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par une solide protestation, suivie de la très-sainte communion, en laquelle se donnant à son Sauveur et le recevant, elle entre heureusement en son saint amour. Cela fait, pour la conduire plus avant, je lui montre deux grands moyens de s'unir de plus en plus à sa divine Majesté : l'usage des sacrements, par lesquels ce bon Dieu vient à nous, et la sainte oraison, par laquelle il nous tire à soi; et en ceci j'emploie la seconde partie. En la troisième, je lui fais voir comme elle se doit exercer en plusieurs vertus plus propres à son avancement, ne m'amusant pas sinon à certains avis particuliers, qu'elle n'eût pas su aisément prendre ailleurs, ni d'elle-même. En la quatrième, je lui fais découvrir quelques embûches de ses ennemis, et lui montre comme elle s'en doit démêler et passer outre. Et finalement, en la cinquième partie, je la fais un peu retirer à part soi, pour se rafraîchir, reprendre haleine, et réparer ses forces, afin qu'elle puisse par après plus heureusement gagner pays, et s'avancer en la vie dévote.

Cet âge est fort bizarre, et je prévois bien que plusieurs diront qu'il n'appartient qu'aux religieux et gens de dévotion de faire des conduites si particulières à la piété ; qu'elles requièrent plus de loisir que n'en peut avoir un évêque chargé d'un diocèse si pesant comme est le mien; que cela distrait trop l'entendement qui doit être employé à choses importantes.

Mais moi, mon cher lecteur, je te dis avec le grand saint Denis, qu'il appartient principalement aux évêques de perfectionner les âmes; d'autant que leur Ordre est le suprême entre les hommes, comme celui des Séraphins entre les Anges, et que leur loisir ne peut être mieux destiné qu'à cela. Les anciens évêques et pères de l'Église étaient pour le moins autant affectionnés à leurs charges que nous, et ne laissaient pourtant pas d'avoir soin de la conduite particulière de plusieurs âmes qui recouraient à leur assistance, comme il appert par leurs épîtres; imitant en cela les apôtres, qui, emmi la moisson générale de l'u nivers, recueillaient néanmoins certains épis plus remarquables, avec une spéciale et particulière

affection. Qui ne sait que Timothée, Tite, Philémon, Onésime, sainte Thècle, Appia, étaient les chers enfants du grand saint Paul, comme saint Marc et sainte Pétronille de saint Pierre? sainte Pétronille, dis-je, laquelle, comme prouvent doctement Baronius et Galonius, ne fut pas

fille charnelle, mais seulement spirituelle de saint Pierre. Et saint Jean n'écrit-il pas une de ses épîtres canoniques à la dévote dame Électa?

C'est une peine, je le confesse, de conduire les âmes en particulier; mais une peine qui soulage, pareille à celle des moissonneurs et vendangeurs, qui ne sont jamais plus contents que d'être fort embesognés et chargés. C'est un travail qui délasse et avive le cæur par la suavité qui en revient à ceux qui l'entreprennent, comme fait le cinamome à ceux qui le portent parmi l'Arabie-Heureuse. On dit que la tigresse ayant retrouvé l'un de ses petits que le chasseur lui laisse sur le chemin pour l'amuser, tandis qu'il emporte le reste de la litée, elle s'en charge, pour gros qu'il soit, et pour cela n'en est point plus pesante, mais plus légère à la course qu'elle fait pour le sauver dans sa tanière, l'amour naturel l'allégeant par ce fardeau. Combien plus un coeur paternel prendra-t-il volontiers en charge une âme qu'il aura rencontrée au désir de la sainte perfection, la portant en son sein, comme une nière fait son petit enfant, sans se ressentir de ce faix bien-aimé.

Mais il faut sans doute que ce soit un caur paternel ; et c'est pourquoi les apôtres et hommes apostoliques appellent leurs disciples, non-seulement leurs enfants, mais encore plus tendrement leurs petits enfants.

Au demeurant, mon cher lecteur, il est vrai que j'écris de la vie dévote, sans être dévot, mais non pas certes sans désir de le devenir; et c'est encore cette affection qui me donne courage à t'en instruire. Car, comme disait un grand homme de lettres, la bonne façon d'apprendre, c'est d'étudier; la meilleure, c'est d'écouter; et la très-bonne, c'est d'enseigner. « Il advient souvent, dit saint Au« gustin, écrivant à sa dévote Florentine, que « l'office de distribuer sert de mérite pour recevoir,

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« et l'office d'enseigner de fondement pour ap« prendre. »

Alexandre fit peindre la belle Compaspé, qui lui était si chère, par la main de l'unique Apelles. A pelles, forcé de considérer longuement Compaspé, à mesure qu'il en exprimait les traits sur le tableau, en imprima l'amour en son coeur, et en devint tellement passionné, qu'Alexandre, l'ayant reconnu et en ayant pitié, la lui donna en mariage, se privant pour l'amour de lui de la plus chère amie qu'il eût au monde. « En quoi, dit « Pline, il montra la grandeur de son caur, au« tant qu'il eût fait par une bien grande victoire. » Or, il m'est avis, mon lecteur, mon ami, qu'étant évêque, Dieu veut que je peigne sur les cours des personnes, non-seulement les vertus communes, mais encore sa très-chère et bien-aimée dévotion; et moi, je l'entreprends volontiers, tant pour obéir et faire mon devoir, que pour l'espérance que j'ai qu'en la gravant dans l'esprit des autres, le mien à l'aventure en deviendra saintement amoureux. Or, si jamais sa divine Majesté m'en voit vive

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