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vertueux de prendre son sommeil vers le soir à bonne heure, pour pouvoir prendre son réveil et faire son lever de bon matin. Certes, ce temps-là est le plus gracieux, le plus doux et le moins embarrassé; les oiseaux mêmes nous provoquent en celui-ci au réveil et aux louanges de Dieu; si que lever matin sert à la santé et à la sainteté.

Balaam, monté sur son ânesse, allait trouver Balac; mais, parce qu'il n'avait pas droite intention, l'ange l'attendit en chemin avec une épée en main pour le tuer; l'ânesse, qui voyait l'ange, s'arrêta par trois diverses fois, comme rétive: Balaam cependant la frappait cruellement de son bâton, pour la faire avancer, jusqu'à la troisième fois que celle-ci, étant couchée tout à fait sous Balaam, lui parla par un grand miracle, disant :

Que t'ai-je fait? pourquoi m'as-tu battue déjà « par trois fois? » Et tôt après les yeux de Balaam furent ouverts, et il vit l'ange qui lui dit : « Pour<< quoi as-tu battu ton ânesse? Si elle ne se fût dé<< tournée de devant moi, je t'eusse tué, et l'eusse « réservée. » Lors Balaam dit à l'ange: «Seigneur, «< j'ai péché, car je ne savais pas que vous vous << missiez contre moi en la voie. » Voyez-vous, Philothée, Balaam est la cause du mal, et il frappe et bat la pauvre ânesse qui n'en peut mais. Il en prend ainsi bien souvent en nos affaires; car cette

femme voit son mari ou son enfant malade, et soudain elle court au jeûne, à la haire, à la discipline, comme fit David pour un pareil sujet; hélas! chère amie, vous battez le pauvre âne, vous affligez votre corps, et il ne peut mais de votre mal, ni de quoi Dieu a son épée dégaînée sur vous. Corrigez votre cœur qui est idolâtre de ce mari, et qui permettait mille vices à l'enfant et le destinait à l'orgueil, à la vanité, à l'ambition. Cet homme voit que souvent il tombe lourdement au péché de luxure : le reproche intérieur vient contre sa conscience avec l'épée au poing pour l'outre-percer d'une sainte crainte. Et soudain son cœur revenant à soi : Ah! félonne chair, dit-il, ah ! corps déloyal, tu m'as trahi! Et le voilà incontinent à grands coups sur cette chair, à des jeûnes immodérés, à des disciplines démesurées, à des haires insupportables. O pauvre âme, si ta chair pouvait parler comme l'ânesse de Balaam, elle te dirait : Pourquoi me frappes-tu, misérable? c'est contre toi, ô mon âme, que Dieu arme sa vengeance; c'est toi qui es la criminelle. Pourquoi me conduis-tu aux mauvaises conversations? pourquoi appliques-tu mes yeux, mes mains, mes lèvres aux lascivetés ? pourquoi me troubles-tu par de mauvaises imaginations? Fais de bonnes pensées, et je n'aurai pas de mauvais mouvements. Hante les gens pudiques,

et je ne serai point agitée de ma concupiscence. Hélas! c'est toi qui me jettes dans le feu, et tu ne veux pas que je brûle? Tu me jettes la fumée aux yeux, et tu ne veux pas qu'ils s'enflamment? Et Dieu sans doute vous dit en ces cas-là: Battez, rompez, fendez, froissez vos cœurs principalement, car c'est contre eux que mon courroux est animé. Certes, pour guérir la démangeaison, il n'est pas tant besoin de se laver et baigner, comme de purifier le sang et rafraîchir le foie; ainsi, pour nous guérir de nos vices, il est vraiment bon de mortifier la chair; mais il est surtout nécessaire de bien purifier nos affections et rafraîchir nos cœurs. Or, en tout et partout, il ne faut nullement entreprendre des austérités corporelles, qu'avec l'avis de notre Guide.

CHAPITRE XXIII.

Des conversations et de la solitude.

R

ECHERCHER les conversations et les fuir, ce sont

deux extrémités blâmables en la dévotion ci

vile, qui est celle de laquelle je vous parle. La fuite

de celles-ci tient du dédain et mépris du prochain, et la recherche ressent l'oisiveté et l'inutilité. Il faut aimer le prochain comme soi-même. Pour montrer qu'on l'aime, il ne faut pas fuir d'être avec lui, et pour témoigner qu'on s'aime soimême, on doit demeurer en soi-même quand on y est. Or, on y est quand on est seul. « Pense à toi« même, dit saint Bernard, et puis aux autres. »> Si donc rien ne vous presse d'aller en conversation ou d'en recevoir chez vous, demeurez en vousmême et vous entretenez avec votre cœur. Mais si la conversation vous arrive, ou quelque juste sujet vous invite à vous y rendre, allez de par Dieu, Philothée, et voyez votre prochain de bon cœur et de bon œil.

On appelle mauvaises conversations celles qui se font pour quelques mauvaises intentions, ou bien quand ceux qui interviennent en celles-ci sont vicieux, indiscrets et dissolus; et pour celles-là il s'en faut détourner, comme les abeilles se détournent de l'amas des taons et frelons. Car, comme ceux qui ont été mordus des chiens enragés ont la sueur, l'haleine et la salive dangereuses, et principalement pour les enfants et gens de délicate complexion, ainsi, ces vicieux et débordés ne peuvent être fréquentés qu'avec hasard et péril, surtout par ceux qui sont de dévotion encore tendre et délicate.

Il y a des conversations inutiles à toute autre chose qu'à la seule récréation, lesquelles se font par un divertissement des occupations sérieuses. Et quant à celles-là, comme il ne faut s'y adonner, aussi peut-on leur donner le loisir destiné à la récréation.

Les autres conversations ont pour leur fin l'honnêteté, comme sont les visites mutuelles et certaines assemblées qui se font pour honorer le prochain. Et quant à celles-là, comme il ne faut pas être superstitieuse à les pratiquer, aussi ne faut-il pas être du tout incivile à les mépriser, mais satisfaire avec modestie au devoir que l'on y a, afin d'éviter également la rusticité et la légèreté.

Restent les conversations utiles, comme sont celles des personnes dévotes et vertueuses; ô Philothée, ce vous sera toujours un grand bien d'en rencontrer souvent de telles. La vigne plantée parmi les oliviers porte des raisins onctueux et qui ont le goût des olives; une âme qui se trouve souvent parmi les gens de vertu ne peut qu'elle ne participe à leurs qualités. Les bourdons seuls ne peuvent point faire du miel, mais avec les abeilles ils aident à le faire. C'est un grand avantage, pour nous bien exercer à la dévotion, de converser avec les âmes dévotes.

En toutes conversations, la naïveté, simplicité,

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