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leur faiblesse, et qu'ils ont peur de s'enorgueillir s'ils sont instruments de quelque bien, et qu'en éclairant les autres ils se consument. Tout cela n'est qu'artifice, et une sorte d'humilité non-seulement fausse, mais maligne, par laquelle on veut tacitement et subtilement blâmer les choses de Dieu, ou, au fin moins, couvrir d'un prétexte d'humilité l'amour de son opinion, de son humeur et de sa paresse.

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« Demande à Dieu un signe au ciel d'en haut, << ou au profond de la mer en bas, » dit le prophète au malheureux Achab, et il répondit : « Non, je « ne le demanderai point et ne tenterai point le Seigneur. >> O le méchant! il fait semblant de porter grande révérence à Dieu, et, sous couleur d'humilité, s'excuse d'aspirer à la grâce, de laquelle sa divine bonté lui fait semonce. Mais, ne voit-il pas que quand Dieu nous veut gratifier, c'est orgueil de refuser, que les dons de Dieu nous obligent à les recevoir, et que c'est humilité d'obéir et suivre au plus près que nous pouvons ses désirs. Or, le désir de Dieu est que nous soyons parfaits, nous unissant à lui et l'imitant au plus près que nous pouvons. Le superbe qui se fie en soi-même a bien occasion de n'oser rien entreprendre; mais l'humble est d'autant plus courageux qu'il se reconnaît plus impuissant, et, à mesure qu'il s'estime

chétif, il devient plus hardi, parce qu'il a toute sa confiance en Dieu, qui se plaît à magnifier sa toute-puissance en notre infirmité et élever sa miséricorde sur notre misère. Il faut donc humblement et saintement oser tout ce qui est jugé propre à notre avancement par ceux qui conduisent nos âmes.

Penser savoir ce qu'on ne sait pas, c'est une sottise expresse; vouloir faire le savant de ce qu'on connaît bien que l'on ne sait pas, c'est une vanité insupportable. Pour moi, je ne voudrais pas même faire le savant de ce que je saurais, comme, au contraire, je n'en voudrais non plus faire l'ignorant. Quand la charité le requiert, il faut communiquer rondement et doucement avec le prochain, nonseulement ce qui lui est nécessaire pour son instruction, mais aussi ce qui lui est utile pour sa consolation. Car l'humilité qui cache et couvre les vertus pour les conserver les fait néanmoins paraître quand la charité le commande, pour les accroître, agrandir et perfectionner. En quoi elle ressemble à cet arbre des îles de Tylos, lequel, de nuit, resserre et tient closes ses belles fleurs incarnates, et ne les ouvre qu'au soleil levant, de sorte que les habitants du pays disent que ces fleurs dorment de nuit; car, ainsi, l'humilité couvre et cache toutes nos vertus et perfections humaines,

et ne les fait jamais paraître que pour la charité, qui, étant une vertu non plus humaine, mais céleste, non point morale, mais divine, est le vrai soleil des vertus, sur lesquelles elle doit toujours dominer. Aussi, les humilités qui préjudicient à la charité sont indubitablement fausses.

Je ne voudrais ni faire du fou ni faire du sage; car, si l'humilité m'empêche de faire le sage, la simplicité et rondeur m'empêcheront aussi de faire le fou; et, si la vanité est contraire à l'humilité, l'artifice, l'afféterie et feintise sont contraires à la rondeur et simplicité. Que si quelques grands serviteurs de Dieu ont fait semblant d'être fous pour se rendre plus abjects devant le monde, il les faut admirer et non pas imiter; car ils ont eu des motifs pour passer à cet excès, qui leur ont été si particuliers et extraordinaires, que personne n'en doit tirer aucune conséquence pour soi. Quant à David, il dansa et sauta un peu plus que l'ordinaire bienséance ne requérait devant l'Arche de l'Alliance: ce n'était pas qu'il voulût faire le fou, mais, tout simplement et sans artifice, il faisait ces mouvements extérieurs, conformes à l'extraordinaire et démesurée allégresse qu'il sentait en son cœur. Il est vrai que, quand Michol, sa femme, lui en fit reproche comme d'une folie, il ne fut pas marri de se voir avili: mais, persévérant en sa

naïve et véritable représentation de sa joie, il témoigna de recevoir un peu d'opprobre pour son Dieu. Ensuite de quoi je vous dirai que, si pour les actions d'une vraie et naïve dévotion on vous estime vile, abjecte ou folle, l'humilité vous fera réjouir de ce bienheureux opprobre, duquel la cause n'est pas en vous, mais en ceux qui le font.

CHAPITRE VI.

Que l'humilité nous fait aimer notre propre abjection.

E passe plus avant et vous dis, Philothée, qu'en J tout et par tout vous aimiez votre propre abjection. Mais, ce me direz-vous, que veut dire cela : Aimez votre propre abjection? En latin, abjection veut dire humilité, et humilité veut dire abjection; ainsi, quand Notre-Dame, en son sacré cantique, dit que, parce que Notre-Seigneur a vu l'humilité de sa servante, toutes les générations la diront bienheureuse, elle veut dire que Notre-Seigneur a regardé de bon cœur son abjection, vileté et bassesse, pour la combler de grâces et faveurs. Il y a, néanmoins, différence entre la vertu d'humilité et l'abjection; car l'abjection c'est la petitesse, bas

sesse et vileté qui est en nous, sans que nous y pensions; mais quant à la vertu d'humilité, c'est la véritable connaissance et volontaire reconnaissance de notre abjection. Or, le haut point de cette humilité gît à non-seulement reconnaître volontairement notre abjection, mais l'aimer et s'y complaire, et non point par manquement de courage et générosité, mais pour exalter tant plus la divine Majesté et estimer beaucoup plus le prochain en comparaison de nous-mêmes. Et c'est cela à quoi je vous exhorte et que, pour mieux entendre, sachez qu'entre les maux que nous souffrons, les uns sont abjects et les autres honorables; plusieurs s'accommodent aux honorables, mais presque nul ne veut s'accommoder aux abjects. Voyez un dévot ermite, tout déchiré et plein de roid; chacun honore son habit gâté avec compassion de sa souffrance; mais si un pauvre artisan, un pauvre gentilhomme, une pauvre demoiselle en est de même, on l'en méprise, on s'en moque; et voilà comme sa pauvreté est abjecte. Un religieux reçoit dévotement une âpre censure de son supérieur, ou un enfant de son père : chacun appellera cela mortification, obédience et sagesse ; un chevalier ou une dame en souffrira de même de quelqu'un, et, quoique ce soit pour l'amour de Dieu, chacun l'appellera couardise et lâcheté.

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