Images de page
PDF
ePub

153

LIVRE XVII I.

Des lois, dans le rapport qu'elles ont avec la

nature du terrain,

CHAPITRE PREMIER.

Comment la nature du terrain influe sur

les lois. LA

JA bonté des terres d'un pays y établit naturellement la dépendance. Les gens de la campagne, qui y font la principale partie du peuple, ne sont pas si jaloux de leur liberté ; ils sont trop occupés et trop pleins de leurs affaires particulières. Une campagne qui regorge de biens craint le pillage, elle craint une armée. „ Qui est-ce qui

forme le bon parti ? dise it Cicéron à Atticusa ; seront-ce les

gens

de commerce et de la cam„ pagne? à moins que nous n'imaginions qu'ils » sont opposés à la monarchie, eux à qui tous

les gouvernements sont égaux, dès lors qu'ils „, sont tranquilles. ,

Ainsi le gouvernement d'un seul se trouve plus souvent dans les pays fertiles ; et le gouvernement de plusieurs dans les pays qui ne le sont pas; co qui est quelquefois un dédommagement,

a Liv. VII. ep. 7.

La stérilité du terrain de l’Attique y établit le gouvernement populaire; et la fertilité de celui de Lacédémone, le gouvernement aristocratique; car, dans ces temps-là, on ne vouloit point dans la Grèce du gouvernement d'un seul; or le gouvernement aristocratique a plus de rapport avec le gouvernement d'un seul.

Plutarque a nous dit que la sédition cilonienne ayant été appaisée à Athénes, la ville retomba dans ses anciennes dissensions, et se divisa en autant de partis qu'il y avoit de sortes de territoires dans le pays de l’Attique. Les gens de la montagne vouloient à toute force le gouvernement populaire; ceux de la plaine demandoient le gouvernement des principaux; ceux qui étoient près de la mer étoient pour un gouvernement mêlé des deux.

[merged small][merged small][ocr errors]

Ces pays fertiles sont des plaines, où l'on ne

peut rien disputer au plus fort : on se soumet donc à lui; set, quand on lui est soumis, l'esprit de liberté n'y sauroit revenir; les biens de la campagne sont un gage de la fidélité. Mais, dans les pays de montagnes, on peut conserver ce que l'on

peu à conserver. - La liberté, c'est-àdire, le gouvernement dont on jouit, est le seul

a Vie de Solon.

a, et l'on

Les pays ne sont pas cultivés en raison de leur

bien qui mérite qu'on le défende. Elle règne donc plus dans les pays montagneux et difficiles, que dans ceux que la nature sembloit avoir plus favorisés.

Les montagnards conservent un gouvernement plus modéré, parce qu'ils ne sont pas si fort exposés à la couquête. Ils se défendent aisément, ils sont attaqués difficilement; les munitions de guerre et de bouche sont assemblées et portées contre eux avec beaucoup de dépense, le pays n'en fournit point. Il est donc plus difficile de leur faire la guerre, plus dangereux de l'entreprendre, et toutes les lois que l'on fait pour la sûreté du peuple y ont moins de lieu,

CHAPITRE III,
Quels sont les pays les plus cultivés.

fertilité, mais en raison de leur liberté : et si l'on divise la terre par la pensée, on sera étonné de voir la plupart du temps des déserts dans ses parties les plus fertiles, et de grands peuples dans celles où le terrain semble refuser tout.

Il est naturel qu’un peuple quitte un mauvais pays pour en chercher un meilleur, et non pas qu'il quitte un bon pays pour en chercher un pire. La plupart des invasions se font donc dans les pays que la nature avoit faits

pour

être heureux: et, comme rien n'est plus près de la dévastation que l'invasion, les meilleurs pays sont le plus

souvent dépeuplés, tandis que l'affreux pays du Nord reste toujours habité, par la raison qu'il est presque inhabitable.

On voit, par ce que les historiens nous disent du

passage des peuples de la Scandinavie sur les bords du Danube, que ce n'étoit point une conquête, mais seulement une transmigration dans des terres désertes.

Ces climats heureux avoient donc été dépeuplés par d'autres transmigrations, et nous ne savons pas les choses tragiques qui s'y sont passées.

Il paroît par plusieurs monuments, dit Aristote a

, que la Sardaigne est une colonie grecque. Elle étoit autrefois très-riche; et Aris

tée, dont on a tant vanté l'amour pour l'agri,, culture, lui donna des lois. Mais elle a bien

déchu depuis; car les . Carthaginois s'en étant rendus les maîtres, ils y détruisirent tout ce qui pouvoit la rendre propre à lå nourriture

des hommes, et défendirent, sous peine de la vie, d'y cultiver la terre,, . La Sardaigne n'étoit point rétablie du temps d'Aristote; elle ne l'est point encore aujourd'hui.

Les parties les plus tempérées de la Perse, de la Turquie, de la Moscovie et de la Pologne, n'ont pu se rétablir des dévastations des grands et petits Tartares.

9

a Qu celui qui a écrit le livre de Mirabilibus.

CHAPITRE I V.

Nouveaux effets de la fertilité et de la stérilité

du

pays. La stérilité des terres rend les hommes industrieux, sobres, endurcis au travail, courageux, propres à la guerre ; il faut bien qu'ils se procurent ce que le terrain leur refuse. La fertilité d'un pays donne, avec l'aisance, la mollesse et un certain amour pour la conservation de la vie.

On a remarqué que les troupes d'Allemagne levées dans des lieux où les paysans sont riches, comme en Saxe, ne sont pas si bonnes que les autres. Les lois militaires pourront pourvoir à cet inconvénient par une plus sévère discipline.

CH A P I T R E V.

Des peuples des isles.

Les peuples des isles sont plus portés à la liber

Es peuples des isles sont plus portés à la liberté que les peuples du continent.

Les isles sont ordinairement d'une petite étendue a ; une partie du peuple ne peut pas être si bien employée à opprimer l'autre; la mer les sépare des grands empires, et la tyrannie ne peut pas s'y prêter la main ; les conquérants sont arrêtés par la mer; les insulaires ne sont pas enveloppés dans la conquête, et ils conservent plus aisément leurs lois.

a Le Japon déroge à ceci par sa grandeur et par sa servitude.

« PrécédentContinuer »