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gitifs de Calavryta que leurs coreligionnaires étaient probablement cachés dans leurs demeures. Mais comment en approcher? comment s'en faire reconnaître sans danger ? Ils s'interrogeaient, quand un des leurs proposa de monter au minaret d'une mosquée, d'où il entonnerait le chant matinal de la prière. On approuva sa résolution ; et à peine l'ezzan avait frappé les airs, que les mahométans de Vostitza, sortis de leurs retraites, reconnurent et embrassèrent leurs frères. Ils les informerent que les Grecs avaient abandonné la ville, qu'ils s'étaient retirés dans le mont Phthérys, d'où ils ne tarderaient pas sans doute à descendre pour les exterminer. Il n'y avait pas à délibérer ; les moments étaient précieux; l'unique moyen de salut était la fuite ; et tout le monde s'écria : Partons !

Le tonnerre de Jupiter Homagrius, protecteur d'Ægium , qui grondait dans les flancs du mont Papachaïcos, accrut encore l'effroi des barbares. Aussitôt les Turcs de Calavryta, réunis à une soixantaine de cavaliers mahométans de Vostitza, descendus au port, s'emparèrent de quelques barques et firent voile vers Lépante.

Les chrétiens les avaient vus fuir du haut des montagnes sans troubler leur départ; et, par un stratagème qui ne fut souillé d'aucune effusion de sang, l'archevêque Germanos eut la gloire d'accomplir le miracle qu'il avait annoncé. Calavryta , que les mahométans n'occupèrent plus depuis ce temps, resta ainsi au pouvoir des Grecs. Ils renfermaèrent le cadi, le vaivode, et ce qui restait de Turcs, au nombre de deux à trois cents, dans quelques maisons, où ils existaient encore dix-huit mois après cet événement. Attirant ensuite la population de Vostitza, que sa position sur la ligne d'opération des armées turques allait bientôt exposer à la fureur des barbares, Germanos fit de Calavryta une espèce de quartier de réserve, qui devint la retraite d'un grand nombre de chrétiens.

Germanos, informé par le ministère d'un diacre du couvent de Méga-Spiléon, de la fuite des Turcs qui étaient campés depuis plus d'un siècle dans les cantons de la haute Achaïe, annonce aux chrétiens LA VICTOIRE DE DIEU. Il entonne la doxologie ( Te Deum), et la Sainte-Laure retentit des acclamations des fidèles, qui regardent leur archevêque comme un être surnaturel. Il célèbre les saints mystères, et, dès que le sanctuaire est fermé, assisté de Procope son suffragant au titre d'évêque de Bura, il se rend au conseil qu'il avait annoncé. Les archontes de Patras, ceux de Vostitza, de Calavryta, les chefs militaires du mont Olénos, quelques députés de Gastouni, les Hémougènes des monastères voisins, s'y étant réunis, Germanos quitte le langage de l'hiérophante pour parler en homme d'Etat à ses frères.

Il leur expose, avec simplicité, les dangers dans lesquels il vient de les engager, et, après avoir de nouveau exalté leur courage en leur montrant, à côté des couronnes civiques de la patrie, les palmes immortelles du martyre, il s'adresse à leur raison. Il leur dit « avec o quelle froide insensibilité la chrétienté verra les efforts glorieux qu'ils » allaient faire pour remonter au rang des nations, si même elle ne » s'opposait pas à la plus légitime des insurrections. Vainement nous » représenterons que la domination turque ne fut point l'effet d'une » conquête ordinaire, et qu'elle ne peut être considérée d'après les » principes reçus entre les États civilisés ; on répondra en nous accu» sant de rébellion. Nous serons frappés de censures politiques, parce » qu'il est plus facile de blåmer un peuple malheureus que de lui » tendre une main généreuse. On arguera même de notre long asser» vissement et de la patience que nous avons montrée à le supporter, » pour en conclure, qu'avilis par l'esclavage nous n'avons plus que les » vices de notre triste condition. On s'indignera que des esclaves osent » parler de droits. Ainsi nous serons réprouvés, sans réfléchir que

nous sommes restés fidèles au dieu de Coustantin et de Saint-Chry» sostome; que nos désirs se sont longtemps réduits à demander un » espace libre proportionné à notre population, et le droit du tom» beau, que nos tyrans ne nous accordent qu'à prix d'argent. »

