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CHAPITRE XVII I.

Réglement particulier.

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JA loi des Wisigoths fit pourtant une disposition favorable au commerce; elle ordonna que les marchands qui venoient de delà la mer seroient jugés, dans les différents qui naissoient entre eux, par les lois et par des juges de leur nation. Ceci étoit fondé sur l'usage établi chez tous ces peuples mêlés, que chaque homme vécut sous sa propre loi; chose dont je parlerai beaucoup dans la suite.

CHAPITRE X I X.

Du commerce depuis l'affoiblissement des Romains

en orient. Les mahometans parurent, conquirent, et se divisèrent. L'Égypte eut ses souverains particuliers : elle continua de faire le commerce des Indes. Maîtresse des marchandises de ce pays, elle attira les richesses de tous les autres. Ses soudans furent les plus puissants princes de ces tempslà: on peut voir dans l'histoire comment, avec une force constante et bien ménagée, ils arrêtėrent l'ardeur, la fougue, et l'impétuosité des croisés.

a Liv. XI, tit. III, S. 2

CHAPITRE X X.

Comment le commerce se fit jour en Europe à tras

vers la barbarie.

La philosophie d'Aristote ayant été portée en

occident, elle plut beaucoup aux esprits subtils , qui, dans les temps d'ignorance, sont les beaux esprits. Des scholastiques s'en infatuèrent, et prirent de ce philosophe a bien des explications sur le prêt à intérêt, au lieu que la source en étoit si naturelle dans l'évangile; ils le condamnèrent indistinctement et dans tous les cas. Parlà le commerce, qui n'étoit que la profession des gens vils, devint encore celle des mal-honnêtes gens ; car, toutes les fois que l'on défend une chose naturellement permise ou nécessaire, on ne fait que rendre mal-honnêtes gens ceux qui la font. Le commerce passa

à une nation

pour

lors couverte d'infamie; et bientôt il ne fut plus distingué des usures les plus affreuses, des monopoles, de la levée des subsides, et de tous les moyens mal-honnêtes d'acquérir de l'argent.

Les Juifs enrichis par leurs exactions étoient pillés par les princes avec la même tyrannie:

a Voyez Aristote, Polit. liv. I, chap. IX et X.

b Voyez dans Marca Hispanica les constitutions d'Aragon des années 1228 et 1231 ; et dans Brussel, l'accord de l'année 1206, passé entre le roi, la comtesse de Champagne, et Guy de Dampierre.

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chose qui consoloit les peuples, et ne les soulageoit pas.

Ce qui se passa en Angleterre donnera une idée de ce qu'on fit dans les autres pays.

Le roi Jean a ayant fait emprisonner les Juifs pour avoir leurs biens, il y en eut peu qui n'eussent au moins quelque oeil crevé : ce roi faisoit ainsi sa chambre de justice. Un d'eux, à qui on arracha sept dents, une chaque jour, donna dix mille marcs d'argent à la huitième. Henri III tira d'Aaron , Juif d'Yorck, quatorze mille marcs d'argent, et dix mille pour la reine. Dans ces temps-là, on faisoit violemment ce qu'on fait aujourd'hui en Pologne avec quelque mesure. Les rois, ne pouvant fouiller dans la bourse de leurs sujets à cause de leurs privilèges, mettoient à la torture les Juifs , qu'on ne regardoit pas comme citoyens.

Enfin, il s'introduisit une coutume qui confisqua tous les biens des Juifs qui embrassoient le christianisme. Cette coutume si bizarre, nous la savons par la loi qui l'abroge. On en a donné des raisons bien vaines'; on a dit qu'on vouloit les éprouver, et faire en sorte qu'il ne restât rien de l'esclavage du démon. Mais il est visible que cette confiscation étoit une espèce de droit

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Slowe, in his survey of London, liv. III, page 5o. b Edit donné à Basville le 4 avril 1392.

c En France, les Juifs étoient serfs, main-mortables, et les seigneurs leur succédoient. M. Brussel rapporte un accord de l'an 1206 , entre le roi et Thibaut comtc de Champagne, par

d'amortissement, pour le prince ou pour les seigneurs, des taxes qu'ils levoient sur les Juifs, et dont ils étoient frustrés, lorsque ceux-ci embrassoient le christianisme. Dans ces temps - là, on regardoit les hommes comme des terres. Et je remarquerai en passant combien on s'est joué de cette nation, d'un siècle à l'autre. On confisquoit leurs biens, lorsqu'ils vouloient être chrétiens; et bientôt après on les fit brûler, lorsqu'ils ne voulurent pas l'être.

Cependant on vit le commerce sortir du sein de la vexation et du désespoir. Les Juifs, proscrits tour-à-tour de chaque pays, trouvèrent le moyen de sauver leurs effets. Par-là, ils rendirent pour jamais leurs retraites fixes ; car tel prince qui voudroit bien se défaire d'eux, ne seroit pas pour cela d'humeur à se défaire de leur argent.

Ils inventèrent les lettres-de-change a ; et, par ce moyen, le commerce put éluder la violence et se maintenir par - tout; le négociant le plus riche n'ayant que des biens invisibles, qui pouvoient être envoyés par-tout, et ne laissoient de trace nulle part.

lequel il étoit convent que les Juifs de l'un de prêteroient point dans les terres de l'autre.

a On sait que, sous Philippe-Auguste et sous Philippe-leLong, les Juifs, chassés de France, se réfugièrent en Lombardie , et que là ils donnèrent aux négociants étrangers et aux voyageurs des lettres secrètes sur ceux à qui ils avoient confić leurs effets en France, qui furent acquittées.

Les théologiens furent obligés de restreindre leurs principes; et, le commerce, qu'on avoit violemment lié avec la mauvaise foi, rentra, pour ainsi dire, dans le sein de la probité.

Ainsi nous devons aux spéculations des scholastiques tous les malheurs a qui ont accompagné la destruction du commerce, et à l'avarice des princes l'établissement d'une chose qui le met en quelque façon hors de leur pouvoir.

Il a fallu depuis ce temps que les princes se gouvernassent avec plus de sagesse qu'ils n'auroient eux - mêmes pensé; car, par l'événement, les grands coups d'autorité se sont trouvés si maladroits, que c'est une expérience reconnue qu'il n'y a plus que la bonté du gouvernement qui donne de la prospérité.

On a commencé à se guérir du machiavélisme, et on s'en guérira tous les jours : il faut plus de modération dans les conseils. Ce qu'on appeloit autrefois des coups di atat ne seroit aujourd'hui, indépendamment de l'horreur , que des imprudences.

Et il est heureux pour les hommes d'être dans une situation où, pendant que leurs passions leur inspirent la pensée d'être méchants, ils ont pourtant intérêt de ne pas l'être.

a Voyez, dans le corps du droit, la quatre-vingt-troisième novelle de Léon, qui révoque la loi de Basile son père. Cette loi de Basile est dans Herménopule, sous le nom de Léon, liv. III, tit. VII, S. 27.

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