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Le 9 juin, les deux Chambres se rendirent, pour entrer en fonction, chacune dans le local qui lui avait été assigné. Le Haut-Conseil, au collége de l'Apollinaire; celui des représentants, au palais de la Chancellerie. Les députés se trouvèrent presque tous à leur poste. A midi et demi, le président d'âge, Albini, assisté de l'avocat Armellini et du comte Potenziani, monta au fauteuil: les deux plus jeunes députés, remplissant les fonctions de secrétaires, se placèrent l'un à droite, l'autre à gauche du bureau. Quatre sténographes prirent place autour d'une table ronde posée en avant de la tribune, au bas de l'escalier qui y conduisait. Cinq ministres et cinquante-deux députés assistaient à cette séance. Les tribunes réservées au public étaient magnifiquement garnies; celle du corps diplomatique se trouvait au grand complet. L'intérêt était d'autant plus grand qu'on savait que le ministère devait lire son programme. Le président s'étant · assis, le comte Mamiani, d'une voix sonore, largement accentuée, lut son discours remarquable par une perfidie habilement déguisée sous le voile des sentiments religieux et sous celui de la franchise politique. Après avoir dit que Pie IX, comme père de tous les fidèles, se retranchait dans les hautes régions de son autorité céleste, qu'il régnait dans la sphère pacifique et sereine du dogme, et distribuait au monde le pain de la parole divine, qu'il priait, bénissait et pardonnait, Mamiani ajoutait que le pape, comme souverain constitutionnel du pays, abandonnait à la sagesse des députés le soin de pourvoir à la plus grande partie des affaires temporelles !!!! Cette assertion, contraire en tous points à la vérité, était le prélude des hérésies politiques dont cette harangue abonde. Relativement à la guerre, le ministre ajoutait : « Vous ! n'ignorez pas, messieurs, comment, pour nous conformer

à la sollicitude paternelle de Sa Sainteté, nous avons confié au roi Charles-Albert le commandement immédiat de n0s troupes et de nos volontaires, et les avons placés s0us sa sauvegarde, tout en réservant au pontife et à son g0uvernement les droits et les prérogatives qu'exigeaient sa dignité et la nôtre, ainsi que vous pourrez en juger d'après les termes de la convention, dès que vous en aurez pris connaissance. Du reste, à peine pouvons-nous dire que nous ayons dignement secondé l'ardeur impatiente de nos cités. - -

« Il y a dans l'histoire des peuples de ces moments suprêmes dans lesquels l'esprit national les envahit et les remue si profondément, que non-seulement toute force résistante et antagoniste est brisée, mais qu'elle devient mème un stimulant de l'action contraire.

« Alors une seule pensée s'empare des esprits, un seul Sentiment brûle dans tous les cœurs, et cette unanimité si soudaine, si vive, si féconde en merveilles, paraît en quelque sorte, à ceux-là même qui y participent, tenir du prodige, et poussés par un enthousiasme sacré, ils jettent ce cri si puissant et adoptent cette noble devise : Dieu le veut ! -

« Le Souverain Pontife, témoin d'un de ces mouvements irrésistibles, mais en raison de son ministère sacré, ayant horreur de la guerre et du sang, a eu l'idée digne d'un cœur apostolique et à la fois italien de s'interposer entre les combattants et de faire comprendre aux ennemis de notre commune patrie la cruauté et l'inutilité de leurs efforts pour priver les Italiens de leurs frontières naturelles ou pour les empêcher de former désormais, dans l'unité et la concorde, une seule et grande famille. Dès que le ministère a été instruit de cette démarche de Sa Sainteté, il s'est empressé de lui en témoigner sa reconnaissance. »

Plus loin, Mamiani, paraphrasant le fameux Italia farà da sè, ajoute: « Ce que nous avons en commun, avec tous les bons Italiens, le plus à cœur, c'est qu'on nous laisse à nous-mêmes le soin de pourvoir à nos propres destinées. » - Puis faisant allusion à la France qu'il ne nomme point, mais qu'il désigne clairement, il poursuit : « La plus grande des infortunes qui pourraient arriver en ce mo| ment à la cause de notre nationalité, serait la trop chaleureuse et la trop active amitié d'une grande nation. » Le comte Mamiani se retirait de la tribune au bruit des applaudissements de toute l'assemblée, lorsque le prince de Canino, demandant la parole, posa nettement cette question au ministre : « Je désirerais savoir si le programme que nous venons d'entendre est seulement l'opinion politique du ministère, ou l'expression exacte de la pensée du souverain ? » La Chambre, par un long murmure d'improbation, protesta aussitôt contre l'indécence de cette question intempestive; néanmoins, le comte Mamiani, croyant de voir y répondre, remonta à la tribune et dit : « Je déclare que le discours dont vous venez d'entendre la lecture est l'œuvre collective du ministère; mais je vous affirme aussi, messieurs, que ce discours a été soumis à Sa Sainteté, qui l'a accepté et approuvé pleinement, » Un tonnerre d'applaudissements accueillit cette déclaration comme si elle eût été l'expression exacte de la vérité, tandis qu'elle n'était, au contraire, que l'inspiration de la perfidie. En effet, quelques jours avant l'ouverture des Chambres, Mamiani avait soumis son discours au Saint Père, qui, mécontent de son ensemble et de ses détails, voulut lui faire subir quelques modifications : le ministre, feignant d'y consentir, laissa la minute dans les mains du pape, mais peu d'instants après il l'envoya

