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« Les Ioniens, s'étant précipités vers le port, enfoncent les magasins » qui renfermaient le raisin de Corinthe appartenant aux Turcs, et » commencent un trafic de brigandage. Des hommes investis d'un » caractère public s'empressent d'acheter, au plus vil prix, des den» rées destinées à leur créer une fortune colossale, sans rougir de se » rendre complices de scélérats contre lesquels ils n'élevèrent la voix » que quand ils devinrent des instruments contraires aux intérêts » de leur cupidité. » C'est à ces moyens ignominieux qu'il faudra, un jour, attribuer l'opulence de plus d'une famille d'Angleterre et d'Allemagne. Le gouvernement civil des Hellènes voyait ces désordres avec indifférence. Que dis-je ! il n'osait résister, ni à ceux qui les provoquaient, ni à ceux qui les faisaient tourner à leur profit. Etranger dans sa propre capitale, dont il ne reconquérait que les débris, il était décrédité avant d'avoir reçu une forme régulière. Le consul de France venait de décliner jusqu'aux garanties qu'il lui avait offertes, en refusant une garde d'honneur et en répondant que le pavillon du roi suffisait à sa défense et à sa sûreté. Il en avait dit autant au vaivode des mahométans, avant l'insurrection; et les chefs des Hellènes, ayant voulu le charger d'engager les Turcs à accepter une capitulation, il déclara « qu'il était à son poste pour soutenir les droits de la couronne » de son souverain, et qu'il ne s'occuperait qu'à protéger, sans excep» tion, toutes les infortunes qui seraient dignes d'être reçues sous la » bannière de France. » Ce fut ainsi qu'au milieu des horreurs et des crimes de l'anarchie, le consulat français, dépourvu de gardes, d'armes, et du simple appareil de la précaution, devint le refuge d'une foule de malheureux de tout âge, de tout sexe et de toute condition. Il renfermait alors plus de trois mille personnes, couchant à l'abri de l'église, des magasins, des galeries, ou bivaquées sous les orangers du jardin, qu'un mur d'enceinte, regardé comme inviolable, séparait des combattants, qui commençaient à concevoir de vives inquiétudes. Ces alarmes étaient cependant soigneusement calmées par une foule de nouvelles qui permirent de soupçonner que les chefs du Péloponèse n'étaient pas étrangers aux plans du conseil des Hétéristes de Kichenof. Ainsi, pour soutenir l'enthousiasme des Grecs Achéens, on leur annonçait l'arrivée, au Magne, de Démétrius Hypsilantis, qui se trouvait alors en Valachie. A entendre le directoire suprême des insurgés, Salone, Galaxidi, Lébadée, les villes de la Magnésie et les bourgades du mont Olympe de Thessalie allaient arriver au secours des Péloponésiens, qui comptaient leurs alliés par myriades de guerriers aussi braves que les soldats de Miltiade et de Léonidas. On entretenait des vigies sur les montagnes, pour annoncer leur approche. sans se douter par combien d'épreuves la Grèce, trop longtemps asservie, devait passer avant de remonter au rang des nations. Cependant, à chaque symptôme de découragement, l'archevêque Germanos opposait une espérance prête à s'accomplir. Tantôt c'était la flotte d'Hydra avec des troupes de débarquement, qui était en vue; et tantôt cinq cents hommes sortis des îles Ioniennes avec du canon, qui venaient de débarquer dans le golfe de Cyllène. Sa sainteté, qui ne cherchait qu'à gagner du temps, détacha son suffragant Procope, évêque de Calavryta, avec cinq cents hommes, pour aller au-devant des Ioniens qui devaient s'être emparés de Gastouni. Quant à la flotte grecque, qu'on attendait d'heure en heure, un courrier qu'on se fit expédier annonça qu'elle avait cinglé du côté de Prévésa, dans l'intention de surprendre l'escadrille du capitan-bey ; et il n'en fut plus question. Malgré le vide de ces déceptions, on aurait été rassuré si l'agence britannique, qui avait, dès l'origine des troubles, pris une attitude hostile, n'eût fait une sorte de contre-partie au milieu du choc des armes, en opposant, aux bruits répandus par les chefs des Hellènes, des nouvelles contraires et sinistres. Ses rapports publics avec les Turcs renfermés dans le château étaient inquiétants; et ils devinrent menaçants, dès qu'on sut l'arrivée de Jousouf-pacha à Missolonghi. Ce sérasquier, qui avait été détaché de l'armée d'Épire, pour se rendre dans l'Eubée, où il venait d'être nommé pacha, étonné de l'insurrection de Patras, qu'il apprit en arrivant à Missolonghi, en attribua la cause aux Russes. C'était la conséquence de rigueur que les mahométans, et bien d'autres qu'eux, tiraient alors du mouvement insurrectionnel des Hellènes. Il s'empressa donc aussitôt d'écrire au consul général Vlassopoulo, pour lui demander ce que signifiait la révolte de Patras; à quoi l'on devait en attribuer la cause; si les Moscovites, qu'on accusait d'en être les provocateurs, étaient en guerre avec la sublime Porte..... Et il terminait en priant les consuls résidant à Patras d'interposer leur médiation, pour faire cesser les désordres publics. Un Turc qu'il avait chargé de cette dé

