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c'est une habileté d'auteur qu'on doit admirer, et qui ajoute grandement au mérite d'une pièce si difficile à rendre attrayante sans rendre le vice lui-même attrayant.

Mais le caractère de don Juan offre plus que cela. Il est déjà très-corrompu au commencement du premier acte; et pourtant, à mesure que le drame se développe, on voit sa corruption croître tellement, qu'il est impossible que ce spectacle ne fasse pas réfléchir à cette mystérieuse vérité morale, qu'une chaîne indissoluble lie tous les vices, et force presque nécessairement à rouler jusqu'en bas celui qui a commencé à descendre cette pente, insensible d'abord, qui devient un précipice à la fin :

Dans le crime il suffit qu'une fois on débute :
Une chute toujours attire une autre chute ;
L'honneur est comme une île escarpée et sans bords :
On n'y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors (1).

Le don Juan qui débute sur la scène par enlever done Elvire à un couvent (2), et qui se lasse si vite du touchant amour qu'il lui inspire (3), passe aussitôt, de cette affection où il pouvait y avoir quelque chose de noble et de vrai, à la grossière passion qui lui fait séduire deux pauvres paysannes à la fois (4),

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au moment même où il a failli périr en voulant enlever une jeune mariée (1). Avec la débauche viennent les dettes, auxquelles il ne peut échapper qu'en employant le honteux moyen par lequel il éconduit M. Dimanche (2). Son père, poussé à bout par un déshonneur qui rejaillit sur la famille, vient essayer de lui faire sentir l'indignité de sa vie, et il s'en débarrasse en l'insultant (3). Il y a longtemps qu'il ne croit plus en Dieu, ou du moins qu'il n'y veut plus croire (4); il ne reste en lui que l'orgueil, qui lui fait accepter un duel (6), et mettre en avant cette humanité, au nom de laquelle il donne un louis au Pauvre qu'il n'a pu contraindre à blasphémer (6). Cet orgueil même tombe enfin : pour se mettre à l'abri des conséquences de ses crimes, il se jette dans l'hypocrisie (7); il renonce aux conventions de l'honneur (8); il ne connaît plus de loi aucune que son égoïsme, et le caprice effréné qui lui fait outrager done Elvire par le nouvel amour qu'il conçoit soudain, non pas pour elle, mais pour son habit négligé et son air languissant (9); jusqu'à ce qu'enfin il soit foudroyé sur cette parole de damné : « Il ne

(1) Le Festin de Pierre, act. I, sc. II, IV ; act. II, sc. 1, II.
(2) Id., act. IV, sc. II, III.
(3) Id., act. IV, sc. VI, VII.
(4) Id., act. I, sc. II, II; act. III, sc. 1; act. IV, sc. 1.
(5) Id., act. III, sc. IV, V.
(6) Id., act. III, sc. II.
(7) Id., act. V, sc. I, II.
(8) Id., act, V, sc. III.
(9) Id., act. IV, sc. IX, X.

sera pas dit, quoi qu'il arrive, que je sois capable de me repentir (1).

Voilà certes une grande leçon , que le vice arrive s'emparer de nous jusqu'à nous rendre incapables He repentir. Il y a sans doute une influence utile dans le spectacle de ce suicide moral.

Cette leçon n'est pas la seule : on voit encore, dans don Juan, la représentation du bandeau funeste qui vient fermer l'esprit du méchant à tous les avertissements d'un valet (2), d'un père (3), d'une amante (4), de Dieu même (5).