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chercher sous le prétexte de la compléter et dans le but
réel de se servir des modifications pontificales comme
d'une preuve d'approbation souveraine. Les corrections
du Saint Père portaient entre autres choses sur ce que
le gouvernement romain aurait envoyé des agents polo-
nais en Hongrie. De sa propre main, le pape avait écrit
en marge ces quatre mots : Je n'en sais rien. Quoi qu'il
en soit, le comte Mamiani ne rendit point le manuscrit
au Saint Père, et il prononça son discours tel qu'il l'a-
vait primitivement conçu.
Malgré la lutte sourde qui existait entre le pontife et
s0n ministère, Rome jouissait d'une tranquillité momen-
tanée, lorsque, le 16 juin, on apprit que la ville de Vi-
cence venait de tomber au pouvoir des Autrichiens. On
devait s'y attendre, car les nouvelles venues les jours
précédents du théâtre de la guerre faisaient pressentir
cet événement arrivé le 11 du mois courant. Cet échec
était d'autant plus fatal aux armes italiennes, que la prise
de cette ville et sa possession mettaient le corps d'armée
du lieutenant-maréchal Welden, en communication di-
recte avec celui du maréchal d'Aspre, qui opérait sur la
rive gauche de l'Adige et avec l'armée principale sous
les ordres du maréchal Radetzki, ayant Vérone pour cen-
tre de ses opérations. • ' 1 *
Vicence n'avait, pour résister à trente mille hommes
et soixante pièces de canon, que douze mille combat-
lants: néanmoins, les hauteurs qui la dominent furent
défendues pendant deux jours avec beaucoup de con-
stance et d'intrépidité par les bataillons , romains, véni-.
tiens, et surtout par les Suisses de l'armée pontificale. .
La nouvelle de la reddition de Vicence répandit l'émoi
dans la ville et provoqua même quelques mouvements
populaires facilement réprimés par les mesures du gou-
V CI'Dement. - ' , , - . - • " . .

Un fait moins important, mais qui donnait la mesure de la scission profonde qui regnait entre les pouvoirs de l'État, eut lieu à la même époque. Ce fut la découverte d'une lettre mystérieuse adressée par le cardinal Soglia, secrétaire d'État, à monsignor Vialle Prela, nonce à Vienne. Divisée en deux parties, la première portait en toutes lettres : « Le nonce assurera la cour impériale que le langage tenu aux Chambres par les ministres de Sa Sainteté n'a pas été approuvé par elle : et dans sa conduite particulière il continuera à agir d'après mes instructions chiffrées aussi bien les précédentes que celleci. » La seconde partie était chiffrée. Cette lettre *, imprimée en forme d'affiche on ne sait par quel ordre, fut placardée pendant la nuit sur toutes les murailles de la ville. La population s'en émut d'autant plus que la supposition de cette affiche devenait impossible : elle portait des signes officiels et il se trouvait toujours dans les groupes des lecteurs quelques individus qui en affirmaient l'authenticité. Quant à la première partie, elle était facile à saisir, la pensée pontificale protestait clairement contre la continuation de la guerre, contre les lois de recrutement et de finance destinées à y pourvoir. Le comte Mamiani, comprenant la position oblique que cet acte mystérieux lui faisait vis-à-vis le souverain, adopta un parti hardi. Il se rendit au Quirinal et déposa aux pieds du Saint Père, sa démission ainsi que celle de ses collègues; mais auparavant il annonça publiquement une récompense d'argent à celui qui lui révélerait l'interprétation de la dépêche chiffrée. Il espérait, à l'aide de cette interprétation, retourner contre ses adversaires le coup dont il était frappé. Cette mise à prix avait été connue au palais avant l'arrivée du ministre; aussi lorsqu'après l'audience qu'il obtint du pape et dans laquelle celui-ci l'engagea à con"

* Voyez les documents historiques, n. 4.

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