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petite fièvre augmente, comme si elle avoit fait une débauche. Ses médecins disent qu'il est tems de s'inquiéter, et que si elle alloit plus avant dans ce chemin, elle pourroit être du nombre de ceux qui traînent leur misérable vie jusqu'à la dernière goutte d'huile. Cela m'attriste, et pour elle que j'aime fort, et pour ceux qui ont le sang si extrêmement subtil ; il me semble qu'il ne faut rien pour embrâser toute la machine. Ma fille, quand on aime bien, il n'est pas ridicule de souhaiter qu'un sang auquel on prend tant d'intérêt , se tranquillise et se · rafraîchisse ;, vous ne devriez penser , ce me semble, qu'à épaissir le vôtre, et qu'à vous détourner, tant que vous pourriez, de la pensée de ce pauvre petit garçon que vous avez perdu : j'ai peur qu'avec tous vos beaux discours, vous ne vous en fassiez un dragon : ma très-chère, ayez pitié de vous et de moi.J'espère que cette lettre me vous paroîtra pas trop longue. Ne voudroit-on point nous dire encore, après nous avoir assurées qu'il n'y a rien de mieux que d'ètre à deux cents lieues l'une de l'autre, qu'il faut aussi ne plus nous écrire?Je le voudrois.

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LETTRE 495.

A la méme.
à Paris, mercredi 14 Juillet 1677.

C'EsT par l'avis du Médecin que vous ne m'aimez quasi plus, ma pauvre enfant : à la manière dont vous dites que vous vous en portez, on juge que ce remède peut se mettre en comparaison avec la poudre du bon homme : il est même un peu violent ;. mais aussi on joue à quitte, ou à double.Je ne vous dirai point ce que me feroit la diminution d'une amitié qui m'est si chère ; mais je vous dirai bien la joie que j'ai de savoir que vous dormez et que vous man- . gez.Si vous vouliez me donner une véritable marque de cette amitié que vous aviez autrefois, ce seroit de vous préparer à prendre du lait de vache; cela vous rafraîchiroit, et vous donneroit un sang qui n'iroit pas plus vite qu'un autre, et qui vous remettroit dans l'état où je vous ai vue. Quelle joie, ma fille, et quelle obligation ne vous aurois-je point ? Quelle sûreté pour ma santé et pour ma vie, quand vous m'aurez ôté les inquiétudes que j'ai là-dessus ! Je ne veux pas vous en dire davantage, je verrai bien si vous m'aimez

Je suis bien aise que vous soyez contente d'Amonio ; si vous l'aviez eu , sans doute il auroit sauvé votre fils, il falloit le rafraîchir : l'ignorance me paroît grande de l'avoir échauffé ; mais la difficulté étoit de déranger ce qu'avoit réglé la Providence au sujet de ce pauvre enfant. Cette affliction est du nombre de celles qui exigent qu'on se soumette, sans murmurer, à ce qu'elle ordonne. Il est vrai que je n'avois point du tout compté sur sa vie. Où avez-vous pris qu'un enfant qui n'a point de dents, et qui ne se soutient pas à dix huit mois, ait échappé tous les périls ? Je ne suis pas si éclairée que Madame du Pui-du-Fou ; mais je ne croyois pas qu'il dût vivre avec de tels accidens : je comprends la perte de ce troisième garçon, et je la sens comme elle est. Pauline me ravit. J'ai parlé tantôt au bel Abbé d'un précepteur que comoît M. de la Mous· se ; ils le verront, et vous en diront leurs avis : ils trouvent que le Marquis est bien jeune ; j'ai dit que son esprit ne l'étoit pas. Nous avons ri aux larmes, le bel Abbé et moi, de l'histoire de la petite Madeleine ; vraiment, c'est bien à vous à dire que vous ne savez point marrer, et que c'est mon affaire. Je vous assure que vous conduisez toute la dévotion de la petite Madeleine si

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plaisamment, que ce conte ne doit rien à celui de cette Ermitesse, dont j'étois charmée. Je trouve que les ermites font de grands · rôles en Provence. Le bien bon en a eu son hoquet ; et pour le Frater, il veut vous dire ce qu'il en pense.

Monsieur DE SÉvIGNÉ.

Je ne devrois vous rien dire, puisque vous ne songez pas à moi.Vous êtes si aise d'ètre une grosse crevée, que vous oubliez tout ce que vous ne voyez pas : vous n'aimez plus ma mère ; et moi, pour la venger, je ne vous aime pas plus que vous ne l'aimez. Nous sommes tous fort édifiés de la dévotion de la petite Madeleine ; vous voyez bien qu'il n'est ferveur que de novice ; prenez garde où l'a jetée l'excès de son zèle. J'en souhaite autant à notre petite Marie ; mais je voudrois bien qu'elle me prît pour son ermite. Je crois que je ressemblerois à un ermite, comme deux gouttes d'eau ; et s'il me manquoit quelque chose, je trouverois des frocs où je pourrois quelquefois mettre ma tête , dans mes besoins, et j'en recevrois du secours assurément. Le lévrier de M. de Meurles (1), tout éreinté qu'il

() Voyez le chapiue XLII du Livre premier de Rabelais.

étoit, en devint bien le premier lévrier de la Province ; pourquoi ne deviendrois-je pas, avec ce secret, aussi joli garçon qu'un ermite? Adieu, ma belle petite, j'aime Pauline passionnément, je veux la faire mon héritière, en cas que je meure avant que motre mariage ait réussi. J'ai vu deux fois la jolie Infante chez elle : elle est fort jolie, fort gaie ; je crois que je la divertis. J'ai le bonheur de faire rire la grand'mère, qui m'a dit, à moi-même, qu'elle me trouvoit joli garçon : nous nous entendons quelquefois, la petite fille et moi, et là-dessus nous nous regardons de côté : cette affaire est entre les mains de la Providence *. Si Deus est pro nobis, quis contra nos ? ma foi, nemo, Domine ? N'a-t-il pas raison, le petit bon homme ? -

Madame DE SÉVIGNÉ.

On voit bien que mon fils lit les bons Auteurs.Vous nous feriez grand plaisir de mous donner cette petite émérillonnée, cette petite infante qui est à la portière, auprès de sa mère. Si nous ne nous marions à cette heure , jamais nous n'y réussirons ; nous n'avons jamais été si bons , et nous pouvons devenir mauvais.Je m'en vais respirer

" On voit qu'il parle d'un mariage projeté pour lui.

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