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plaindre d'elle. Représentez-vous tout ce qu'un orgueil peu généreux peut faire dire dans le triomphe, et vous en approcherez. On dit que la petite reprendra son train ordinaire chez MADAME *. Elle s'est promenée dans une solitude parfaite , avec la Moreuil, dans les jardins du Maréchal du Plessis; elle a été une fois à la messe. Adieu, ma très-chère ; je me trouve toute mue , toute seule de ne plus vous avoir. Il ne faut regarder que la Providence dans cette séparation : on n'y comprendroit rien autrement; mais c'est peut-être par-là que Dieu veut vous redonner votre santé. Je le crois, je l'espère, mon cher Comte, vous nous en avez quasi répondu ; donnez-y donc tous vos soins, je vous en conjure.

* Le Roi eut une fantaisie assez soutenue pour cette Chanoinesse , Dame d'honneur de MADAME , qu'on appeloit Madame de Ludre. Mais il la sacrifia bientôt aux fureurs et aux artifices de Madame de Montespan. Il envoya deux cents mille francs à cette belle abandonnée. Elle les refusa, et soutint sa disgràce avec assez de noblesse.

LETTRE 486.
A la méme.

à Paris, lundi 14 Juin 1677.

J'AI reçu votre lettre de Ville - neuve-laGuerre. Enfin, ma fille, il est donc vrai que vous vous portez mieux, et que le repos, le silence et la complaisance que vous avez pour ceux qui vous gouvernent, vous donment un calme que vous n'aviez point ici. Vous pouvez vous représenter si je respire, d'espérer que vous allez vous rétablir; je vous avoue que nul remède au monde n'est si bon pour me soulager le coeur , que de m'ôter de l'esprit l'état où je vous ai vue ces derniers jours.Je ne soutiens point cette pensée ; j'en ai même été si frappée , que je n'ai pas démêlé la part que votre absence a eue dans ce que j'ai senti. Je ne suis pas entrée jusqu'ici dans les réflexions qui naissent de la joie que j'ai de vous voir, et de l'ennui que je trouve à passer ma vie sans vous ; je n'ai fait encore que penser à votre santé, que transir pour l'avenir; et quand je serai en repos là-dessus, j'espère que vous songerez à votre retour. Mais quel dommage que vous prodiguiez vos inquiétudes

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pour ma santé, qui est toute rétablie, et
qui ne pourroit se détruire que par le mal
que vous faites à la vôtre ! Employez donc
votre raison à ne pas vous laisser dévorer
par des choses, dont les moindres personnes
ne sont pas ébranlées , et servez-vous de
votre courage pour n'ètre pas la dupe des
vains fantômes d'une imagination qui se
frappe trop aisément.Je vous tiens à mon
avantage, quand je vous écris; vous ne me
répondez point, et je pousse mes discours
tant que je veux. Ce que dit Montgobert de
cette aiguillette nouée, est une des plai-
santes choses du monde ; dénouez-la, ma
fille, et ne soyez point si vive pour des riens :
quant à moi , si j'ai de l'inquiétude, elle n'est

que trop bien fondée; ce n'est point une vi- .

sion que l'état où je vous ai laissée. M. de
Grignan et tous vos amis en ont été effrayés.
Je saute aux mues, quand on vient me dire,
vous vous faites mourir toutes deux, il faut
vous séparer ; vraiment voilà un beau re-
mède, et bien propre en effet à finir tous mes
maux ; mais ce n'est pas comme ils l'enten-
dent : ils lisoient dans ma pensée, et trou-
voient que j'étois en peine de vous; et de
quoi veulent-ils donc que je sois en peine ? .
Je n'ai jamais vu tant d'injustice qu'on m'en
a fait dans ces derniers tems.Ce n'étoit pas

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vous ; au contraire, je ne suis que trop contente de votre cœur ; vous n'avez point caché votre amitié, comme vous le pensez. Que voulez-vous dire?est-il possible que vous puissiez tirer un dragon de tant de bonnes choses ? Ne me parlez donc plus sur ce ton : il faudroit que je fusse bien déraisonmable, si je n'étois pleinement satisfaite. Ne

me grondez point de trop écrire, cela me

fait plaisir : je m'en vais laisser là ma lettre

jusqu'à demain.

Mardi 15.

Je viens de recevoir deux de vos lettres d'Auxerre ; d'Hacqueville étoit ici : il a été ravi de savoir de vos nouvelles. Quels remercîmens ne dois-je point à Dieu de l'état où vous êtes ? Enfin vous dormez , vous mangez un peu , vous avez du repos : vous m'êtes point accablée , épuisée , dégoûtée comme ces derniers jours : ah , ma fille ! quelle sûreté pour ma santé, quand la vôtre prend le chemin de se rétablir ! Quand vous parlez du mal que vous m'avez fait, c'est uniquement par l'état où je vous ai vue ; car pour notre séparation, elle m'auroit été supportable, dans l'espérance de vous revoir plutôt qu'à l'ordinaire ; mais quand il est question de la vie, ah, ma très-chère ! c'est

une sorte de douleur dont je n'avois jamais senti la cruauté, et je vous avoue que j'y aurois succombé. C'est donc à vous à me guérir et à me garantir du plus grand de tous les maux. J'attends vos lettres avec une impatience qui me fait bien sentir que votre santé est mon unique affaire. Je vous suis à toutes vos couchées. Vous serez demain à Châlons, où vous trouverez une de mes lettres ; celle-ci va droit à Lyon. Le Chevalier se porte mieux, sa fièvre l'a quitté, à ce que m'a dit le bel Abbé, qui est si ponctuel à rendre les billets. Io (Madame de Ludre) a été à la messe : on l'a regardée sous cape : mais on est insensible à son état et à sa tristesse. Elle va reprendre sa pauvre vie ordinaire : ce conseil est tout simple, il n'y a point de peine à l'imaginer. Jamais triomphe n'a été si complet que celui des autres ; il est devenu inébranlable depuis qu'il n'a pu être ébranlé.Je fus une heure dans cette chambre, on n'y respire que la joie et la prospérité : je voudrois bien savoir qui voudra s'y fier désormais. Adieu , ma très-chère, je suis fort aise que M. de Grignan approuve vos projets pour votre retour. Votre petit frère est en Gargan, en Bagnols, il me met pas le pied à terre : mais il n'en est pas moins par

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