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Donc le Congo français est désormais livré à la colonisation. Quarante sociétés se le partagent qui représentent ensemble une cinquantaine de millions. L’ontrouvera plus loin la carte d'ensemble des concessions congolaises.

Qui se fût attendu, il y a seulement trois ans, à un pareil mouvement ‘? Nous étions peu nombreux a préconiser la colonisation méthodique de cette colonie ; et, peut—être, passions-nous pour des rêveurs lorsque nous osions écrire sur la possibilité de tirer un parti très utile des vastes territoires que possédait la France dans le bassin du Congo. Tel colonial, bien connu à la côte d’Ai‘rique, m’assurait qu’il n’y avait rien a faire au Congo, qui est aujourd’hui l’un des concessionnaires dans une région d'avenir.

Je n’oserais pas dire que ce mouvement n’a pas été un peu précipité. La plupart des sociétés entrent en possession temporaire de territoires sur lesquels elles ont le minimum de renseignements précis.

Que trouveront—elles comme aliment à l’activité de leurs agents et comme source de revenus pour leurs capitaux ?

Quelle est la valeur actuelle de la main—d’œuvre indigène qui leur est indispensable, et à quel point peuvent-elles espérer en faire l'éducation ‘?

Par ailleurs, quelle sera la part de collaboration du gouvernement de la colonie à l’oeuvre commune ‘?

Ce sont bien là, semble-t-il, les trois grands problèmes en face desquels se trouvent placés ceux qui n’ont pas craint d’engager leurs capitaux et leurs responsabilités.

Voyons rapidement les questions multiples qui rentrent dans ces trois divisions. Il nous restera ensuite a examiner quels pourront être les rapports des sociétés entre elles.

Quant à tenter de pronostiquer l’avenir, je ne me risquerai pas sur un terrain aussi délicat. Le succès final dépend de tant de conditions

QUEST. DIPL. ET Con. — T. IX. —— l. -—— l°P JANVIER 1900.

diverses: choix du personnel, prudence et habileté de la direction, méthodes financière et technique, concours de l’administration, richesse des territoires, souplesse des populations, contre-coups d’événements extérieurs impossibles à prévoir, etc. —-— que je ne saurais faire autre chose que de souhaiter aux sociétés qui viennent de se constituer le maximum des conditions favorables. Si seulement la proportion des succès était égale à 50 % , j’estime que nous aurions définitivementdémontré l‘absurdité de la légende, colportée par nos rivaux et acceptée par quelques esprits dénués de réflexion, que le Français n’est pas colonisateur.

Si l’on demandait à chacun des bénéficiaires d’une concession avec quels produits il compte alimenter son exportation, presque invaria— blement, sans doute,l’on obtiendrait en réponse ces deux mots : ivoire et caoutchouc.

Or peut-on baser une œuvre durable de colonisation sur l’exploi— tation de ces deux seuls produits?

Hardiment, je réponds: non ; d’autant mieux que, s’il fallait pousser à fond l’examen de conscience des concessionnaires, l'on reconnaîtrait vite que la plupart d’entre eux n’envisagent que l’exploitation la plus rapide et la plus immédiatement productive. Or l’exploitation, qui ne se préoccupe pas de l’avenir, le sacrifie presque inévitablement, et, dans ce cas, l’œuvre de colonisation devient une « razzia agricole » conduite et dirigée par le blanc a son profit. Ce n’est évi— demment pas cela qu’on a prétendu organiser en développant le mouvement actuel.

[votre —— Y a-t—il, au Congo français, de l’ivoire en telles quantités qu’on l’a prétendu‘? J'en doute. L’éléphant existe encore dans la région côtière : Ogooué, U’gounie, Fernan—Vaz, Mayoumbé; mais les troupeaux sont peu nombreux, et les quelques tonnes d‘ivoire qu’ils pourront fournir sont insuffisantesà assurer le succès d’une société.

Dans l’intérieur, les troupeaux sont beaucoup plus nombreux. Mais envisage-t—on de gaieté de cœur leur destruction totale?Si oui,il y a la une erreur de calcul étonnante de la part de gens habitués à manier les chiffres. Les concessionnaires ont-ils essayé la comparaison de la valeur respective représentée par un éléphant mort ou vivant ? Sans même se placer à un point de vue d’avenir, l'on peut assurer que l’éléphant, pris jeune et utilisé proportionnellement à son âge et à sa force, vaut plus qu’un animal abattu à un âge avancé et fournissant deux belles défenses d’un poids minimum de 30 kilog. chacune. L’animal vaut alors par les services qu’il rend et par l'économie de main—d’œuvre qu’il procure, et sa valeur marchande croit en même temps que lui.

Si les nouveaux concessionnaires consentaient a se documenter sérieusement sur l’emploi des éléphants dans l’Inde, peut—être leurs projets s’en trouveraient-ils rapidement modifiés. Il va de soi que je ne fais allusion qu’aux éléphants dits de travail, tels qu’on les voit dans les chantiers forestiers de l’lraouaddy et ailleurs.

