyer.

Le spectacle d'une ville menacée de destruction a quelque chose de tellement sinistre, que l'âme la plus énergique se défend à peine d'une terreur secrète : la peste n'a pas un caractère aussi terrible lorsqu'elle éclate au milieu des populations de l'Orient, parce qu'on est familiarisé avec ses ravages *. « Les Grecs ne vont plus dans les » temples, écrivait le consul français, pour y déposer leurs peines » et y puiser des consolations ; la frayeur a glacé les ministres du » Seigneur, ainsi que les fidèles; et les réunions religieuses, si » nombreuses pendant le carême, ont entièrement cessé. Les Turcs » n'offrent pas une attitude plus tranquille. Leur indolence a cessé » de se traîner dans les cafés ; ils ne règnent plus dans les bazars deve» nus silencieux , ils sont polis comme des Français. Chacun semble » attendre la grande catastrophe des ides de mars, qu'Ali Tébélen » annonçait aux Souliotes, dès le mois de décembre dernier. Son » génie fatal va inonder la Grèce de sang ; nous touchons au moment » d'une crise terrible et inévitable. La voix homicide, qui s'est fait » entendre du haut des tours du château de Janina, excite toutes les » populations de la Hellade au carnage. » En effet, après une transition soudaine de la crainte à l'espérance, les Grecs, qui s'étaient jusqu'alors procuré secrètement des moyens de défense, ne déguisèrent plus leurs armements, qu'ils poussèrent avec une telle activité, que le 12-25 mars on ne trouvait plus ni balles ni poudre à acheter au bazar de Patras. Les consuls européens, excepté celui de France, qui avaient transformé leurs demeures en forteresses, vivaient entourés d'une garnison de vingt à trente hommes de guerre. Tous les règlements ordinaires de simple police étaient violés. Chacun prenait ce que bon lui semblait sur le terrain d'autrui. Les billets et les lettres de change, acceptés ou échus, n'étaient ni réclamés, ni acquittés. Le cadi n'osait poursuivre personne. Des bandits armés parcouraient les rues, en vendant leurs services au plus offrant; les derniers rapports d'homme à homme allaient cesser, lorsque deux événements vinrent mettre le comble aux anxiétés publiques, et augmenter la confusion qui régnait déjà au plus haut degré dans la ville de Patras. Colocotroni, rentré depuis six semaines en terre ferme, n'avait pas tardé à y être suivi des anciens chefs de bande, qui vivaient retirés à Zante depuis plusieurs années. Leur capitaine, dont aucun des ancêtres n'était mort dans son lit *, se proposait de se servir de ceux

' Extrait de plusieurs lettres de M. Hugues Pouqueville, à la date des 22 et 24 mars 1821. * Le grand-père, le père et tous les proches parents de Colocotroni, âgé alors de

qu'on avait jusqu'alors qualifiés de brigands, pour affranchir sa patrie. Le moment lui semblait favorable ; et, étant descendu des retraites du mont Olénos, il forma des cadres composés de sept cents bannis des îles Ioniennes, dans lesquels il incorpora les paysans de l'Élide que ses proclamations engageaient à se soulever. Après avoir organisé un corps d'armée de deux mille hommes, il marcha vers Nézéro, village situé à l'extrémité orientale de la vallée du Mélas. Malgré cette réunion, considérable pour les circonstances, comme elle n'était pas homogène, on ne pouvait en espérer que des succès passagers, si un motif supérieur à toutes les considérations humaines n'avait pas sanctifié l'insurrection que les enfants des Grecs allaient proclamer à la face du ciel et de la terre. Germanos, arrivé à Calavryta avec les primats de Patras, ne se trouva pas plutôt au milieu d'une population chrétienne, qu'il refusa de se rendre à Tripolitza. « Soumis à des événements impossibles à » conjurer, » il déclare aux archontes « que les desseins de Dieu » doivent s'accomplir; que c'est un homicide volontaire de se sou» mettre aux ordres de Khourchid-pacha, qui ne les appelle auprès » de son lieutenant que pour les faire assassiner. Il leur apprend que » le grand drogman de Morée, Théodore, qui était le représentant » des Grecs auprès du vizir de ce royaume, l'avait prévenu et conjuré » de ne pas avancer, en l'informant que, pour mettre sa propre tête » en sûreté, il allait lui-même se réfugier chez les Éleuthéro-Lacons » du Magne. » Cependant, afin de colorer le refus d'obéir, et surtout pour gagner du temps, l'archevêque Germanos proposa d'écrire à la Porte Ottomane, afin de justifier la conduite qu'il conseillait aux siens de tenir. Cet avis ayant été reçu comme une révélation céleste, on convint d'informer les primats de Vostitzo, de Gastouni, de Pyrgos, de Phanari et de Caritène, du danger qui les menaçait, en les invitant à le faire connaître aux chefs des autres cantons, aux archevêques, aux évêques, aux supérieurs des monastères, ainsi qu'aux protogérontes des villages, afin que chacun eût à se tenir sur ses gardes. L'archevêque fit ensuite inviter les chrétiens, de tout âge et de tout sexe, à se

