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» quartier mahométan; les rues sont parsemées de cadavres ; tristes » représailles, présage funeste d'un plus funeste avenir ! l'archevêque » Germanos a pris sur sa tête une grande responsabilité.

» 6 avril. Les Grecs des campagnes arrivent : ils sont fanatisés, >> mais sans direction ; mort aux Turcs ! voilà leur cri de ralliement. » Un christ est élevé sur la place Saint-George ; l'étendard de la » croix flotte au-dessus du croissant des mosquées. Les prêtres ont » baptisé plusieurs enfants mahométans , pour se venger des Turcs » qui ont circoncis quelques jeunes Grecs. Les aqueducs sont rompus, » et nous manquons d'eau au milieu d'une chaleur accablante. Un » des diacres de l'archevêque Germanos vient d'arriver, son métro» politain est attendu ce soir. J'écris aux chefs des insurgés pour leur » recommander les personnes et les propriétés des sujets de toutes » les puissances chrétiennes, abandonnés de leurs consuls, en leur >> déclarant qu'ils sont sous la protection du roi de France, confor» mément à nos capitulations.

» Les archontes de Vostitza entrent en ville, précédés de cinq têtes » turques ; l'incendie, qui s'était assoupi, se ranime avec violence. » Le gouvernement du Grand Seigneur a cessé d'exister, et rien ne » le remplace. Les Grecs qui jurent de mourir pour la liberté, em» barquent leurs effets, comme s'ils avaient dessein de fuir : on dit » l'archevêque arrivé dans la plaine. »

En effet, Germanos, qui s'était rendu à Nézéros, village situé à l'entrée du défilé méridional de Calavryta, était descendu des hauteurs du mont Panachaicos, à la tête de dix mille paysans, dès qu'il avait appris l'insurrection de Patras. Ses bandes indisciplinées, armées de fusils de chasse, de poignards attachés à de longs bâtons, de pieux durcis au feu, de frondes, de fourches, de faux, s'étaient précipités en désordre sur ses pas, lorsque, arrivé à l'endroit où l'on croit qu'exista le bois sacré des Dioscures, il ordonna de s'arrêter. Alors, ses diacres ayant invité l'armée à se reposer et à prendre de la nourriture, chaque bande, réunie par villages, s'assit et mangea. Et après s'être rassasiée de pain et d'oignons, le prélat, ayant revêtu ses habits pontificaux, s'achemina vers une chapelle solitaire, construite sur l'emplacement d'un temple de Neptune.

Là, prosterné devant l'autel, il renouvelle la confession de ses péchés et de ceux du peuple que le Seigneur a confié à sa sollicitude. Il en demande humblement le pardon au Tout-Puissant, qu'il prie d'éloigner du camp des chrétiens la discorde, les songes mensongers, la terreur, plus dangereuse que l'ennemi ; et il donne l'absolution générale à l'armée, prosternée devant la majesté du labarum, qui apparut, dit-on, dans le ciel au fils de Constance Chlore. On allume ensuite des feux; on pose des sentinelles; et le trisagion', que les théores sacrés du grand monastère de Méga-Spiléon entonnent, répété par la multitude, et porté d'échos en échos jusqu'à l'acropole de Patras, annonce aux Turcs que les jours de Constantin ont recommencé pour les Grecs.

Les infidèles, qui ont vu coucher le soleil au milieu d'un nuage de poussière, frémissent à ce bruit de vois et de chants inconnus. Ils s'interrogent, comme Démarate, étranger aux initiations d'Éleusis, témoin d'un phénomène semblable qui se passait dans la plaine de Thria, interrogeait le transfuge Dicéus, fils de Théocyde, en croyant entendre retentir l'hymne mystique d'Iacchus, quelque temps avant que le sort des armes prononçat entre Thémistocle et Xerxes'. Tous se taisaient, quand un vieux musulman, qui fut serviteur du Christ avant d'être le sectateur de Mahomet, leur apprend que ce concert angélique est la grande prière des armées grecques, que les enfants d'Islam vainquirent autrefois dans les campagnes de l'Anatolie et de la Romélie. Ils invoquent le triple dieu qui ne put sauver leurs ancélres ; ils prient le Père, et ils le blasphèment en lui donnant un Fils, qu'ils surnomment le Saint, l'Immortel, le Fort. Qu'ils paraissent, et nous verrons si ce dieu les sauvera du tranchant de nos sabres. Il dit; et les paroles du renégat, qui abhorre le culte du Rédempteur, remplissent d'une espérance barbare l'esprit des Turcs, que les voix furibondes de leurs derviches excitent à entrer dans le combat sacré.

