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L'Europe est parvenue à un si haut degré de puissance, que l'histoire n'a rien à comparer làdessus, si l'on considère l'immensité des dépenses, la grandeur des engagements, le nombre des troupes, et la continuité de leur entretien, même lorsqu'elles sont le plus inutiles, et qu'on ne les a que pour l'ostentation.

Le père du Halde* dit, que le commerce in térieur de la Chine est plus grand que celui de toute l'Europe. Cela pourroit être, si notre commerce extérieur n'augmentoit pas l'intérieur: l'Europe fait le commerce et la navigation des trois autres parties du monde, comme la France, l'An. gleterre et la Hollande, font à-peu-près la navigation et le commerce de l'Europe.

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l'Europe 6 a trouvé tant d'avantages dans le commerce de l'Amérique, il seroit naturel de croire que l'Espagne en auroit reçu de plus grands. Elle tira du monde nouvellement découvert une quantité d'or et d'argent si prodigieuse, que ce que l'on en avoit eu jusqu'alors ne pouvoit y être comparé.

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a Tome II, page 170.

b Ceci parut, il y a plus de vingt ans, dans un petit ouvrage manuscrit <«c l'anteur, qui a été presque tout fondu' dan's Gelui-ci.

Mais (ce qu'on n'auroit jamais soupçonné) la misére la fit échouer presque par-tout. Philippe II, qui succéda à Charles-Quint, fut obligé de faire la célèbre banqneroute que tout le monde sait; et il n'y a guère jamais eu de prince qui ait plus sonffert que lui des murmures , de l'insolence et de la révolte de ses troupes toujours mal payées.

Depuis ce temps, la monarchie d'Espagne déclina sans cesse. C'est qu'il y avoit un vice intérieur et physique dans la nature de ses richesses qui les rendoit'vaines; et ce vice augmenta tous les jours.

L'or et l'argent sont une richesse de fiction ou de signe : ces signes sont très - durables et se détruisent peu, comme il convient à leur nature. Plus ils se multiplient, plus ils perdent de leur prix, parce qu'ils représentent moins de choses.

Lors de la conquête du Mexique et du Pérou, les Espagnols abandonnèrent les richesses naturelles, pour avoir des richesses de signe qui s’avilissoient par elles-mêmes. L'or et l'argent étoient très-rares en Europe; et l'Espagne, maîtresse tout-à-coup d'une très - grande quantité de ces métaux, conçut des espérances qu'elle n'avoit jamais eues. Les richesses que l'on trouva dans les pays conquis n'étoient pourtant pas proportionnées à celles de leurs mines. Les Indiens en cachèrent une partie; et de plus, ces peuples,

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qui ne faisoient servir l'or et l'argent qu'à la niagnificence des temples des dieux et des palais des rois., ne les cherchoient pas avec la même avarice que nous; enfin ils n'avoient pas le secret de tirer les métaux de toutes les mines , mais seulement de celles dans lesquelles la sépara-. tion se fait par le feu, ne connoissant pas la manière d'employer le mercure, ni peut-être le mer. cure même.

Cependant l'argent ne laissa pas de douhler bientôt. en Europe; ce qui parut en ce que le prix de tout ce qui s'acheta fut environ du double.

Les Espagnols fouillèrent les mines, creusèrent les montagnes, inventèrent des machines pour tirer les eaux, briser le minerai, et le séparer; et comme ils se jouoient de la vie des Indiens, ils les frrent travailler sans ménagement. l'argent doi:bla bientôt en Europe, et le profit diminua tous les jours de moitié pour l'Espagne, qui n'avoit chaque année que la même. quantité d'un métal qui étoit devenu la moitié moins précieux.

Dans le double du temps, l'argent doubla encore, et le profit diminua encore de la moitié.

Il diminua même de plus de la moitié : voici

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comment.

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Pour tirer l'or des mines, pour lui donner les préparations requises et le transporter en Europe, il falloit une dépense quelconque; je suppose qu'elle fut comme i est à 64 : quand l'argent

fut doublé une fois, et par conséquent la moitié moins précieux, la dépense fut comme à sont à 64 Ainsi les flottes qui portèrent en Espagne la même quantité d'or, portèrent une chose qui réellement valoit la moitié moins, et coûtoit la moitié plus.

Si l'on suit la chose, de doublement en doublement, on trouvera la progression de la cause de l'impuissance des richesses de l'Espagne.

Il ya environ deux cents ans que l'on travaille les mines des Indes. Je suppose que la quantité d'argent qui est à présent dans le monde qui commerce, soit à celle qui étoit avant la découverte comme 32 est à i, c'est-à-dire, qu'elle ait doublé cinq fois; dạns deux cents ans encore, la même quantité sera à celle qui étoit avant la découverte, comme 64 est à 1, c'est-à-dire, qu'elle doublera encore. Or à présent, cinquante a quintaux de minerai pour l'or donnent quatre, cinq et six onces d'or; et, quand il n'y en a que deux, le mineur ne retire que ses frais. Dans deux cents ans, lorsqu'il n'y en aura que quatre, le mineur ne retirera aussi que ses frais : il y aura donc peu de profit à tirer sur l'or. Même raisonnement sur l'argent , excepté que le travail des mines d'argent est un peu plus avantageux que celui des mines d'or.

Que si l'on découvre des mines si abondantes qu'elles donnent plus de profit, plus elles seront abondantes, plutôt le profit finira.

a Voyez les Voyages de Frézier.

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Les. Portugais ont trouvé tant d'or a dans le Brésil, qu'il faudra nécessairement que le profit des Espagnols diminue bientôt considérablement, et le leur aussi.

J'ai ouï plusieurs fois déplorer l'aveuglement du conseil de François Ier, qui rebuta Christophe Colomb qui lui proposoit les Indes. En vérité, on fit peut-être par imprudence une chose bien sage. L'Espagne a fait comme ce roi insensé qui demanda que tout ce qu'il toucheroit se convertit en or, et qui fut obligé de revenir aux dieux pour les prier de finir sa misère.

Les compagnies et les banques que plusieurs nations établirent, achevèrent d'avilir l'or et l’argent dans leur qualité de signe; car, par de nouvelles fictions, ils multiplièrent tellement les signes de denrées, que l'or et l'argent ne firent plus cet office qu'en partie, et en devinrent moins précieux.

Ainsi le crédit public leur tint lieu de mines, at diminua encore le profit que les Espagnols tiroient des leurs.

Il est vrai que, par le commerce que les Hollandais firent dans les Indes orientales, ils donnèrent quelque prix à la marchandise des

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a Suivant Mylord Anson, l'Europe reçoit du Brésil, tous les ans, pour deux millions sterlings en or, que l'on trouve dans le sable au pied des montagnes, ou dans le lit des rivières. Lors. que je fis le petit ouvrage dont j'ai parlé dans la première note de ce chapitre, il s'en falloit bien que les retours du Brésil fus, sent un objet aussi important qu'il l'est aujourd'hui.

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