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que je vous estime beaucoup. Mandez-moi où vous passerez votre hiver.

LETTRE 552.
Au méme.

à Paris , ce 18 Décembre 1678.

O G ENs heureux ! ô demi-Dieux ! si vous êtes au-dessus de la rage de la bassette ; · si vous vous possédez vous-mêmes; si vous prenez le tems comme Dieu l'envoie ; si vous regardez votre exil comme une pièce attachée à l'ordre de la Providence ; si vous ne retournez point sur le passé pour vous repentir de ce qui se passa, il y a trente ans ; si vous êtes au-dessus de l'ambition et de l'avarice : enfin , ô gens heureux ! ô demiDieux , si vous êtes toujours comme je vous ai vus, et si vous passez paisiblement votre hiver à Autun avec la bonne compagnie que vous me marquez ! Notre ami Corbinelli vous écrit dans ma lettre. M. le Cardinal de Retz, le plus généreux et le plus noble de tous les hommes, a voulu lui donner une marque de son amitié et de son estime. Il le reconnoît pour son allié ; mais bien plus pour un homme aimable et fort malheureux. Il a trouvé du plaisir à le tirer

d'un état où M. de Vardes l'a laissé, après tant de souffrances pour lui, et tant de services importans; et enfin, il lui porta avanthier deux cents pistoles pour une année de la pension qu'il lui veut donner. Il y a longtems que je n'ai eu une joie si sensible. La sienne est beaucoup moindre ; sa philosophie n'en est pas ébranlée ; et comme je sais que vous l'aimez, je suis assurée que vous serez aussi aise que moi. Pour revenir à la bassette, c'est une chose qui ne se peut représenter. On y perd fort bien cent mille pistoles en un soir. Pour moi, je trouve que passé ce qui se peut jouer d'argent comptant, le reste est dans les idées, et se joue au racquit, comme font les petits enfans ". Le Roi paroît fâché de ces excès. Vous aurez appris que la paix d'Espagne est ratifiée ; je crois que celle d'Allemagne suivra bientôt. La pauvre belle Comtesse est si pénétrée de ce grand froid, qu'elle m'a priée de vous faire ses excuses , et de vous assurer de ses véritables et sincères amitiés, et à Ma

* Madame de Montespan perdit quatre millions en une séance. Mais elle forçoit les banquiers de jouer, jusqu'à ce qu'elle se fût racquittée. Ceux-ci finirent par

être les dupes de tout ce qu'ils avoient payé comptant,

car tout-à-coup la Bassette fut défendue. #' \ ; M m 2

4l

•" 4 1 2 L E T T R E S dame de Coligny. Sa poitrine, son encre, sa plume , ses pensées, tout est gelé.

Monsieur DE CORBINELLI. "

J'ai vu un mot de vous , Monsieur, qui m'a fait un grand plaisir. Si j'écoutois mon enthousiasme, je vous écrirois une grosse lettre de remercîmens; c'est-à-dire, que par l'emportement de ma reconnoissance , je tomberois dans l'ingratitude ; car c'est ainsi qu'on doit appeler une grosse lettre de moi. Mon Dieu ! que je conçois bien le plaisir qu'il y auroit d'être en tiers avec vous et Madame de Coligny, et d'y parler à coeur ouvert auprès d'un grand feu à Chaseu ! J'irai un jour, et je me promets à moi-même cette satisfaction : car vous savez que c'est toujours soi qu'on cherche à satisfaire sur toutes choses, et qu'il n'y a véritablement qu'une passion , qui est l'amour - propre. Je me propose d'examiner avec vous deux bien des choses, et de vous inspirer un sentiment de mépris pour l'approbation du public sur bien des gens qui ne la méritent pas. J'aime à examiner même les choses qui me · plaisent, afin de voir si je ne me suis point trompé.Je vous demande que nous fassions ensemble la même démarche. Nous parlerons de la Cour, de la guerre, de la poli

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tique, des vertus, des passions et des vices,
en honnêtes gens.
Au reste, je me suis avisé de faire des re-
marques sur cent maximes de M. de la Roche-
foucauld. J'en suis à examiner celle-ci :
La bonne grâce est au corps, ce que le bon
sens est à l'esprit.
Je demande à votre tribunal si elle est
facile à entendre, et quel rapport ou propor-
tion il y a entre bonne grâce et bon sens ?
Je trouve qu'on se sert de mots dans la
conversation , qui , étant examinés, sont
ordinairement équivoques, et qui, à force
· de les sasser, ne signifient point, dans la
plupart des expressions, ce qu'il semble à
tout le monde qu'ils doivent signifier. Par
exemple, je demande à Madame de Coligny
· qu'elle me définisse la bonne grâce, et qu'elle
me marque bien la différence avec le bon air;
qu'elle me dise celle de bon sens et de juge-
ment , celle de raison et de bon sens, celle
de génie et de talent, celle de l'humeur, du
caprice et de la bizarrerie, de l'ingénuité et
de la naïveté, de l'honnêteté, de la politesse
et de la civilité, du plaisant, de l'agréable
et du badin. Ne vous amusez pas à me dire
que ce sont la plupart des synonymes ; c'est
le langage, ou des paresseux, ou des igno-
rans. Je suis après à définir tout, bien ou

»

mal, il n'importe. Faites la même chose, je vous en prie.

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VoTRE lettre m'a touché comme tout ce qui vient de vous, Monsieur : c'est la conversation d'un honnête homme et d'un homme d'esprit ; mais j'en voudrois de plus fréquentes que celles des lettres. Si vous étiez ici, nous y passerions la vie plus doucement qu'à Paris, et nous y raisonnerions plus tranquillement qu'on ne fait en ce pays-là. Nous me sommes pas de votre opinion , ma fille de Coligny et moi, sur la critique que vous faites de la maxime qui dit, que la bonne grâce est au corps, ce que le bon sens est à l'esprit. Nous croyons que M. de la Rochefoucauld veut dire , que le corps sans la bonne grâce, est aussi désagréable que l'esprit sans le bon sens; et nous trouvons cela vrai. Nous croyons encore qu'il y a de la différence entre la bonne grâce et le bon air; que la bonne grâce est malurelle, et le bon air acquis ; que la bonne grâce est jolie, et * Nous ne donnerons que cette partie de la réponse de Bussy, qui est la seule intéressaute, -

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