pêche fut reçu chez M. Condogouri, vice-consul de Prusse, qui lui procura une entrevue avec Germanos. A la suite de cette audience, les consuls de Russie, de Suède et d'Autriche firent à Jousouf-pacha une réponse dont le contenu resta ignoré de celui d'Angleterre, qui était occupé de négociations bien différentes avec le commandant turc du château de Skato-Vouni *. L'apparition de Jousouf-pacha, qui s'était rendu de Missolonghi aux petites Dardanelles de Lépante aussitôt qu'il eut expédié son courrier, commençait à alarmer les insurgés, lorsque l'archevêque Germanos ordonna de tirer contre la citadelle ; mais que pouvaient quelques canons de marine pour entamer des murs construits en pierre de taille ? et quand même on serait parvenu à ouvrir une brèche, jamais les assiégeants ne se seraient déterminés à monter à l'assaut. Effrayés d'avoir vu tuer quelques canonniers francs , qui servaient leur artillerie, les Grecs, cachés derrière des pans de mur et des arbres, n'avaient pas plutôt tiré quelques coups de fusil au hasard, qu'ils se sauvaient hors de portée, pour recharger leurs armes à loisir et surtout sans danger. Pendant cette espèce de jeu du stade, qui n'aboutissait qu'à brûler de la poudre, on vit aborder à la plage de Saint-André un bâtiment commandé par un nommé Élias, portant pavillon russe, qu'on disait chargé de munitions de guerre pour l'armée grecque. Son apparition fit aussitôt crier : Victoire à la croix. Il était le messager d'une foule de bonnes nouvelles, qui se répandirent immédiatement par la ville. On racontait qu'Ali-pacha s'était fait baptiser; qu'il était ensuite sorti de ses châteaux, et, qu'assisté des chrétiens, il avait taillé en pièces

* M. Strani, consul de Suède, qui se trouvait à cette entrevue, m'a raconté que les consuls d'Autriche, de Prusse, et lui, tâchèrent de faire renoncer Jousouf-pacha à l'idée de chasser les Grecs de Patras. Ils offrirent de procurer une capitulation honorable à la garnison qui défendait le château, et la Morée aurait été ainsi affranchie sans effusion de sang. Le consul d'Angleterre Green et son drogman Barthold s'opposèrent secrètement à cette mesure; et le premier m'ayant assuré depuis ce temps qu'il avait agi dans toutes ses démarches d'après les instructions de son gouvernement, c'est au cabinet britannique qu'il faut attribuer les calamités de la Grèce. Ces explications m'ont été données à Paris en 1824, par ces deux agents diplomatiques qui avaient pleine connaissance de mon histoire de la régénération de la Grèce. Quant à Nicoletto Zen, consul d'Autriche, qui vient de mourir à Zante, il a déclaré, à son heure suprême, qu'il avait cédé aux ordres du cabinet autrichien en se rangeant du parti des Turcs... Mais comme il ne voulut pas en demander pardon à Dieu, le clergé lui a refusé les sacrements et la sépulture ecclésiastique.

l'armée de Khourchid-pacha. Les matelots ajoutaient à ces récits que les équipages grecs qui montaient les vaisseaux du capitan-bey s'étaient révoltés, et que son escadre s'était rendue à l'amiral hydriote qu'on faisait naviguer vers l'Épire. Enfin, pour comble de joie, dans ce jour d'illusions, des barques grecques remorquèrent sur la plage de Patras un vaisseau turc de Dulcigno, qu'elles avaient capturé aux atterrages de Missolonghi. Déjà les insurgés couraient du côté de la marine pour égorger trois mahométans pris à bord de la tartane Dulcignote, lorsque le consul de France, étant intervenu en faveur des Turcs auprès de l'archevêque Germanos, parvint à sauver ces malheureux.