Mais Molière a frappé le coup le plus juste de toute cette satire du vice élégant dans le tableau de la corruption que répand autour de soi le gentilhomme corrompu, et qu'il impose à tout son entourage. Je ne parle pas des filles mises à mal, c'est d'une vérité trop évidente; mais ce valet, qui croit en Dieu au fond, qui voudrait avertir et retenir son maître, et à qui sa faible raison ne permet de défendre

que ridiculement la cause de la vérité (6); qui est forcé à mentir (7), à insulter (8), à cacher comme une honte les moindres bons sentiments (9)

(1) Le Festin de Pierre , act. V, sc. v.
(2) Id., act. I, sc. II ; act. II, sc. II ; act. III, sc. 1; act. V, sc. II.
(3) Id., act. IV, sc. VI.
(4) Id., act. I, sc. III; act. IV, sc. IX.
(5) Id., act. II , sc. II ; act. III, sc. Vi; act. IV, sc. XII; act. V, sc. V.
(6) Id., act. I, sc. II; act. II , sc. II; act. III, sc. 1; act. V, sc. II.
(7) Id., act. I, sc. III; act. II, sc. VII.
(8) Id., act. 1, sc. III; act. IV, sc. VII.
(9) Id., act. Il , sc. VII ; act. IV, sc. IX.

à partager enfin toute la vie et tous les crimes de don Juan, « parce qu'un grand seigneur méchant homme est une terrible chose : il faut qu'on lui soit fidèle, en dépit qu'on en ait, et la crainte réduit d'applaudir bien souvent ce que l'âme déteste (1); » ce valet, nous le voyons se gâter, s'endurcir, imiter l'escroquerie du maître (2), engager le Pauvre à jurer un peu (3); et enfin, après le châtiment de don Juan, n'avoir d'autre sentiment en face de cette mort effrayante, que le regret des gages qu'il perd (4): ah! que Thomas Corneille est loin de son modèle quand il l'envoie se faire ermite !

Surtout, quelle hardiesse et quelle vérité dans la leçon, venant de tout en bas au grand seigneur si haut placé, par la bouche du mendiant contre qui sa corruption échoue ! Il a bien pu parler en l'air , comme tant d'autres, de l'enfer, à son valet; se moquer des croyances vulgaires en les assimilant aux superstitions, et mettre en avant son bel article de foi que deux et deux sont quatre (6); mais voilà un argument qui renverse tout cela : un homme qui

(1) Le Festin de Pierre, act. I, sc. 1.
(2) Id., act. IV, sc. IV.
(3) Id., act. III , sc. II.
(4) Id., act. V, sc. VII.
(5) Il est englouti : je cours me rendre hermite.

L'exemple est étonnant à tous les scélérats.
Malheur à qui le voit et n'en profite pas !

(Th. Corneille, Le Festin de Pierre, act. V, sc. Iv.) (6) Le Festin de Pierre, act. III, sc. I.

l« aime mieux mourir de faim que de commettre un péché (1). »

Il y aura lieu de revenir sur don Juan considéré comme esprit fort (2). Ici, c'est assez de montrer que Molière, en nous divertissant, pense et nous fait penser qu'il faut être vertueux, non-seulement par intérêt, mais pour la vertu même et pour Dieu qui nous la commande; non-seulement pour nous , mais pour tous ceux qui nous entourent et dont nous sommes responsables.

C'est au même titre qu'on doit ici louer le Tartuffe (3): nulle part un moraliste n'a mieux montré cette sorte d'air funeste que le vice répand autour de soi et fait respirer à ceux qui l'approchent. Si jamais l'adultère a été peint tel qu'il est, et non tel

que le poétise Mme George Sand, c'est dans les scènes inimitables de Tartuffe suborneur (4). Voilà la luxure dans toute sa hideur morale, escortée par la cupidité et par l'hypocrisie. L'hypocrisie, Molière l'avait en horreur (6) : c'était pour lui le comble de la scélératesse (6); et il était d'avis sans doute que,

(1) Le Festin de Pierre, act. III, sc. 11.
(2) Voir plus loin, chap. XI.
(3) 1664-1667.
(4) Le Tartuffe , act. III, sc. III ; act. IV, sc. IV.

(5) « Pour le faux dévot , Molière en a peur, il en a horreur du moins. » D. Nisard , Histoire de la Littérature française , liv. III, chap. ix, 84, Tartuffe.

(6) « Totius autem injustitiæ nulla capitalior est quam eorum qui , cum ma

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