Il reste les stocks indigènes. L’on a quelque peu abusé, me semble—H1, de l’existence de ces stocks. Si, dans certaines régions, leur existence est indiscutable, ailleurs l’indigène n’a jamais songé à mettre en réserve ces dents auxquelles il n’attribuait aucune valeur propre que celle d’une matière dure et polie, et, dans tels villages visités par des explorateurs, d’énormes défenses enfoncées en terre constituaient de simples clôtures autour des cases.

Quoi qu’il en soit, je serais d’avis que, dans l'établissement des prévisions commerciales des sociétés de colonisation, après avoir fait figurer en compte les stocks dont l’existence est exactement renseignée, l’ivoire ne portait plus que la mention « pour mémoire », et, qu’au chapitre « élevage » l’on inscrivit un titre : Capture, dressage, emploi et vente d’éléphants.

Caoutchouc. ——— Le cahier des charges imposé aux concessionnaires fait une obligation du réensemencement de 150 pieds de lianes par tonne de caoutchouc exporté. C’est la une mesure des plus sages. La destruction des lianes marchait à grands pas dès avant la création des sociétés actuelles; il fallait évidemment mettre ces sociétés en garde contre elles-mêmes et les défendre de leur propre imprévoyance ou de l’inqurie de leurs agents.

Mais comment le gouvernement de la colonie assurera-Hi le respect de cette clause ‘? C‘est ce que l’on ne sait pas encore. Ou plutôt l’on sait bien quelle sera la sanction, mais l’on ignore par quels pro— cédés pratiques se fera le contrôle.

Il est de l’intérèt évident des concessionnaires de se réserver, par le réensemencement des lianes et, au besoin, par la culture d’arbres a caoutchouc déjà connus, tels l’Hevea, le Castilloa et le Manilmt, la production indéfinie de la précieuse gomme. Mais il sera nécessaire que la colonie fasse autre chose que de surveiller le colon: il faudra qu’elle l'encourage, le soutienne, qu’elle l’aide en un mot. Elle le pourra par sonjardin d'essai agrandi, doté de moyens plus impor— tants et multiplié, pour ainsi dire, a l'aide de stations agricoles.

Dans ce sens, le programme a envisager est vaste ; mais, bien établi et bien exécuté, il peut contribuer a faire, de la colonie du Congo français, l‘un des pays producteurs de caoutchouc les plus importants.

Quant aux concessionnaires, leur premier souci en ce qui concerne l'exploitation et l'exportation du caoutchouc devra être d'obtenir un produit de bonne qualité, d'une forme constante et d'une valeur toujours ascendante. Ainsi les caoutchoucs du Congo français prendront sur les marchés des cotes avantageuses et constitueront des sortes commerciales connues et appréciées, portant comme désignation les noms des pays d'origine. Il sera relativement facile, pour peu qu'on le veuille, d'obtenir un pareil résultat.

Mais d'ores et déjà, et en envisageant l'intérêt immédiat des concessionnaires, cette production est-elle assurée dans toute l'étendue de la colonie ? Sur quels renseignements se sont basés les deman» deurs ‘? S'il en a été donné, ils n'ont pu être que très vagues, puisque la connaissance technique de la colonie est encore des moins avancées. Seules, les statistiques de sortie fournies par les postes de douane ont pu fournir quelques indications. Mais je ne crois pas que ces indications fussent suffisantes pour établir des prévisions d'exploi— tation.

Il n'en serait pas de même si les services de la colonisation, dont la création est demandée depuis près de quatre ans, avaient été ins— tallés et fonctionnaient sérieusement depuis cette époque. Auprès de ce service, les demandeurs eussent trouvé tous les renseignements dont ils avaient besoin: densité de population, cultures et marchés indigènes, nature et abondance des produits naturels, constitution géologique des diverses régions, régime des rivières et des cours d'eau, etc.

Mais, si quelques-uns des concessionnaires ont eu les plus grandes difïicultés a obtenir des renseignements incertains et vagues, par exemple en ce qui concerne l'abondance des lianes à caoutchouc sur les territoires qui leur sont dévolus, quelle sera leur situation dans quelques années d'ici?ll ne leur restera évidemment qu'à porter tous leurs efforts sur les autres branches de l'exploitation coloniale.

Il est difficile de donner ici le détail des opérations qui pourront être tentées avec fruit au Congo. Mais il ne serait pas malaisé de tracer un programme colonial varié sous la rubrique générale : industries locales.

Il appartiendra aux différentes sociétés de pousser àfond cette étude et l'on ne saurait trop leur recommander de la commencer dès leur installation.

II

La principale difficulté qui se présente au début de la colonisa— tion du Congo ne réside pas dans la connaissance incomplète que l'on a de la colonie. Ce sont, somme toute,pays d’équateur, desquels,

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