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PERSONNAGES.

MÉLICERTE, bergère '.
DAPHNÉ, bergère ?
ÉROXÈNE, bergère 3.
MYRTIL, amant de Mélicerte 4.
ACANTAE, amant de Daphné 5.
TYRÈNE, amant d'Éroxène 6.
LYCARSIS, pâtre, cru père de Myrtil ?.
CORINNE, confidente de Mélicerte.
NICANDRE, berger.
MOPSE, berger, cru oncle de Mélicerte.

ACTEURS.

1 Mademoiselle du PARC. 2 Mademoiselle de Brie. Molière. 4 BARON. š La Grange. - 6 Du Croisy. 8 Magdeleine BÉJART.

3 Mademoiselle 7 Molière.

La scène est en Thessalie, dans la vallée de Tempé.

ACTE PREMIER.

SCÈNE l'.

DAPHNÉ, ÉROXÈNE, ACANTHE, TYRÈNE.

ACÁNTHE.

Ah! charmante Daphné!

TYRÈNE.

Trop aimable Éroxène !

· Cette pastorale, dont le sujet est tiré de l'histoire de Timarèle et de Sésostris (dans le roman de Cyrus), fit une partie de la fête du Ballet des Muses, de la composition de Benserade, ballet' exécuté et dansé par le roi à son château de Saint-Germain-en-Laye, le 2 décembre 1666. (B.)

Molière traita ce sujet, dans le dessein de faire valoir à la cour les graces naissantes du jeune Baron, pour qui il avoit composé sa pièce, el d'intéresser en même temps Louis XIV, en lui rappelant le souvenir de ses amours avec mademoiselle de Mancini. Il est facile de voir, en lisant l'épisode de Sésostris, que mademoiselle de Scudéry avoit peint sous le voile léger de cette allégorie les premières amours de Louis XIV. Aucun commentateur n'a fait ce double rapprochement, qui peut seul aujourd'hui donner quelque intérêt à cette petite pièce, en nous rappelant l'effet qu'elle dut produire à la cour.

On a vainement cherché pourquoi Molière n'avoit pas terminé cette pièce : rien n'étoit cependant plus facile à découvrir. Grimarest raconte que, peu de temps avant la représentation du Ballet des Muses, le jeune Baron, ayant essuyé quelques mauvais traitements de mademoiselle Molière, se retira chez la Raisin. Tout ce qu'on put obtenir de lui, c'est qu'il rempliroit son rôle dans Mélicerte. Les caresses de Molière n'ayant pu apaiser son ressentiment, il eut la hardiesse de demander lui-même au roi la permission de se retirer, et cette permission lui fut accordée. Alors Molière négligea de terminer un ouvrage qui désormais éloit sans but,

DAPHNÉ.
Acanthe, laisse-moi.

ÉROXÈNE.
Ne me suis point, Tyrène.

ACANTHE, à Daphné.
Pourquoi me chasses-tu?

TYRÈNE, À Éroxène.

Pourquoi fuis-tu mes pas?

DAPHNÉ, à Acanthe. Tu me plais loin de moi.

ÉROXÈNE, à Tyrène.

Je m'aime où tu n'es pas.

ACANTHE.
Ne cesseras-tu point cette rigueur mortelle?

TYRÈN E.
Ne cesseras-tu point de m’être si cruelle ?

DAPHNÉ.
Ne cesseras-tu point tes inutiles veux ?

ÉROXÈNE.
Ne cesseras-tu point de m'être si fâcheux?

ACANTHE.
Si tu n'en prends pitié, je succombe à ma peine.

TYRÈNE.
Si tu ne me secours, ma mort est trop certaine.

DAPHNÉ.
Si tu ne veux partir, je quitterai ce lieu'.

ÉROXÈNE.
Si tu veux demeurer, je te vais dire adieu.

ACANTHE.

Hé bien ! en m'éloignant je te vais satisfaire.

puisqu'il n'avoit été composé que pour faire ressortir les graces du petit acteur de treize ans, qui, à dater de ce jour, se mit à courir la province.

1 Var. Si tu ne veux partir, je vais quitter ce lieu.

TYRÈNE.
Mon départ va t'ôter ce qui peut le déplaire.

ACANTHE.

Généreuse Éroxène, en faveur de mes feux,
Daigne au moins, par pitié, lui dire un mot ou deux.

TYRÈNE.
Obligeante Daphné, parle à cette inhumaine,
Et sache d'où pour moi procède tant de haine'.

SCÈNE II.

DAPHNÉ, ÉROX È NE.

ÉROXÈNE.
Acanthe a du mérite, et t'aime tendrement :
D'où vient que tu lui fais un si dur traitement ?

DAPHNÉ.
Tyrène vaut beaucoup, et languit pour tes charmes :
D'où vient que sans pitié tu vois couler ses larmes ?

ÉROXÈNE.
Puisque j'ai fait ici la demande avant toi,

· Cette coupe uniforme et symétrique du dialogue n'a rien d'agréable ni de naturel. Nous l'avons empruntée des Espagnols, et ce fut Montchrétien qui, le premier, tenta de l'introduire sur notre scène. Corneille en a abusé, mais aussi il l'a franchement condamnée dans un de ses examens, chefs-d'auvre à la fois de critique et de naïveté. « Cela, dit-il, « sort tout à fait du vraisemblable, puisque naturellement on ne peut être «« si mesuré en ce qu'on s'entredit. Les exemples d'Euripide et de Sé« nèque pourroient autoriser cette affectation qu'ils pratiquent souvent, « et même par discours si généraux, qu'il semble que leurs acteurs ne « viennent quelquefois sur la scène que pour s'y battre à coups de sen« tences. Mais c'est une beauté qu'il ne faut pas leur envier. Elle est « trop fardée pour donner un amour raisonnable à ceux qui ont de bons « yeux, et ne prend pas assez de soin pour cacher l'artifice de ses pa« rures, comme la donne Aristote. » (Examen de la Suivante, OEuvres de Corneille, tom. II, pag. 233; Paris, Lefèvre, 1824.)

La raison te condamne à répondre avant moi.

DAPHNÉ. Pour tous les soins d’Acanthe on me voit inflexible, Parcequ'à d'autres væux je me trouve sensible.

ÉROXÈNE. Je ne fais pour Tyrène éclater que rigueur, Parcequ'un autre choix est maître de mon cæur.

DAPHNÉ.
Puis-je savoir de toi ce choix qu'on te voit taire?

ÉROXÈNE.
Oui, si tu veux du tien m'apprendre le mystère.

DAPHNÉ.
Sans te nommer celui qu'Amour m'a fait choisir,
Je puis facilement contenter ton desir;
Et de la main d'Atis, ce peintre inimitable,
J'en garde dans ma poche un portrait admirable
Qui jusqu'au moindre trait lui ressemble si fort,
Qu'il est sûr que tes yeux le connoîtront d'abord'.

ÉROXÈNE.
Je puis te contenter par une même voie,
Et payer ton secret en pareille monnoie.
J'ai de la main aussi de ce peintre fameux
Un aimable portrait de l'objet de mes væux,
Si plein de tous ses traits et de sa grace extrême,
Que tu pourras d'abord te le nommer toi-même.

DAPHNÉ.
La boîte que le peintre a fait faire pour

moi Est tout à fait semblable à celle que je voi.

ÉROXÈNE. Il est vrai, l'une à l'autre entièrement ressemble,

1 Dans celle scène des portraits, Molière fait sans doute allusion à quelque aventure du temps, qui devoit être connue de ses auditeurs.

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