Combien d'autres victimes étaient sur le point de devoir leur salut à son zèle ! les barbares avaient reçu , par l'entremise de l'agence britannique, l'avis d'un secours prochain , tandis que les insurgés se repaissaient d'annonces tellement chimériques, que les munitions de guerre apportées par le bâtiment du capitaine Elias se réduisaient à quatre quintaux de poudre. Les nouvelles qu'on leur avait racontées étaient destituées de réalité. Toute espèce d'ordre et de précautions était négligée dans leur armée, tandis qu'on se préparait à célébrer la solennité du dimanche des Rameaux; mais le jour prêt à finir devait , au lieu d'une pompe sacrée, être suivi d'une catastrophe, dont nous suspendons le récit pour faire connaître ce qui s'était passé dans l'Epire.

Jousouf-pacba , qui se trouvait le 14 avril au château des petites Dardanelles de Lépante, était le même que les Souliotes avaient battu à l'entrée du défilé de Coumchadèz. Irrité de sa défaite, il n'attendait que le moment de se venger , lorsque, le 26 mars, époque de l'expiration de l'armistice entre les Turcs et les chrétiens de la Selléide, qui avaient rejeté l'ultimatum du capitan-bey, il s'était avancé contre les avant-postes de la Cassiopie , que les Souliotes évacuèrent, en se réfugiant dans les montagnes. Il s'empara ainsi de Candja , de Philippiada, d’Eleuthero-Chorion et de Lacca, dont il fit pendre les principaux habitants et vendre le restant de la population, qui avait droit à une protection d'autant mieux méritée, qu'aucun Grec de ces villages n'avait voulu faire cause commune avec les insurgés. Il venait de commettre cet attentat quand il reçut le brevet de pacha de Négrepont, et l'ordre de se rendre en Eubée, pour y organiser un corps de réserve. Il s'était en conséquence acheminé avec trois cents hommes, lorsqu'il se trouva, ainsi qu'on vient de le dire, engagé dans les atfaires du Péloponèse.

Fier de ses exploits ignominieux, Jousouf avait appris, en traversant l'Étolie, que Khourchid-pacha était venu à bout d'ourdir quelques intrigues contre Ali Tébélen, d'où il inférait que la cause du sultan devait bientôt triompher. Dans cette idée, il écrivit aux Turcs patréens de tenir ferme, qu'il arrivait à leur secours , que la révolte du satrape de Janina touchait à sa fin, et qu'ils n'auraient bientôt plus que le plaisir de chasser ensemble aux Grecs , qu'il fallait exterminer.

A la vérité Kourchid avait obtenu quelques succès d'intrigue contre le vizir Ali. Il avait corrompu un des chefs de sa garnison , nommé Metzo Abas, qui obtint, avec une cinquantaine de gens de sa suite, le pardon de sa félonie et la permission de retourner dans ses foyers. Cet exemple de clémence avait séduit quatre cents Schypetars, qui, ayant reçu le bienfait de l'ampistie, en profiterent, ainsi que de l'argent dont Ali les avait pourvus, pour soulever en sa faveur la Toxarie et la lapourie. Ainsi le stratagème du sérasquier avait tourné contre lui; et il commit en cela une faute dans laquelle un Albanais ne serait jamais tombé.

L'indifférence d'Ali-pacha , à la vue d'une pareille désertion, et ce qui avait déjà eu lieu par rapport à Odyssée, auraient dû dessiller les yeux du sérasquier , car la contenance assurée du proscrit annonçait qu'il était loin de redouter une défection. Quel brave aurait pu l'abandonner , quand il déployait un courage presque surnaturel ? Atteint d'un accès de goutte, maladie qu'il n'avait jamais éprouvée, le satrape, agé de quatre-vingt-un ans, se faisait porter chaque jour sur la partie la plus exposée des remparts de son château. Assis en face des batteries de l'ennemi, il donnait audience à ceux qui voulaient l'approcher. C'était au haut de cette plate-forme découverte qu'il tenait ses conseils, qu'il expédiait ses ordres et qu'il indiquait sur quel point il fallait tirer. Amis et ennemis, étonnés de son audace , l'admiraient. Les boulets dirigés contre sa tête semblaient diverger en l'approchant, tandis qu'il donnait les signaux de la maneuvre à ceux de ses soldats qui occupaient encore une partie des ruines de Janina, en les encourageant du geste et de la voix. Tantot sa vue, aidée d'un télescope , lui faisant apercevoir les manœuvres de l'ennemi , il improvisait les moyens de le combattre. Quelquefois il s'amusait à saluer les curieux et les nouveaux venus. Ainsi le chan

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