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peut pas davantage connaître l'amour dans la coquetterie de vertu que son age lui impose (1). Armande et Bélise, dans leur coquetterie de pédantes, ne soupçonnent point ce que c'est qu'aimer (2), et la comtesse d'Escarbagnas, dans sa coquetterie de vieille provinciale, montre en caricature extravagante quelle distance de la terre au ciel il y a de la coquetterie à l'amour (3).

Molière a dit cette vérité au milieu d'une société où le raffinement de l'esprit faisait, dans les meilleurs salons, prendre à la coquetterie la place et le nom de

(1) Le Misanthrope, act. III, sc. IV-VII. Il y avait alors de la coquetterie jusque dans la dévotion : la préciosité avait envahi le ciel même, et véritablement les quiétistes étaient des précieuses dévotes ; elles parlaient un style incroyable :

Le contemplatif sent et comprend ce qu'il dit;
Mais la chair n'entend pas la langue de l'esprit.
Ah ! que ne pouvez-vous vous élever, madame,
Au sommet de l'esprit, dans le donjon de l'âme,
Et là, dans une sainte insensibilité ,
Voir sous ces mots obscurs luire la vérité !
Là, dans l'être divin toute déifiée,
Vide du monde entier, et désappropriée ,
Une âme s'enveloppe en son état passif ,
Et, sans pouvoir produire un acte discursif,
Des objets d'ici-bas arrête l'imposture,
Et de ses facultés serre la ligature.
L'entendement n'admet, dans ce repos central,
Rien qui soit aperçu , rien qui soit nominal,
Nulle opération d'effort ou d'industrie :
Suppression de veux, extinction de vie ,
Du corps d'avec l'esprit séparabilité,

Surtout exclusion de mercénarité, etc.
Fléchier, Dialogue quatrième sur le Qulétisme, dans les Euvres mêlées de
M. Fléchler, évêque de Nismes, Paris, Jacques Estienne, 1712. Lire ces quatre
dialogues, très-curieux, très-sensés, et très-bien écrits.

(2) Les Femmes savantes, act. I, sc. I, II, IV.
(3) La Comtesse d'Escarbaynas, sc. 11,9XV-XXII.

l'amour, et où il n'y avait point de femme à la mode qui ne voulût régner dans un petit royaume de Tendre. Boileau, le champion de la raison, qu'on trouve sur la brèche partout où le goût du temps essaie d'en franchir les remparts, s'est montré là, comme, en maint endroit, le digne second de Molière, et il a retrouvé le pinceau de Juvénal pour aider son ami à rendre la coquette à jamais odieuse :

D'abord , tu la verras, ainsi que dans Clélie,
Recevant ses amants sous le doux nom d'amis,
S'en tenir avec eux aux petits soins permis ;
Puis, bientôt en grande eau sur le fleuve de Tendre,
Naviger à souhait, tout dire , et tout entendre.
Et ne présume pas que Vénus, ou Satan,
Souffre qu'elle en demeure aux termes du roman (1)...

Molière était obligé d'en demeurer aux termes de la comédie, et l'art même lui défendait de mettre sur la scène autre chose que les lettres de Célimène et les avances mielleuses d’Arsinoé (2); mais pourtant, quand il montre la jeune coquette refusant d'aller ensevelir dans un désert ses fautes et son repentir (3), il laisse deviner la vie qu'elle mènera dans le monde :

Peut-être avant deux ans,
Eprise d'un cadet, ivre d'un mousquetaire,

(1) Boileau, Satire X, v. 158.
(2) Le Misanthrope, act. III, sc. VII; act. V., sc. Iv.
(3) Id., act. V, sc. VII :

Moi, renoncer au monde avant que de vieillir ,
Et dans votre désert aller m'ensevelir!

Nous la verrons hanter les plus honteux brelans,
Donner chez la Cornu rendez-vous aux galans,
De Phèdre dédaignant la pudeur enfantine,
Suivre à front découvert 2... et Messaline (1).

