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pieuse Vasiliki, qui ne le nommait plus, disait-on, dans ses entretiens familiers, que son nouvel Alexandre. Malgré ces insinuations la Hellade restait tranquille; et la Porte, informée de ce qui se passait, pressait Khourchid-pacha de se rendre promptement dans l'Épire, pour y prendre la direction générale des affaires, en qualité de sérasquier du Grand Seigneur.

La nouvelle de la défection des Souliotes avait irrité le sultan, qui ne soupirait qu'après les trésors de Cara Ali, et on expédia encore une fois l'ordre à Khourchid de partir avant le printemps. On lui prescrivait de calmer, à quelque prix que ce fût, le mécontentement des insurgés, sans réfléchir que ni l'autorité ni l'or ne peuvent rétablir la confiance, quand la parole du prince n'a pas été religieusement observée dans les engagements contractés en son nom, et que celui qui sème l'injustice, moissonnera des tourments.

Ismaël-pacha, en perdant le titre de généralissime, conservait ceux de pacha de Delvino et de Janina ; mais il ne put maîtriser son déplaisir lorsqu'il apprit que le capitan-bey venait d'entamer des négociations avec les Souliotes. Khalet-effendi, qui portait une secrète envie à Khourchid-pacha, s'était flatté de lui ravir l'avantage de la pacification de la basse Albanie. Le vice-amiral, qu'il chargeait de traiter, avait déjà su se concilier la faveur des peuplades de l'Acrocéraune. Il avait ménagé les Maniotes rangés sous ses drapeaux, on lui était redevable de la soumission de Port-Panorme, de Santi-Quaranta, de Buthrotum , de Parga et de Prévésa. C'était lui qui avait amené Véli-pacha, fils d'Ali, à composition, et sa modération connue pouvait lui concilier la confiance des Souliotes. Ismaël-pacha , qui les avait traités avec tant de hauteur, sentait l'importance de lui faire perdre ces avantages ; et, ainsi qu'il arrive dans les gouvernements où il y a double action, il résolut de s'appuyer du texte du commandement impérial, pour saper les négociations, qui lui portaient ombrage.

A la faveur de l'intérim qu'il exerçait, Ismaël convoqua les pachas qui restaient au camp; et, comme ceux qu'il avait toujours trouvés dans le parti de l'opposition avaient besoin de faire oublier leur défaite, il ne balança pas à les entretenir de la crainte que lui inspirait l'arrivée de Khourchid-pacha. Afin de prévenir ses reproches, il déclara qu'il était essentiel d'aviser aux moyens de réduire les rebelles : qu'on leur ferait en vain des propositions de paix ; qu'il connaissait

trop leur orgueil pour ne pas être assuré d'avance qu'ils les rejetteraient avec dédain ; qu'ils étaient Souliotes, c'est-à-dire perfides, car le renard change de poil et jamais d'instinct; mais, ajouta-t-il, il faut laisser les négociateurs se convaincre d'une vérité, qui leur semblerait douteuse en venant de notre part; notre devoir, c'est de nous occuper de l'armée. Déployant ensuite le diphthère, ou contrôle militaire, il prouva qu'il comptait encore sous la tente quinze mille hommes, non compris les Albanais ou Schypetars, sur lesquels on ne pouvait se fier. A ces mots, on se regarde. Oui, dit-il, à l'exception des Schypetars, qui doivent nous être justement suspects. Il rappela ensuite les vœux des Toxides pour le jeune Mahmoud-bey, fils de Mouctar, si impolitiquement nommé vaivode de Tébélen. Et comme le Romili vali-cy, Sélim-pacha, qui avait favorisé ce choix, voulut prendre la parole pour se justifier : Mon frère, répliqua Ismaél avec douceur, nous avons tous erré, et le destin, qui règle chaque chose, nous ayant amenés au point nous en sommes, c'est en nous réunissant de cœur que nous confondrons notre ennemi : nos têtes appartiennent au glorieux sultan, il prononcera ensuite sur les services de ses esclaves. Puis, rappelant l'impiété des Schypetars pendant le doua expiatoire, leur refus de contribuer à l'expédition des Cinq-Puits, leurs insultes journalières contre les Osmanlis, l'attachement secret qu'ils portaient à un énagé * tel qu'Ali, il conclut, conformément aux dernières décisions du conseil, que les chefs albanais fussent tenus de donner des otages. Tahir Abas, Haho Bessiaris, Hassan-derviche, l'ancien sélictar Ismaël Podez, et plusieurs autres, furent désignés comme tenus de fournir des gages de leur fidélité. Cette proposition ayant été agréée, on en fit part à ceux qu'elle intéressait, qui se trouvèrent consternés d'une mesure offensante pour leur fidélité, et attentatoire à la sûreté de leurs familles. Sous les gouvernements de haute tyrannie, jamais on ne réclame, mais on conspire, ou l'on se révolte. Tahir et ses compatriotes, loin d'élever aucune réclamation contre l'arrêt qui les frappait, se contentèrent de demander les délais nécessaires pour y obtempérer. A la faveur de cette humble requête, qu'on ne pouvait leur refuser, à

