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nelle; ce qui dura fort longuement, jusqu'à tant qu'un jour Notre-Seigneur lui apparut, et elle lui dit: - Où étiez-vous, mon doux Seigneur, quand mon cœur était plein de ténèbres et d'ordures? A quoi il répondit : J'étais dedans ton cœur, ma fille. Et comment, répliqua-t-elle, habitezvous dedans mon cœur, dans lequel il y avait tant de vilenies? Habitez-vous donc en des lieux si déshonnêtes? - Et Notre-Seigneur lui dit : Dis-moi, ces sales cogitations de ton cœur te donnaient-elles plaisir ou tristesse, amertume ou délectation? Et elle dit : Extrême amertume et tristesse.

Et il lui répliqua :

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Qui était celui qui mettait cette grande amertume et tristesse dedans ton cœur, sinon moi, qui demeurais caché dedans le milieu de ton âme? Crois, ma fille, que si je n'eusse pas été présent, ces pensées qui étaient autour de ta volonté, et ne pouvaient l'expugner, l'eussent sans doute surmontée et seraient entrées. dedans, et eussent été reçues avec plaisir par ton libre arbitre, et ainsi eussent donné la mort à ton âme; mais parce que j'étais dedans, je mettais ce déplaisir et cette résistance en ton cœur, par laquelle il se refusait tant qu'il pouvait à la tentation; et ne pouvant pas tant qu'il voulait, il en sentait un plus grand déplaisir et une plus grande haine contre celle-ci et contre soi-même; et ainsi.

ces peines étaient un grand mérite et un grand gain pour toi, et un grand accroissement de ta vertu et de ta force.

Voyez-vous, Philothée, comme ce feu était couvert de la cendre, et que la tentation et délectation était même entrée dedans le cœur, et avait environné la volonté ; laquelle, seule, assistée de son Sauveur, résistait par des amertumes, des déplaisirs et des détestations du mal qui lui était suggéré, refusant perpétuellement son consentement au péché qui l'environnait. Oh Dieu ! quelle détresse a une âme qui aime Dieu, de ne savoir seulement pas si il est en elle ou non, et si l'amour divin, pour lequel elle combat, est du tout éteint en elle ou non; mais c'est la fine fleur de la perfection de l'amour céleste, que de faire souffrir et combattre l'amant pour l'amour, sans savoir s'il a l'amour pour lequel et par lequel il combat.

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CHAPITRE V.

Encouragement à l'âme qui est dans les tentations.

A Philothée, ces grands assauts et ces tentations si puissantes ne sont jamais permises

de Dieu, que contre les âmes qu'il veut élever à son pur et excellent amour; mais il ne s'ensuit pas pourtant qu'après cela elles soient assurées d'y parvenir; car il est arrivé maintes fois que ceux qui avaient été constants en de si violentes attaques, ne correspondant pas après fidèlement à la faveur divine, se sont trouvés vaincus en de bien petites tentations. Ce que je dis, afin que, s'il vous arrive jamais d'être affligée de si grandes tentations, vous sachiez que Dieu vous favorise d'une faveur extraordinaire, par laquelle il déclare qu'il vous veut agrandir devant sa face; et que néanmoins vous soyez toujours humble et craintive, ne vous assurant pas de pouvoir vaincre les menues tentations, après avoir surmonté les grandes, sinon par une continuelle fidélité à l'endroit de sa Majesté.

Quelques tentations donc qui vous arrivent, et quelque délectation qui s'en suive, tandis que votre volonté refusera son consentement, non-seulement à la tentation, mais encore à la délectation, ne vous troublez nullement, car Dieu n'en est point offensé. Quand un homme est pâmé et qu'il ne rend plus aucun témoignage de vie, on lui met la main sur le cœur, et pour peu que l'on y sente de mouvement, on juge qu'il est en vie et que, par le moyen de quelque eau précieuse et de quelque épithème,

on peut lui faire reprendre force et sentiment; ainsi arrive-t-il quelquefois que, par la violence des tentations, il semble que notre âme est tombée en une défaillance totale de ses forces, et que comme pâmée elle n'a plus ni vie spirituelle ni mouvement; mais si nous voulons connaître ce qu'il en est, mettons la main sur le cœur; considérons sile cœur et la volonté ont encore leur mouvement spirituel, c'est-à-dire s'ils font leur devoir à refuser de consentir et suivre la tentation et délectation; car, pendant que le mouvement du refus est dedans notre cœur, nous sommes assurés que la charité, vie de notre âme, est en nous, et que Jésus-Christ notre Sauveur se trouve dans notre âme, quoique caché et couvert. Si que, moyennant l'exercice continuel de l'oraison, des sacrements et de la confiance en Dieu, nos forces reviendront en nous, et nous vivrons d'une vie entière et délectable.

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CHAPITRE VI.

Comme la tentation et délectation peuvent être péché.

A Princesse de laquelle nous avons parlé ne L peut mais de la recherche déshonnête qui lui

est faite, puisque, comme nous avons présupposé, elle lui arrive contre son gré; mais si, au contraire, elle avait par quelques attraits donné sujet à la recherche, ayant voulu donner de l'amour à celui qui la muguette, indubitablement elle serait coupable de la recherche même ; et quoiqu'elle en fît la délicate, elle ne laisserait pas d'en mériter du blâme et de la punition. Ainsi arrive-t-il quelquefois que la seule tentation nous met en péché, parce que nous sommes cause d'icelle. Par exemple, je sais que jouant j'entre volontiers en rage et blasphème, et que le jeu me sert de tentation à cela je pèche toutes fois et quantes que je jouerai, et suis coupable de toutes les tentations qui m'arriveront au jeu. De même, si je sais que quelque conversation m'apporte de la tentation et de la chute, et j'y vais volontairement, je suis indubitablement coupable de toutes les tentations que j'y recevrai.

Quand la délectation qui arrive de la tentation peut être évitée, c'est toujours péché de la recevoir, selon que le plaisir que l'on y prend et le consentement que l'on y donne est grand ou petit, de longue ou de petite durée. C'est toujours chose blâmable à la jeune Princesse de laquelle nous avons parlé, si non-seulement elle écoute la proposition sale et déshonnête qui lui est faite, mais

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