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Pour moi je passe bien plus loin que les Jé

. suites; et voyant les reproches d'ingratitude, les punitions horribles dont Dieu afflige son peuple, je suis persuadée que nous avons notre liberté toute entière ; que par conséquent nous sommes très-coupables, et méri. tons fort bien le feu et l'eau, dont Dieu se sert quand illui plaît. Les Jésuites n'en disent pas encore assez, et les autres donnent sujet de murmurer contre la justice de Dieu , quand ils affoiblissent tant notre liberté. Voilà le profit que je fais de mes lectures. Je crois que mon Confesseur m'ordonnera la Philosophie de Descartes. · Je crois que Madame de Rochebonne est avec vous , et je m'en vais l'embrasser. Estelle bien aise dans sa maison paternelle ? Tout le Chapitre (1) lui rend-il bien ses devoirs ? A-t-elle bien de la joie de voir ses neveux ? Et Pauline (2) : est-ił vrai qu'on l'appelle Mademoiselle de Mazargues ? Je serois fâchée de manquer au respect que je

(1) La Collégiale de Grignan.,

(2, Pauline Adhémar de Monteil de Grignan, petitefille de Madame de Sévigné, étoit alors âgée d'environ trois ans. Elle épousa , en 1695, Louis de Simiane , Marquis d'Esparron, Lieutenant-Général pour le Roi en Provence après la mort de MI. le Comte de Grignan son beau-père.

lui dois. Et le petit de huit mois veut-il vivre cent ans ? Je suis si souvent à Grignan, qu'il mè semble que vous devriez me voir parmi vous. Ce seroit une belle chose de se trouver tout d'un coup aux lieux qui sont présens à la pensée. Voilà mon joli médecin ( Amonio) qui me trouve en fort bonne santé, tout glorieux de ce que je lui ai obéi deux ou trois jours. Il fait un tems frais, qui pourroit bien nous déterminer à prendre de la poudre de mon bon homme : je vous le manderai mercredi. J'espère que ceux qui sont à Paris vous auront mandé des nouvelles ; je n'en sais aucune, comme vous voyez ; ma lettre sent la solitude de cette forêt ; mais dans celte solitude vous êtes parfaitement aimée.

LETTRE 451.

A la méme.

à Livry, mercredi 2 Septembre 1676. Monsieur d’Hacqueville et Madame de Vins ont couché ici ; ils vinrent hier joliment nous voir. Madame de Coulanges est ici; c'est une très-aimable compagnie : vous savez comme elle fait bien avec moi. Branoas est aussi venu rêver quelques heures avec Sylphide (Madame de Coulanges).

Nous avons pourtant, lui et moi, fort parlé de vous, et admiré votre conduite et l'honneur que vous lui avez fait (1).

Mais ce que nous avons encore admiré tous ensemble, c'est l'extrême bonheur du Roi, qui, nonobstant les mesures trop étroites et trop justes qu'on avoit fait prendre à M. de Schomberg pour marcher au secours de Maëstricht, apprend que ses troupes ont fait lever le siège à leur approche, et en se présentant seulement. Les ennemis n'ont point voulu attendre le combat : le Prince d'Orange, qui avoit regret à ses peines, vouloit tout hasarder; mais Villa-Hermosa n'a pas cru devoir exposer ses troupes; de sorte que, non-seulement ils ont promptement levé le siége, mais encore abandonné leur poudre, leurs canons, enfin tout ce qui marque une fuite. Il n'y a rien de si bon que d'avoir affaire avec des confédérés pour avoir toutes sortes d'avantages : mais ce qui est encore meilleur, c'est de souhaiter ce que le Roi souhaite; on est assuré d'avoir toujours contentement. J'étois dans la plus grande inquiétude du monde; j'avois envoyé chez Madame de Schomberg, chez Madame

(1) Le Comte de Brancas avoit été le négociateur du mariage de Mademoiselle de Sévigné avec M. de Gris gnan.

de Saint-Géran, chez d'Hacqueville , et l'on' me rapporta toutes ces merveilles, Le Roi en étoit bien en peine, aussi bien que nous : M. de Louvois courut pour

lui

apprendre ce bon succès; l'Abbé de Calvo étoit avec lui : Sa Majesté l'embrassa tout transporté de joie, et lui donna une Abbaye de douze mille livres de rente, vingt mille livres de pension à son frère et le Gouvernement d'Aire, avec mille et mille louanges qui valent mieux que tout le reste. C'est ainsi

que le grand siége de Maestricht est fini, et que Pasquin (1) n'est qu'un sot.

Le jeune Nangis épouse la petite de Rochefort : cette noce est triste. La Maréchale est jusqu'ici très-affligée , très-malade, trèschangée ; elle n'a pas mangé de viande depuis que son mari est mort : je tâcherai de faire continuer cette abstinence *. J'ai fort causé avec le bon d'Hacqueville et Madame de Vins ; ils m'ont paru tout pleins d'amitié pour vous ; ce ne vous est pas une nouvelle ; mais on est toujours fort aise d'apprendre que l'éloignement ne gâte rien. Nous nous réjouissons par avance de vous

(1) Voyez ci-dessus la Lettre du 26 Août, pag. 42.

* Badinage qui porte sur ce que Madame de Grignau vouloit, pour l'honneur du sexe, des douleurs vives et durables !

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attendre le mois prochain; car enfin nou3 sommes au mois de Septembre , le mois d'Octobre le suit.

J'ai pris de la poudre du bon homme : ce grand remède , qui fait peur à tout le monde, est une bagatelle pour moi; il me fait des merveilles. J'avois auprès de moi mon joli Médecin qui me consoloit beaucoup: il ne me dit pas une parole qu'en italien ; il me conta pendant toute l'opération mille choses divertissantes : c'est lui qui me conseille de mettre mes mains dans la vendange, et puis une gorge de boeuf, et puis, s'il en est encore besoin, de la moelle de cerf, et de l'eau de la Reine d'Hongrie. Enfin, je suis résolue à ne point attendre l'hiver , et à me guérir pendant que la saison est encore belle. Vous voyez bien que je regarde ma santé, comme une chose qui est à vous, puisque j'en prends un soin si particulier.

Madame DE COULANGES. Avouez, Madame, que j'ai un beau procédé avec vous. Je vous ai écrit de Lyon, point de Paris ; je vous écris de Livry; et ce qui me justifie, c'est que vous vous accommodez de tout cela à merveilles : un reproche de votre part m'auroit charmée ; mais vous ne profanez pas les reproches

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