On s'y préparait, ou plutôt on s'y précipitait à l'autre extrémité de la Chersonèse de Pélops. Les Maniates ou Eleuthero-Lacons, qui s'étaient trop pressés de livrer les otages que le lieutenant de Khourchid leur avait demandés, apprenant le massacre d'un grand nombre de chrétiens des environs de Mistra, en même temps que les événements

"Trisagion. Cette doxologie fut introduite dans le rituel grec sous le règne de Théodore le Jeune, à l'occasion d'un tremblement de terre qui se fit ressentir pendant quatre mois à Constantinople. On le chanla ensuite dans les camps. Vid. Mauric stratagem., lib. XII, ch. 22. Leo. imperat. in tact. Do 21. Constant. Porphyrogen, in tact. page 51.

Voyez Hérodote, Urapie, ch. 68.

de Calavryta et de Vostitza, venaient de pousser le cri d'alarme. A leur voix, la Guerre sortie des antres du Ténare, comme au siècle des combats chantés par Homère, accourt et vole aux cris des furies armées de flambeaux, de fouets et de serpents. La rage aveugle, la discorde se précipitent sur leurs pas, les générations s'éclipsent et meurent. Les Turcs, qui vivaient épars dans les villages du bassin de l'Eurotas, tombent sous leurs coups. Leurs métairies sont livrées aux flammes ; et Potamia ainsi que Bardouni, colonies d'Ézérites mahométans, nagent dans le sang. Les Maniates proclament l'insurrection, et déclarent qu'ils ne respecteront rien jusquà ce qu'on leur rende les otages, qu'une infâme déception leur a arrachés pour les plonger dans les cachots de Tripolitza. A ces accents, une Spartiate, Constance Zacharias, fille d'un martyr de la liberté, qualifié de brigand et empalé comme tel à Tripolitza, en 1799, instruite des malheurs de son père qu'elle perdit lorsqu'elle était au berceau, quittant ses fuseaux, saisit les armes ! Altérée de vengeance, elle plante un drapeau sur sa demeure en signe d'enrôlement. Les femmes laconiennes et les braves de Pentedactylon s'enflamment à ses récits ", et se précipitent sur ses pas dans la plaine de Lacédémone, où elle proclame la régénération de la Grèce à la tête de cinq cents paysans. L'évêque d'Hélos, Anthimos, accouru à la rencontre de l'héroïne, bénit son entreprise, et après avoir forcé les Turcs à se renfermer dans le château de Mistra, elle remonte le cours de l'Eurotas, jusqu'à Londari, où elle vient renverser le croissant des mosquées et mettre le feu à la maison du vaivode qui tombe sous ses Coups. L'étincelle électrique ébranle aussitôt la Messénie. Calamata , unissant ses ressentiments à ceux des Lacons, arbore l'étendard de la croix. Nisi, Baliada, les villages du Stényclaros, suivent son exemple; et les Turcs d'Androussa, trop faibles pour résister, se réfugient les uns à Coron, et les autres à Tripolitza. La partie de la haute Arcadie, où l'Alphée prend ses sources, s'agite à son tour à la voix redoutable des Deli-Ianeï, famille puissante composée de sept frères, restée fidèle au dieu de ses pères.

* Zacharias, que j'ai vu attaché au pal en février 1799, était cité comme un des hommes les plus rapides à la course, titre qu'Homère donne au divin Achille. Les chants populaires disent, au sujet de sa légèreté, que ses talons touchaient à ses oreilles quand il courait à travers les campagnes.

:

