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Il faut, avec cela, qu'il y ait entre elles quelque sorte de communication, qui soit le fondement de l'amitié.

Selon la diversité des communications, l'amitié est aussi diverse, et les communications sont différentes, selon la différence des biens qu'on s'entrecommunique; si ce sont des biens faux et vains, l'amitié est fausse et vaine; si ce sont de vrais biens, l'amitié est vraie; et plus excellents seront les biens, plus excellente sera l'amitié; car, comme le miel est le plus excellent quand il se cueille aux fleurons des fleurs plus exquises, ainsi l'amour fondé sur une plus exquise communication est le plus excellent. Et, comme il y a du miel en Héraclée de Pont, qui est vénéneux et fait devenir insensés ceux qui le mangent, parce qu'il est recueilli sur l'aconit, qui est abondant en cette région-là, ainsi l'amitié fondée sur la communication des faux et vicieux biens est toute fausse et mauvaise.....

L'amitié fondée sur la communication des plaisirs sensuels est toute grossière et indigne du nom d'amitié; comme aussi celle qui est fondée sur des vertus frivoles et vaines, parce que ces vertus dépendent aussi des sens. J'appelle plaisirs sensuels ceux qui s'attachent immédiatement et principalement aux sens extérieurs, comme le

plaisir de voir la beauté, d'ouïr une douce voix, de toucher, et semblables. J'appelle vertus frivoles certaines habiletés et qualités vaines, que les faibles esprits appellent vertus et perfections. Oyez parler la plupart des filles, des femmes et des jeunes gens, ils ne se feindront nullement de dire Un tel gentilhomme est fort vertueux, il a beaucoup de perfections; car il danse bien, il joue bien à toutes sortes de jeux, il s'habille bien, il chante bien, il cajole bien, il a bonne mine. Et les charlatans tiennent pour les plus vertueux d'entre eux ceux qui sont les plus grands bouffons. Or, comme tout cela regarde les sens, aussi les amitiés qui en proviennent s'appellent sensuelles, vaines et frivoles, et méritent plutôt le nom de folâtrerie que d'amitié. Ce sont ordinairement les amitiés des jeunes gens, qui se tiennent aux moustaches, aux cheveux, aux œillades, aux habits, à la morgue, à la babillerie; amitiés dignes de l'âge des amants, qui n'ont encore aucune vertu qu'en bourre, ni nul jugement qu'en bouton; aussi, telles amitiés ne sont que passagères, et fondent comme la neige au soleil.....

CHAPITRE XVIII.

Des vraies amitiés.

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PHILOTHÉE, aimez un chacun d'un grand amour charitable, mais n'ayez point d'amitié qu'avec ceux qui peuvent communiquer avec vous de choses vertueuses; et plus les vertus que vous mettrez en votre commerce seront exquises, plus votre amitié sera parfaite. Si vous communiquez par les sciences, votre amitié est certes fort louable; plus encore si vous communiquez aux vertus, en la prudence, discrétion, force et justice. Mais si votre mutuelle et réciproque communication se fait de la charité, de la dévotion, de la perfection chrétienne, oh! Dieu, que votre amitié sera précieuse! Elle sera excellente, parce qu'elle vient de Dieu; excellente, parce qu'elle tend à Dieu; excellente, parce que son lien c'est Dieu; excellente, parce qu'elle durera éternellement en Dieu. Oh! qu'il fait bon aimer en terre comme l'on aime au ciel, et apprendre à s'entre-chérir en ce monde, comme nous ferons éternellement en l'autre ! Je ne parle pas ici de l'amour simple de

charité, car il doit être porté à tous les hommes; mais je parle de l'amitié spirituelle, par laquelle deux ou trois ou plusieurs âmes se communiquent leur dévotion, leurs affections spirituelles, et se rendent un seul esprit entre elles. Qu'à bon droit peuvent chanter telles heureuses âmes : « Oh! que << voici combien il est bon et agréable que les << frères habitent ensemble! » Oui, car le baume délicieux de la dévotion distille de l'un des cœurs en l'autre, par une continuelle participation; tellement qu'on peut dire que Dieu a répandu sur cette amitié sa bénédiction et la vie jusqu'aux siècles des siècles.

Il m'est avis que toutes les autres amitiés ne sont que des ombres au prix de celle-ci, et que leurs liens ne sont que des chaînes de verre ou de jayet, en comparaison de ce grand lien de la sainte dévotion, qui est tout d'or.

Ne faites point d'amitié d'autre sorte, je veux dire des amitiés que vous faites; car il ne faut pas ni quitter ni mépriser pour cela des amitiés que la nature et les précédents devoirs vous obligent de cultiver, des parents, des alliés, des bienfaiteurs, des voisins et autres; je parle de celles que vous choisissez vous-même.

Plusieurs vous diront, peut-être, qu'il ne faut avoir aucune sorte de particulière affection et

amitié; d'autant que cela occupe le cœur, distrait l'esprit, engendre les envies. Mais ils se trompent en leurs conseils : parce qu'ils ont vu dans les écrits de plusieurs et dévots auteurs, que les amitiés particulières et affections extraordinaires nuisent infiniment aux Religieux, s'ils cuident que c'en soit de même du reste du monde, mais il y a bien à dire. Car, attendu qu'en un Monastère bien réglé le dessein commun de tous tend à la vraie dévotion, il n'est pas requis d'y faire ces particulières communications, de peur que, cherchant en particulier ce qui est commun, on ne passe des particularités aux partialités. Mais quant à ceux qui sont entre les mondains et qui embrassent la vraie vertu, il leur est nécessaire de s'allier les uns aux autres par une sainte et sacrée amitié ; car par le moyen de celle-ci ils s'animent, s'aident et s'entreportent au bien. Et comme ceux qui cheminent en la plaine n'ont pas besoin de se prêter la main, mais ceux qui sont dans les chemins scabreux et glissants s'entretiennent l'un l'autre pour cheminer plus sûrement; ceux qui sont en Religion n'ont pas besoin des amitiés particulières; mais ceux qui sont au monde en ont nécessité, pour s'assurer et secourir les uns les autres, parmi tant de mauvais passages qu'il leur faut franchir. Au monde, tous ne conspi

ainsi,

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