* Énagé, qui est sous le poids de l'excommunication, terme consacré dès le temps d'Hérodote (voy. Terpsicore), et conservé dans la diplomatie orientale.

cause de la distance où se trouvaient leurs familles, ils avisèrent aux moyens de s'affranchir ainsi qu'elles du joug des Ottomans. Mais en se rappelant que la fuite était dangereuse, ils ne virent que le maitre qu'ils avaient trahi pour les tirer d'embarras. Ils délibéraient comment ils pourraient renouer avec lui, lorsque Ali, informé de ce qui s'était passé au conseil, leur aplanit les difficultés de la réconciliation.

Empressé de jeter de nouvelles semences de discorde dans l'armée ottomane, il écrit à Tahir « qu'il fait les premiers pas vers ses enfants » ingrats, qu'il leur tend les bras et qu'il leur ouvre son sein pa» ternel. Ce qu'il a accordé aux Souliotes, ses vieux ennemis, il ne ✓ le refusera pas à ses chers Toxides ; il a tout oublié, il ne faut plus » s'occuper que du soin de purger l'Albanie de la présence odieuse o des Osmanlis. »

Ces assurances arrachent des larmes au cæur d’airain de Tahir, qui vit sans émotion couler tant de sang, lorsque, ministre des fureurs du tyran, il présidait aux tortures et aux supplices des malheureux, dont sa barbarie se complaisait à varier les souffrances. Il le chargeait de « baiser les yeux de Hago, de Hassan, et de lui envoyer, » s'ils pouvaient l'y déterminer, Alexis Noutza, pour conférer avec » lui sur leurs communs intérêts. » Scrupuleux dans les moindres détails, il les prévenait a de se méfier d'Omer Briones, qui venait d'être » nommé pacha de Bérat, » chose encore ignorée dans le camp, «mais » que Pachô-bey devait incessamment faire connaître. » Il terminait en leur offrant de l'argent, pour acquitter la solde des soldats attachés à leur service, qu'on n'avait pas payés depuis l'ouverture de la campagne. Il les conjurait de se préserver des embûches du a domes» tique', et à user de circonspection, le temps présent étant gros » d'événements prêts à changer le monde, » expression hyberboligue, que le tyran n'appliquait qu'à la Turquie qui était son univers.

Les Albanais, accoutumés à considérer Ali comme un être extraordinaire, n'avaient rien perdu de cette opinion, malgré ses désastres. Pressés par la main de fer de la fatalité, Tahir et ses compagnons d'armes se félicitent d'avoir retrouvé leur vieux Tébélen. Ils s'embrassent; ils espèrent gagner, sinon une victoire complète, au moins les délais favorables à certaines chances, qu'ils pourront exploiter, et ils ne doutent pas que leurs væux ne soient secondés par Alexis Noutza.

"C'était sous cette dénomination qu'Ali s'obstinait à désigner Ismaël-pacha.

