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LA

MORALE DE MOLIÈRE.

CHAPITRE PREMIER.

PART DE LA MORALE DANS LA COMÉDIE DE MOLIÈRE.

« Quel est l'écrivain qui honore le plus mon règne? Sire, c'est Molière,» avait répondu Boileau à Louis XIV avec la justesse de jugement qui fait son suprême mérite aux yeux des amis des lettres. Deux siècles de postérité, deux des siècles les plus polis, les plus littéraires, et aussi les plus critiques, ont confirmé cet arrêt du Législateur du Parnasse. Molière est, avec La Fontaine, l'écrivain du grand siècle demeuré le plus populaire (1). Malgré tant de changements de langage, de mœurs et d'idées, il semble destiné à vivre toujours jeune parmi les Français,

(1) Sur l'influence et la popularité de Molière, non-seulement en France, mais en Europe, voir A. Legrelle, Holberg considéré comme imitateur de Molière, chap. I, 1.

ainsi qu'Homère parmi les Grecs. Cest un des hommes rares dont l'inaltérable figure reste debout au milieu des générations qui disparaissent, comme les sommets neigeux qui brillent encore d'un pur éclat quand les hauteurs moindres sont déjà dans l'ombre. Son génie, avec celui de quelques Grecs illustres, est une des plus éclatantes personnifications de l'esprit humain; et il a pour nous le mérite attrayant d'être un des types les plus purs de l'esprit français (1).

Mais, si consacrée que soit une gloire, nous n'admirons point aujourd'hui sur parole et par tradition. Nous prenons plaisir à déconstruire pièce par pièce l'édifice des célébrités anciennes. Nous prétendons n'adopter que des opinions libres et raisonnées, absolument indépendantes de toutes les opinions antérieures. Nul temps n'a produit plus de livres critiques ; et quand notre critique s'applique à des œuvres si solidement belles qu'elle ne peut espérer d'y trouver à mordre, elle ne se tient pas pour inutile: elle veut alors se rendre un compte exact de ces chefs-d'œuvre; après les avoir reconnus inattaquables et s'être assurée qu'ils sont de tout point dignes d'admiration, elle prétend étudier en quoi et par quoi ils le sont : et elle n'est point satisfaite tant qu'elle n'a point démêlé les divers éléments dont se constitue ce tout rare et complexe, le beau.

Il ne nous suffit plus, comme aux premiers spec

(1) D. Nisard, Histoire de la Littérature française, liv. I, chap. 1, § 2, 3,

tateurs de Molière, qu'une comédie nous charme par la vérité des caractères, l'habileté de l'intrigue et l'agrément du langage nous voulons savoir quel esprit secret l'anime, quel but invisible aux yeux vulgaires s'est proposé l'auteur, au nom de quels principes latents il a fait parler et agir les personnages qui s'agitent devant nous. Sans doute, le sujet de la pièce est heureux, les caractères sont d'un comique irrésistible, le dialogue est d'une vivacité naturelle, le style d'une pureté hardie tout cela fait un plaisir extrême. Mais est-ce tout? Quand les derniers applaudissements s'éteignent avec les lumières, est-ce assez d'avoir ri? Et lui, quand, après la pièce, l'auteur dépouillait le costume de l'acteur, le pourpoint troué d'Harpagon ou l'habit vert d'Alceste, était-ce assez pour lui, que cette franche gaieté dont il avait enivré le parterre, et s'en allait-il content quand on avait ri?

Le célèbre précepte d'Horace, utile dulci, est une utopie. Les arts ont pour but de plaire: être utile, instruire, moraliser, sont choses accessoires qui peuvent manquer dans les œuvres d'art sans qu'elles perdent pour cela rien de leur valeur artistique (1). La morale est une règle précise qui s'impose au nom d'une autorité supérieure et s'enseigne par des leçons

(1) « Mon esprit se refuse à convenir que l'on doive condamner un écrivain pour avoir songé seulement à nous amuser et à nous intéresser, ni qu'on puisse exiger que tous, partout et toujours, se considèrent comme ayant charge d'âme,

spéciales, non une théorie variable et facile qu'on puisse insinuer aux hommes sous différentes formes plus ou moins agréables, comme ces médicaments amers que l'on cache dans des gâteaux.

Les drames, tragiques ou comiques, sont au suprême degré des œuvres d'art. Les auteurs dramatiques poursuivent le beau dans la représentation du cœur humain, comme les sculpteurs dans celle du corps. Ils cherchent à plaire par l'émotion, et le degré d'émotion qu'ils excitent est pour eux la mesure du succès (1). Leurs œuvres ne sont pas souvent immorales, parce que l'immoralité n'est pas souvent propre à exciter une émotion qui plaise. On peut même dire en général que l'ensemble en doit être moral, ainsi que vraisemblable, à cause de la mystérieuse intimité qui unit le vrai, le beau et le bien, et fait de leur réunion la condition normale et habituelle du plaisir. Mais ceux qui veulent voir dans les œuvres dramatiques vraiment belles des intentions morales, prêtent presque toujours aux auteurs une pensée qu'ils n'ont point eue.

Pour la comédie, qui, dit-on, castigat ridendo mores, il faut reconnaître qu'elle corrige bien peu de

obligés de nous moraliser. » Gatien-Arnoult, Réponse au remerciment de M. Gustave d'Hugues (Académie des jeux Floraux, 1866).

(1) C'est l'opinion de Molière : « Je voudrois bien savoir si la grande règle de toutes les règles n'est pas de plaire, et si une pièce de théâtre qui a attrapé son but n'a pas suivi un bon chemin. » La Critique de l'Ecole des Femmes, sc. vii. En fait, la sculpture, la peinture, la musique, les Vénus, les Erigone, Léda, les partitions les plus vantées, n'ont d'autre but que de plaire, même au risque de corrompre.

les

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