Canelos, l'aîné de cette race qu'on dit issue des nobles sires de
Champagne, rassemble les paysans. Les Turcs battus de toutes parts
se dispersent, il s'empare du château de Caritène, d'où il annonce
aux chrétiens le règne de la croix et de la liberté.
La vaste forêt de Côcla retentit du bruit des armes des Sulimiotes
descendus du mont Ira ; et les habitants du territoire de Gérennios,
dont le paisible sommeil n'était depuis longtemps dissipé que par le
chant matinal du coq, sont entraînés par leurs compatriotes, qui de-
mandent des autels, une patrie et des lois. Ils ont profité des ténèbres
et de la terreur de leurs maîtres pour briser leurs entraves. Ainsi les
hommes esclaves, même sous les tyrans les plus doux, étant dépouillés
de leurs droits, se réveillent plus agités " pendant le silence de la nuit,
lorsque le tumulte et les travaux de la journée ont cessé de le dissi-
per. De même les Gérenniens, s'étant enfuis à la faveur des ombres
pour se rendre à Calamata, y trouvèrent Pierre Mavromichalis et les
chefs de la Messénie organisant un gouvernement municipal, qui les
reçurent à bras ouverts.
Cependant les insurgés, conduits par l'archevêque Germanos, qui
ignorait ces événements, s'étaient, comme on vient de le dire, arrêtés
en vue de Patras, pour se préparer au combat. Malgré l'enthousiasme
de sa troupe, le moderne Mathathias, qui n'avait pas balancé à lever
l'étendard de la révolte, n'était pas sans inquiétude. Il s'était flatté
qu'en se présentant avec des forces supérieures, les Turcs, peu nom-
breux, qu'il avait en tête, prendraient peut-être, comme ceux de
Vostitza, le parti de s'enfuir à Lépante. Sans cela le succès d'une
entreprise prématurée était compromis. Ses soldats, bons pour un
coup de main, ne pouvaient demeurer réunis longtemps sous les dra-
peaux ; il fallait brusquer l'événement, en remettant à l'impéritie des
barbares le soin de la victoire.
Dès que le jour commença à colorer les faîtes neigeux du Parnasse,
Germanos, élevant la croix au milieu de l'armée, s'écrie que qui-
conque est zélé pour la loi, et veut demeurer ferme dans l'alliance du
Seigneur, me suive. Les soldats lui répondent par des acclamations.
L'espace compris entre le fleuve Glaucus et la ville disparaît sou

* On a observé que les révoltes des Nègres ont ordinairement lieu pendant la nuit, et que c'est en contemplant la beauté du firmament, et au milieu du calme des éléments, qu'ils sentent plus vivement le malheur de leur condition. — Sparman. Voyage au cap de Bonne-Espérance.

leurs pas ; ils entrent à Patras au milieu des cris de joie des habitants, qui tenaient les Turcs bloqués dans la citadelle.

A peine installé dans une maison grecque, l'archevêque, dont la métropole avait été incendiée par les mahométans, fit publier, le 7 avril au matin, la proclamation suivante : Paix aux chrétiens ; protection aux consuls des puissances étrangères ; guerre aux Turcs ! Le calme reparut dans la ville ; les flammes s'éteignirent; et, sur les six heures du soir, le consul de France, qui avait écrit aux primats grecs, pour leur déclarer qu'il les rendait garants des torts que pourraient éprouver les sujets des puissances chrétiennes, reçut une réponse favorable. Les chefs des Hellenes ( ils prenaient ce titre), qui étaient le métropolitain Germanos, Papadiamantopoulo, Londos, André Zaïmis de Calavryta, Sotiraki de Vostitza, etc., en annonçant au consul la ferme volonté de reconquérir l'indépendance nationale, le priajent de leur rendre favorable la majesté très-chrétienne du roi de France. On remarquait, au bas de leur lettre, un timbre noir renfermant, dans une couronne de chêne, une croix entourée de ces mots, soparIS THE EAETOEPIAE, SCEAU DE LA LIBERTÉ, et le millésime 1821. A cette dépêche était joint leur manifeste d'insurrection.

Aussitôt des emblèmes, des drapeaux , des vêtements nouveaux, des cocardes mélangées de couleurs bleues et blanches remplacerent le costume grec raïa, auquel succédèrent le bonnet et l'habillement russes, lorsque, le 7 au soir, le château qui était occupé par les Turcs recommença à canonner la ville avec vivacité. En même temps les flammes assoupies se ranimèrent. Le cadilik et des magasins d'huile, auxquels on avait mis le feu, devinrent le signal d'un pillage général.

I Manifeste des Hellenes aux consuls des puissances chrétiennes à Patras.

26 mars (v. st.) 1821. « Les Hellenes, livrés à l'oppression toujours croissante des Turcs, qui ont juré >> de les anéantir, ont unanimement résolu de secouer le joug ou de mourir. Nous » nous sommes levés pour venger nos droits. Nous sommes fermement persuadés >> que toutes les puissances chrétiennes reconnaîtront la justice de notre cause, et » qu'au lieu d'y mettre des obstacles, elles lui prêteront aide et secours, en se rapv pelant combien nos aïeux furent utiles à l'humanité. En vous faisant part de ceci, » nous vous prions de vouloir bien nous procurer la bienveillante protection de votre ) auguste cour. »

+ Germanos, archevêque de Patras. + Procopios, évêque de Calavryta; André Zaïmis; André Londos; Benisellos Kouphos; Papadiamantopoulo; Soliraki.

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