Retraçant ensuite à leur mémoire la longue série des douleurs de la Grèce, tant de fois sacrifiée aux intérêts d'une puissance qu'elle s'obstina trop longtemps à regarder comme sa libératrice, Germanos, interrogeant successivement les capitaines réunis autour de lui, demandait aux uns quels prix ils avaient reçus de leurs services, quand la Russie et l'Autriche, après avoir soulevé la Servie au nom de Czerni George, les avaient éloignés de leurs États dès que des intérêts nouveaux les portèrent à abandonner un peuple qui s'était dévoué pour leur cause. Il lui suffit de nommer Naples, Cataro, Ténédos et les iles Ioniennes, pour rappeler à Colocotroni et à ses soldats comment, après avoir versé leur sang sous les drapeaux de la Russie, ils avaient été dédaigneusement repoussés par cette puissance. Parler de l'Égypte, c'était faire l'éloge des Français, qui furent de tout temps les amis des Grecs; mais on ne pouvait plus attendre d'eux que des secours indirects. La conduite du lord haut commissaire de l'heptarchie ionienne, les dispositions des agents consulaires de la Grande-Bretagne, étaient si éminemment hostiles, depuis la vente ignominieuse de Parga, qu'on pouvait les ranger sur la ligne des Turcs.

« Cessons donc, poursuivit-il, ô mes frères, avant même de lever les yeux vers la chrétienté, de compter sur son assistance. Qu'on nous taxe de rebelles; l'histoire de notre captivité a déjà répondu pour nous, qu'il n'y a aucune parité entre un gouvernement civilisé, quelle que soit son origine, et la domination meurtrière des Ottomans, maintenue par la rapine, l'assassinat, la flétrissure de nos familles, et les insultes journalières dont le saint des saints est l'objet. Tout pacte est rompu avec l'Assyrien ! Nous ne pouvons plus être les sujets du sultan. La Grèce, solitaire dans son esclavage, est compromise par le fait seul de l'expulsion des Turcs de Calavryta et de Vostitza. Une étincelle va produire une conflagration générale. Que dis-je, mes frères ! si des rapports qui me semblent certains se confirment, une lutte sanglante doit être maintenant engagée dans la Valachie. Je vous l'annonce pour vous détromper sur les espérances que vous pourriez fonder relativement au secours de nos frères de l'église dacienne. Trop de passions ambitieuses sont mises en jeu dans cette partie de l'empire, pour que la cause de la croix triomphe aux bords du Danube. » O mon Dieu, détourne ta colère du milieu de tes enfants ! éteins les transports belliqueux de cette Hétérie, ou transporte-la tout entière au milieu des Hellènes. Mais, non, elle doit succomber; elle périra sur une rive étrangère, tandis que, bientôt après, les Valaques, tendant des mains suppliantes aux fers des Ottomans, voudront anéantir jusqu'au nom des Grecs, sur une terre baignée du sang de tant de héros, dignes de voir le jour de la liberté. » Cependant à la faveur de la double inquiétude qui confond les calculs du divan, par ce qui se passe dans l'Épire et au delà du Danube, préparons-nous, par nous seuls, et pour nous seuls, aux grands combats de l'indépendance. Notre patrie, à nous, annonçons-le aux deux hémisphères, c'est la Macédoine, la Thessalie, l'Épire, l'Acarnanie, l'Etolie, le Péloponèse, l'Eubée, et cet Archipel, qui va lancer du fond de ses ports une multitude de vais

» seaux armés contre le croissant. Notre domaine, à nous, ce sont » ces mers qu'aucun fait généreux n'illustra depuis les journées de

Salamine et de Lépante, et qui vont être bientôt rendues mémorables par de nouveaux triomphes. Nos villes, à nous, sont Athènes, Larisse, Thèbes, Corinthe, Argos, Sparte, Mantinée, Colonis, Messène, Elis, Pharès, Patras, AEgium, Delphes, Amphisse, Thermos, Actium, Ambracie, Dodone, cités illustres, prêtes, comme le phénix immortel, à renaître de leur cendre, et à briller d'une nouvelle splendeur.

» Noms glorieux, un peuple pauvre et humilié vous prononce

» avec autant d'orgueil, qu'il en aura toujours à rappeler le souvenir

de ses aïeux. Que nos oppresseurs ouvrent à leur tour leurs annales; qu'ils nous citent, je ne dirai pas une action digne d'être avouée par une nation civilisée, ce serait demander l'impossible, mais un

» seul de leurs princes qui ait mérité de vivre, et nous consentons à

subir le sort réservé à des esclaves rebelles.