Il fut le compagnon de leurs désordres, l'ami du tyran, l'oppresseur de la probité, et quoique chrétien, on pouvait le regarder comme également indifférent au culte du Christ et de Mahomet. On ne pouvait pas balancer à s'adresser à lui, et on fut plus qu'agréablement surpris de le trouver au courant de tout ce qu'on croyait lui apprendre. Alexis Noutza, devenu de général au service d'Ali Tébélen, étapier très-subalterne dans l'armée d'Ismaël, son ancien camarade de débauches, n'était pas resté insensible aux mauvais traitements qu'il avait éprouvés de la part des Turcs. Au lieu d'être appelé Kir Noutza, les Osmanlis, non-contents de le qualifier de dgiaour (infidèle), de kiopek (chien), lui avaient plus d'une fois fait sentir le poids de leurs bras, et l'avaient même menacé de le pendre, sans forme de procès. Ces humiliations, vivement senties par un homme orgueilleux, l'avaient décidé à se constituer l'agent secret du proscrit, au milieu de l'armée mahométane. Il tenait Ali au courant de tout ce qui se passait. C'était par son ministère qu'il avait été informé du mécontentement des chefs albanais, qui s'étaient sacrifiés pour un sultan qu'ils ne connaissaient et qu'ils ne connurent jamais que par les calamités dont il affligeait l'Epire. Tout a péri autour de nous, dit Noutza aux conjurés, nous ne sommes plus entourés que de ruines et de tombeaux. Il leur fit sentir ensuite qu'il avait cru rendre un service particulier à ses anciens amis, en leur ménageant avec Ali un rapprochement qui ne pouvait arriver plus à propos. Il leur annonça qu'il venait d'expédier Palascas, que les Souliotes voyaient d'un œil de déplaisir au camp d'Ismaël-pacha, avec des lettres du satrape, adressées aux capitaines des armatolis d'Agrapha, pour les engager à se concerter avec Odyssée, qui venait de rentrer dans l'Étolie. Sans avoir tout pénétré, il croyait qu'il était question de la délivrance de la Grèce, mais que ce n'était là qu'un prestige pour chasser les Osmanlis des environs de Janina, en les obligeant à faire face à plusieurs diversions qu'il avait organisées. Enfin, il convint avec Tahir de se rendre auprès d'Ali, en le prévenant qu'il ne reviendrait plus au camp après cette démarche, que ses fonctions rendaient impossible de tenir secrète. Il lui indiqua les moyens de correspondre avec Ali, en l'avertissant de le dénoncer comme transfuge, afin de prévenir, par cette révélation, jusqu'au moindre soupçon de connivence. Ali, qui ne cessait d'occuper les assiégeants à coups de canon, pour leur faire dépenser le plus possible de munitions de guerre, avait profité de l'expédition contre les Cinq-Puits, du temps perdu en délibérations par les pachas et de l'ombre des nuits, pour faire ré parer la brèche ouverte au château de Litharitza. Utilisant tous ses moments, il avait en même temps expédié à Khourchid-pacha un messager, dès qu'il avait été informé de sa nomination au poste du généralissime de sa hautesse en Albanie.

Sa lettre portait : a que réduit par les iniquités mensongères d'un » de ses domestiques, nommé Pachô-bey, à résister, non à l'autorité

du sultan, devant lequel il inclinait sa tête accablée de chagrins et ► d'années, mais aux trames perfides de ses conseillers, il s'estimait » heureux, dans son adversité, de se trouver bientôt en rapport avec o un vizir connu par ses grandes qualités. Puis il ajoutait que ces » rares mérites avaient sans doute été bien loin d'être prisés à leur » valeur par un divan, où les hommes n'étaient estimés qu'en raison » de ce qu'ils dépensaient à soudoyer l'avidité des ministres. Sans » cela , comment serait-il arrivé que Khourchid-pacha , vice-roi » d'Égypte après le départ des Français, et vainqueur des mame» luks , n'eût été récompensé de tels services que par un rappel » sans motif? Deux fois Romili vali-cy, lorsqu'il allait jouir du fruit n de ses travaux, pourquoi le rélégua-t-on au poste obscur de Salo n nique? Nommé grand vizir, et appelé à pacifier la Servie, au lieu » de lui confier le gouvernement de ce royaume, qu'il avait soumis » au sultan, on s'était empressé de l'expédier à Alep pour y réprimer » je ne sais quelle sédition d'émirs et de janissaires, et à peine arrivé » en Morée, c'était contre un vieillard qu'on armait son bras. »

Entrant ensuite dans les détails de ce qui s'était passé, il racontait à Khoorchid le pillage, l'avidité et l'impéritie de Pachô-bey et des pachas employés sous ses ordres ; comment ils avaient aliéné l'esprit public; de quelle façon ils étaient parvenus à mécontenter les armatolis et surtout les Souliotes, qu'on pourrait ramener à leur devoir, avec moins de peine que n'en avaient eu des chefs imprudents a les entraîner dans une défection qu'ils déploraient. Il donnait à ce sujet une foule de renseignements assez spécieux, et il démontrait qu'en conseillant aux Souliotes de se retirer dans leurs montagnes, il ne les avait mis que dans une fausse position, aussi longtemps qu'il ne lear livrerait pas le château de Kiapha qui constitue la force de cette région montueuse. Se reportant ensuite à ses plaintes et à ses griefs contre Pacho-bey, il finissait en demandant à Khourchid sa protec

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