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séparer pour jamais des infidèles, en se retirant dans les montagnes, d'où la voix souveraine de Dieu devait bientôt se faire entendre à la Grèce. Pour lui, il se rendit au couvent de la vierge de Méga Spiléon, d'où il rétrograda, après y avoir passé la nuit en prière, jusqu'au couvent des frères laures ou trappistes du mont Érymanthe, lieu qu'il avait indiqué pour tenir un conseil relatif aux intérêts de la patrie. A peine l'archevêque Germanos avait mis le pied dans cette retraite, qu'il s'y vit entouré de quinze cents paysans du mont Cyllène, race belliqueuse, que les primats de Calavryta avaient enrôlés depuis deux mois pour réprimer les brigandages des Laliotes. Le prélat invita leurs capitaines à rester auprès de lui ; puis, s'adressant à leur troupe, il la prévint qu'avant le coucher du soleil les Turcs de Calavryta, ayant inutilement poursuivi les chrétiens de cette ville qui s'étaient retirés dans le montVrachni, se présenteraient devant le monastère où il se trouvait réfugié, pour tenter'de l'enlever. Après avoir ordonné d'arborer l'étendard de la croix au faîte de l'église de la Vierge protectrice de la Sainte-Laure, il leur enjoignit de s'embusquer dans les bois d'alentour. « Là, dit-il, vous verrez s'accomplir le premier des » prodiges qui doivent signaler notre indépendance. Il suffira, sans » coup férir, dès que les infidèles seront en vue du signe de notre » rédemption, de pousser tous ensemble le cri de guerre du chef des » Machabées, LA VICTOIRE DE DIEU, pour mettre les barbares » en fuite ! » Il dit : et, à l'heure indiquée, soixante cavaliers ayant paru en vue du couvent des frères laures, les chrétiens, qui se levèrent à leur aspect, n'eurent pas plutôt fait retentir les échos de l'Érymanthe du cri de LA VICTOIRE DE DIEU, que les Ismaélites, fuyant à toute bride, se débandèrent, et rentrèrent pêle-mêle à Calavryta. Ils croyaient avoir entendu le cri de la Grèce entière, prête à les écraser. Dans la frayeur qui les confond, ils pensent qu'ils sont entourés d'ennemis. Ils ne songent qu'à fuir, et leurs plus habiles cavaliers partent pendant la nuit. Arrivés au point du jour à Vostitza, ils trouvent la ville déserte, et une nouvelle terreur s'empare de leurs esprits. Aucune voix humaine ne se faisait entendre dans les rues. Les bazars étaient déserts. Le murmure des ruisseaux et des fontaines annonçait seul qu'il avait existé une population dans l'antique AEgium. On se regardait sans oser proférer une parole, lorsque quelques fumées qui s'élevaient au-dessus des toits firent soupçonner aux fu

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