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point l'air de la fièvre; enfin, ma fille, n'ayez point d'inquiétude sur ma santé. Le pauvre Amonio n'est plus à Chelles , il a fallu céder au Visiteur : Madame ( 1 ) est inconsolable de cet affront ; et pour s'en venger, elle a défendu toutes les entrées de sa maison, de sorte que ma sœur de Biron , mes nièces de Biron, ma soeur de la Meilleraie, ma belle-soeur de Cossé, tous les amis, tous les cousins , tous les voisins , tout est chassé. Tous les parloirs sont fermés, tous les jours maigres sont observés, toutes les matines sont chantées sans miséricorde , mille petits relâchemens sont réformés ; et quand on se plaint : Hélas! je fais observer la règle.— Mais vous n'étiez point si sévère— C'est que j'avois tort, je m'en repens.... Enfin, on peut dire qu'Amonio a mis la réforme à Chelles. Cette bagatelle vous auroit divertie ; et en vérité, quoique vous disiez sur cela les plus folles choses du monde, je suis persuadée de la sagesse de Madame : mais c'est par cette raison que la chose en est plus sensible. Amonio est chez M. de Nevers ; il est habillé comme un Prince, et bon garçon au dernier point. Il a veillé

( 1 ) Marguerite - Guyonue de Cossé , Abbesse de Cbelles

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cinq ou six nuits Madame de Coulanges ; je vous assure qu'il en sait autant que les autres; mais sa barbe n'osoit se montrer devant celle de M. Brayer. Ils m'ont tous assurée que la vendange de cette année m'auroit empirée, et que je suis trop heureuse d'en avoir été détourmée. Vous me direz t qui vous avoit parlé de cette vendange ? Tout le monde, et Vesou comme les autres5 mais il s'est ravisé, et j'en suis bien aise. Tout le monde croit que l'asni n'a plus d'amour, et que Quanto est embarrassée entre les conséquences qui suivroient le retour des faveurs et le danger de n'en plus faire, crainte qu'on n'en cherche ailleurs. D'un autre côté, le parti de l'amitié n'est point pris nettement : tant de beauté et tant d'orgueil se réduisent difficilement à la seconde place. Les jalousies sont vives : mais ont-elles jamais rien empêché?Il est certain qu'il y a eu des regards, des façons pour la bonne femme " ; mais quoique tout ce que vous dites soit parfaitement vrai, elle est une autre, c'est beaucoup. Bien des gens · croient qu'elle est trop bien conseillée pour lever l'étendard d'une telle perfidie, avec si peu d'apparence d'en jouir long-tems ; elle seroit précisément en butte à la fureur de Quanto; elle ouvriroit le chemin à l'infidélité, et serviroit comme d'un passage pour aller à d'autres plus jeunes et plus ragoûtantes : cependant chacun regarde , et l'on croit que le tems découvrira quelque chose. La bonne femme a demandé le congé de son mari ; et depuis son retour, elle ne se montre ni parée , ni autrement qu'à l'ordinaire. Vous ai-je mandé que la bonne Marquise d'Huxelles a la petite vérole ? On espère qu'elle s'en tirera ; c'est un beau miracle à nos âges. # Il est mercredi au soir. La pauvre malade est hors d'affaire, à moins d'une trahison que l'on ne doit pas prévoir. Pour Beaujeu, elle a été en vérité morte, et l'émétique l'a ressuscitée : il n'est pas si aisé de mourir que l'om pense.

* C'est, sans doute, Madame de Soubise, dont l'intrigue avec le Roi fut si secrète et toujours masquée avec tant d'art, que même la malice pénétrante des courtisans et des jalouses ne fit jamais que les soupçonner. ( Voyez les (2uvres de Saint-Simon.)

LE T T R E 462. Monsieur l'Abbé DE PoNrcanRé, à la - méme.

à Paris , vendredi 2 Octobre 1676.

SuivANT mes anciennes et louables coutumes , je me suis rendu ce matin dans la chambre de Madame la Marquise ; au moment que je lui ai présenté ma face réjouie, elle s'est bien doutée de mon dessein, et m'a lâché cette feuille de papier ; sa libéralité n'est pas entière, car elle prétend bien aussi s'en servir, ce que j'approuve beaucoup.Je vous dirai donc in poche parole, Madame la Comtesse, que nous ne savons encore ce que l'on fera le reste de la campagne. M. de Lorraine (1) demeurera-t-il les bras croisés ? Ecco il punto. On est aussi en peine de M. de Zell, qui marche vers la Moselle. M. de Schomberg doit avoir passé la Sambre dès le 27, et marché vers Philippeville ; il lui sera facile d'envoyer des troupes à M. le Maréchal de Créqui.Vous savez tous les démèlés qui sont arrivés au conclave : si

(1) Le Prince Charles de Lorraine veuoit de prendre Philisbourg , après quatre-vingt-dix jours de tranchée ouverte. -

cela venoitjusqu'à l'Eminence souveraine, vous ne feriez pas mal de vous transporter à Rome, pour lui offrir votre bras ; vous en aurez le tems, s'il est vrai que l'élection me se fasse pas sitôt. Je fus hier à la porte de Richelieu une partie de la journée ;j'y trouvai les Dames bien intriguées pour leurs ornemens de Villers-Coterets ; ce que je puis vous dire , c'est que l'Ange sera des plus magnifiques. Je frondai à mon ordinaire cette dépense, mais je fus traité de vieux rêveur et de pantalon. Je souffris patiemment toutes ces injures, parce qu'il me m'en coûtoit rien.On m'auroit volontiers proposé quelque emprunt de pierreries; je ne donnai pas dans cette idée, ayant toujours fort condamné cette sorte de familiarité. Nous aurons ici lundi Madame de Verneuil, qui vient se mettre en état de partir pour le Languedoc. La Manierosa vient avec elle pour demeurer quelques jours avec nous, ensuite elle prendra la route de la Loire. Je suis à vous, Madame, avec tout le respect que je dois.

Madame DE SÉVIGNÉ continue.

Vous connoissez le gros Abbé, et la joie qu'il a d'épargner son papier : par bonheur, je suis encore plus aise de lui en donner. Il

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