» D'après cet exposé, qui sera notre manifeste à la face du monde, et la seule réponse que nous opposerons aux déclamations de la calomnie, notre unique parti, la suprême résolution de nos conseils doit être : vaincre ou mourir! Si, contre mon attente, notre déter

» mination, qui est peut-être intempestive, se trouvait condamnée

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par les rois chrétiens, j'en attribuerais la cause à des circonstances impérieuses, par lesquelles ilsseraient eux-mêmes maîtrisés. Ainsi, je ne confondrai jamais les pasteurs des peuples avec les conseils de leurs ministres, qui nous reprocheront, sans doute, des excès que nous déplorerons, mais que notre condition rend inévitables, dans la fausse position où le sort nous a placés. Nous ne sommes, à présent, que ressentiments et barbarie !... Comptons sur des succès, mais attendons-nous aussi à des revers, sans oublier qu'en combattant les Turcs, nous agissons, non contre une force vivace, mais contre une destruction déjà achevée. Dieu m'a imposé l'obligation de vous montrer le chemin de la victoire, jusqu'à ce que des chefs expérimentés vous aient appris à marcher régulièrement contre les

» Ismaélites. Alors, rentré dans le temple du Seigneur, je vous ré» péterai, du haut de la chaire de vérité, ce que je vous déclare au

jourd'hui, que toute notre histoire et notre avenir sont renfermés dans ces mots : religion, liberté, patrie ! » Après cette allocution, on assigna à chaque chef le poste qu'il

devait occuper ; et le pieux archevêque ayant réuni le lendemain tous les fidèles, il leur annonça que les temps étaient accomplis ! Informé par leurs aveux qu'ils s'étaient humiliés devant le Seigneur, en confessant leurs fautes aux ministres des différents monastères, il les réconcilie avec le roi des rois, en faisant descendre sur leurs têtes l'absolution générale de leurs péchés. Il célèbre ensuite les saints mystères sur un autel de gazon, ombragé de lauriers. Puis, après avoir distribué à chacun, de sa main, la nourriture du voyageur sur la terre, il annonce aux assistants, par la voix de ses diacres, qu'il relève les fidèles de l'obligation du carême. Il donne ensuite lui-même l'exemple de la rupture du jeûne, en disant, que la religion et l'eristence de tous élant menacées, il fallait prendre des forces pour défendre le peuple et l'autel.

Telle était la disposition des esprits au centre des montagnes da Péloponèse, mais cet enthousiasme était loin d'être celui des Patréens. L'envoi d'un courrier expédié le 30 mars à Constantinople, par le consul anglais Green, à la suite de dépêches qui lui avaient été adressées de Prévésa, avait donué lieu à une foule de conjectures d'autant plus sinistres, qu'on le savait ennemi déclaré des Grecs, quoiqu'il se fût opposé, par une contradiction inexplicable, à éloigner de Patras les Ioniens placés sous sa protection, qui furent les premiers brandons de l'insurrection de l'Achaïe.

Je dois à ce sujet m'expliquer, relativement à cet agent et à tous ceux de l'Angleterre, alors employés soit dans la Grèce, soit aux fles Ioniennes, dans les termes d'Hérodote parlant du machiavélisme anticipé de ceux qui attirèrent des malheurs sans nombre sur la Grèce au temps de Xercès. Cette citation sera ma réponse à toutes les réclamations qu'on pourrait élever contre l'impartialité désintéressée de mes récits. J'espère, d'après cette explication, n'être pas traité plus sévèrement que le père de l'histoire lorsqu'il disait au milieu des Grecs réunis à Olympie : « Il est possible que la conduite des Argiens ne » soit pas aussi déshonorante qu’on l'a représentée. Quant à moi, » mon devoir est de ne rien taire de ce qui s'est dit, mais de ne pas ac» corder foi à tout; que cela soit entendu de mon ouvrage entier. » J'ajouterai donc que l'on prétend que ce sont !es Argiens qui ont » appelé les Perses dans la Grèce '. » Je dirai, à mon tour, que les malheurs de Patras sont attribués à l'agence britannique établie dans cette ville, et qu'elle n'a pas cessé d'assister les mahometans contre

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