Images de page
PDF

du tems. Vous ai-je dit que Madame de Savoie (1) avoit envoyé cent aunes du plus beau velours du monde à Madame de la Fayette, et cent aunes de satin pour le doubler; et depuis deux jours encore, son portrait entouré de diamans , qui vaut bien trois cents louis ? Je ne trouve rien de plus divin que ce pouvoir de donner, et cette volonté de le faire aussi à propos que Madame Royale. • · • · •

Je viens de causer avec d'Hacqueville. Le Roi prie très-instamment notre Cardinal ' d'aller à Rome : on vient de lui dépêcher un | courrier ; ils iront tous par terre, parce que le Roi n'a point de galères à leur donner : · ainsi vous ne verrez point cette Eminence. . Nous sommes en peine de sa santé, et nous nous fions à sa prudence, pour accommoder le langage du Saint-Esprit avec le service du Roi. Nous parlerons plus d'une fois de ce voyage. - - -

Il est vrai que Madame de Schomberg vous aime, vous estime, et vous trouve fort au-dessus des autres : ce sera à vous cet hiver à ne pas détruire; mais elle n'est pas contente de M. de Grignan , qu'elle a toujours aimé tendrement, à cause qu'il

(1)Marie-Jeanne-Baptiste de Savoie-Némours, Régente des Etats de Victor-Amédée-François son fils. : - A 3

est aimable, et que son amie l'adoroit. Elle croyoit que, la sachant si près de Provence, il devoit faire quatre ou cinq lieues pour la voir, et lui offrir toutes les retraites qui étoient en son pouvoir, et qu'elle n'auroit pas acceptées. Cette plainte est amoureuse.

Ecoutez-moi, ma belle : lorsque le Gouverneur de Maestricht (1) fit cette belle sortie , le Prince d'Orange courut au secours avec une valeur incroyable ; il repoussa nos gens l'épée à la main jusque dans les portes ; il fut blessé au bras, et dit à ceux qui avoient mal fait : « Voilà, Mes» sieurs, comme il falloit faire , c'est vous » qui êtes cause de la blessure dont vous » faites semblant d'ètre si touchés ». Le Rhingrave le suivoit, et fut blessé à l'épaule. Il y a des lieux où l'on craint tant de louer cette action, qu'on aime mieux se taire de l'avantage que nous avons eu.

On vient de m'assurer que l'illumination est différée de plusieurs jours : je ne m'en soucie guère. Vous avez contentement sur le salut de la Brinvilliers 3 personne ne doute de la justice de Dieu, et je reprends avec grand regret l'opinion de l'étermité des peines. · ·

(1) M. de Calvo commandoit à Maestricht pendant le siége, en l'absence du Maréchal d'Estrade qui en étoit Gouverneur.

[ocr errors]

LETTRE 443.
A la méme.

. . à Paris, mercredi 5 Août 1676.

JE veux commencer aujourd'hui par ma santé; je me porte très-bien, ma chère enfant. J'ai vu le bon homme de Lorme à son retour de Maisons ; il m'a grondée de ne pas avoir été à Bourbon, mais c'est une radoterie ; car il avoue que, pour boire, Vichi est aussi bon : mais c'est pour suer , dit-il , et j'ai sué jusqu'à l'excès : ainsi je n'ai pas changé d'avis sur le choix que j'ai fait. Il ne veut point des eaux d'automne, et voilà ce qui m'est bon ; il veut que je prenne de sa poudre au mois de Septembre. Il dit qu'il n'y a rien à faire au petit, et que le tems lui fera un crâne tout comme aux autres. Bourdelot m'a dit la même chose, et que les os se font les derniers. Il m'envoie promener, c'est - à - dire, à Livry, de peur que l'habitude de faire de l'exercice dans cette saison, me me regonfle la rate, d'où viennent mes oppressions ; il sera obéi. Je crois que VOUlS devez être contente de la longueur de cet article. Il paroît bien que la Brinvilliers est morte, puisque j'ai tant de loisir.

Il reste à parler de Penautier; son Commis Belleguise est pris : on ne sait si c'est tant pis ou tant mieux pour lui ; on est si disposé à croire que tout est à son avantage, que je crois que nous le verrions pendre » que nous y entendrions encore quelque finesse. On a dit à la Cour que c'étoit le Roi qui avoit fait arrêter ce, Commis dans les faubourgs. On blâme la négligence du Parlement ; et quand on y a bien regardé, il se trouve que c'est à la diligence et à la libéralité du Procureur-Général (1), et que cette recherche lui a coûté plus de deux mille écus. Je fus hier une heure avec lui à causer agréablement ; il cache sous sa gravité un esprit aimable et très-poli ; M. de HarlaiBonneuil étoit avec moi : je n'ose vous dire à quel point je fus bien reçue ; il me parla fort de vous et de M. de Grignan. · Cependant Aire est pris. Mon fils me mande mille biens du Comte de Vaux (2), qui s'est trouvé le premier partout; mais il dénigre fort les assiégés, qui ont laissé pren· dre en une nuit le chemin couvert, la contrescarpe, passer le fossé plein d'eau , et prendre les dehors du plus bel ouvrage à corne qu'on puisse voir, et qui enfin se sont rendus le dermier jour du mois, sans que

(1) Achille de Harlai, depuis Premier-Président. . (2) Fils de M. Fouquet. .'

personne ait combattu. Ils ont été tellement épouvantés de notre canon, que les nerfs du dos qui servent à le tourner, et ceux qui font remuer les jambes pour s'enfuir, n'ont pu être arrêtés par la volonté d'acquérir de la gloire ; et voilà ce qui fait que nous premons des villes. C'est M. de Louvois qui en a tout l'honneur ; il a un plein pouvoir, et fait avancer et reculer les armées, comme il le trouve à propos. Pendant que tout cela se passoit, il y avoit une illumination à Wersailles, qui annonçoit la victoire : ce fut samedi, quoiqu'on eût dit le contraire. On peut faire les fètes et les opéras ; sûrement le bonheur du Roi, joint à la capacité de ceux qui ont l'honneur de le servir, remplira toujours ce qu'ils auront promis. J'ai l'esprit fort en liberté présentement du côté de la guerre. M. le Cardinal de Retz vient de m'écrire, et me dit adieu pour Rome. Il partit dimanche 2 Août; il fait le chemin que nous fîmes une fois, et où nous versâmes si bien ; il arrivera droit à Lyon, d'où ils prendront tous les chemins de Turin , parce que le Roi ne veut pas leur donner des galères.Ainsi vous n'aurez pas le plaisir de voir cette chère Eminence : je suis en peine de sa santé ; il étoit dans les remèdes ; mais il a fallu céder

« PrécédentContinuer »