Et, sous toutes les convenances de la comédie, il fait entrevoir où ira la prude quarantenaire, avec son amour pour les réalités (2):

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Jamais celle qui sait et veut aimer ne mettra le pied sur ce gazon fleuri qui cache un ignoble bourbier. Eliante pourrait, ce semble, accepter les hommages d’Alceste sans déloyauté à l'égard de Philinte : non, elle s'expliquera nettement avec l’un comme avec l'autre, et sa sincérité fera mieux ressortir la

(1) Boileau, Satire X, v. 169.
(2) Le Misanthrope , act. III, sc. v.

(3) Boileau, Satire X, v. 533. — On alliait très-bien la débauche avec le quiétisme précieux :

Tout ce que le corps fait ne se compte pour rien;
Ce corps n'est qu'une aveugle et sensible matière ,
Qu'un amas agité de boue et de poussière,
Dont tous les mouvements, que la cupidité
Produit saus la raison et sans la volonté,
Sont actes sans aveu, sans malice, sans blâme,
Et ne peuvent salir la pureté de l'âme,
Qui, jouissant au ciel de solides plaisirs,
Laisse vivre le corps au gré de ses désirs..

Ramenez donc au ciel toute votre tendresse,
Et tenez votre esprit au Seigneur attaché,
Madame : après cela moquez-vous du péché.

Fléchier, Dialogue-second sur le Qulétisme.

duplicité de son habile cousine; elle dira d'Alceste à Philinte :

Pour moi, je n'en fais point de façon, et je croi
Qu'on doit sur de tels points être de bonne foi :
Je pourrois me résoudre à recevoir ses feux (1).

Et Philinte lui répond, car la coquetterie de Clitandre et d’Acaste (2) n'est pas moins blåmée par Molière que celle de Célimène, et le vice à ses yeux n'est pas moindre en l'homme qu'en la femme :

Et moi, de mon côté, je ne m'oppose pas,
Madame, à ces bontés qu'ont pour lui vos appas ;
Et lui--même , s'il veut, il peut bien vous instruire
De ce que là-dessus j'ai pris soin de lui dire;
Mais si, par un hymen qui les joindroit tous deux,
Vous étiez hors d'état de recevoir ses voeux ,
Tous les miens tenteroient la faveur éclatante
Qu'avec tant de bonté votre âme lui présente (3).

Quand Alceste fuit dans son désert et déclare franchement à Eliante qu'il ne se sent pas digne d'elle, Eliante, au lieu de saisir cette occasion d'une coquetterie innocente, lui déclare non moins franchement :

Ma main de se donner n'est point embarrassée,
Et voilà votre ami, sans trop m'inquiéter,
Qui, si je l’en priois, la pourroit accepter (4).

(1) Le Misanthrope , act. IV, sc. 1.
(2) Id., act. III, sc. I.
(3) Id., act. IV, sc. I.

(4) Id. act. V, sc. viii. La franchise est peut-être ici poussée un peu loin; mais cette légère exagération donne néanmoins une profitable leçon.

Il semble que le Clitandre des Femmes savantes pourrait se laisser aimer par les deux seurs, et flatter même la passion éthérée de la folle Bélise, pour se ménager des appuis dans la maison : non, il leur déclarera en face quel est son choix, au risque de soulever des jalousies qui compromettront son amour (1). Il semble qu'Henriette pourrait souffrir les hommages de Trissotin , quand ce ne serait que pour en rire, et pour complaire aux idées de sa mère : non, elle le prendra à part pour lui dire :

Je vous estime , autant qu'on sauroit estimer;
Mais je trouve un obstacle à pouvoir vous aimer :
Un cæur, vous le savez, à deux ne sauroit être,
Et je sens que du mien Clitandre s'est fait maitre (2).

Cette franchise en amour, Molière la réclame presque brutalement par la bouche d’Alceste, quand il lui fait lancer à Célimène cette terrible fleurette :

Mais qui m'assurera que, dans le même instant,
Vous n'en disiez peut-être aux autres tout autant (3)?

Il regardait cette franchise comme le premier devoir de ceux qui s'aiment, et comme la première preuve d'affection qu'ils se puissent donner. Il la voulait entière, et, comme on vient de le voir, il n'admettait pas qu'on la sacrifiât aux intérêts de l'amour même. Bien plus, il la voulait jusque dans le langage parlé

(1) Les Femmes savantes, act. I, sc. II, IV.
(2) Id., act. V, sc. I.
(3) Le Misanthrope, act, II, sc. I.

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