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plaisanteries que la justice a le tort de trouver mauvaises. Que tout cela soit fort réjouissant, nul n'en disconvient ; mais n'est-il pas funeste pour la morale de forcer, pendant deux heures, l'honnête spectateur à trouver plein de grâce et d'intérêt le plus insigne des voleurs et des fourbes ? N'en résulte-t-il pas dans l'âme un adoucissement de cette haine

pour

le mal que Molière a si bien enseignée ailleurs (1)? Y a-t-il rien de plus révoltant que de faire rire de la ruse d'un fils qui fait argent du faux bruit de la mort palernelle, et qui, tout en larmoyant, emprunte pour ces prétendues funérailles de quoi se payer

des maîtresses (2)? Tout cela est si gaiement présenté, qu'il est bien difficile de ne pas oublier toute la morale outragée pour applaudir au succès de la ruse, et quoiqu'il ne s'agisse que de crimes imaginaires, le rire devient une complicité réelle.

Il est inutile de passer en revue tous les exploits parfaitement comiques, quoique pendables , de ce héros qui veut

Qu'au bas de son portrait on mette en lettres d'or :
Vivat Mascarillus , fourbum imperator (3)!

Mais il importe d'insister sur l'immoralité d'un spectacle où l'intérêt, le charme, la passion sont sans cesse inspirés par des hommes indignes, chez

(1) Voir plus haut, chap. II et III.
(2) L'Etourdi, act. II, sc. IV.
(3) Id., act. II, sc. XI.

qui l'auteur fait survivre des qualités d'esprit et de coeur inconciliables avec la bassesse de leurs actions, en sorte qu'on leur pardonne leur vice en faveur de leur grâce, de leur sensibilité, de ce reste d'honneur qui leur a été artistement laissé ; et le gai spectacle de leurs succès finit par insinuer doucement au spectateur séduit, que le vice, après tout, n'est pas si noir qu'on le fait.

Ce n'est pas une fois que Molière a mis sur le théatre ces conduites criminelles, fardées sous l'excellent comique de sa verve intarissable, et rendues excusables en apparence par le caractère de ceux contre qui elles sont dirigées.

Le Sganarelle et le Valère du Médecin volant ne sont pas plus estimables que Mascarille et Lélie, quand ils inventent la farce insensée par laquelle ils enlèvent sa fille au bonhomme Gorgibus (1).

Le Mascarille du Dépit amoureux (2) ne vaut guère mieux que son aîné de l'Etourdi, et s'il ne pratique pas la même conduite, c'est moins par vertu que faute d'occasion.

Le Sganarelle du Cocu imaginaire , avec ses plaisanteries et ses actes grivois (3), est un type si peu ho

(1) Le Médecin volant, sc. X. (2) 1654.

(3) Le Cocu imaginaire (1660), sc. Iv et passim. — « Le personnage de Sganarelle est trop souvent invraisemblable pour offrir toujours de l'intérêt, trop souvent bouffon pour être toujours comique. C'est un de ces caractères de convention, une de ces caricatures de fantaisie, assemblage bizarre de trivialité et de bonne plaisanterie , de verve et de grossièreté, etc. » J. Taschereau, (Histoire de

norable qu'on serait presque heureux de le voir devenir ce qu'il s'imagine être. Celui du Médecin malgré lui est si divertissant, avec sa bouteille aux juleps (1) et sa jovialité rabelaisienne, qu'on le voit, sans lui en vouloir, battre sa femme qu'il ruine, et plaisanter sur ses enfants qu'il laisse mourir de faim (2). Il est si gai qu'on lui pardonne tout : qu'il boive, qu'il mente, qu'il vole (3), qu'il aide à enlever une fille (4), et qu'il cajole une femme au nez du mari (5) : le mari et le père, les trompés et les volés sont si niais, Sganarelle a tant d'esprit, qu'on applaudit toujours, et qu'on serait désolé de le voir pendre, comme le voudrait bien Lucas (6).

Hali, dans l'Amour peintre (7), est encore un vrai Mascarille ; et Mercure , dans Amphitryon (8), est le Mascarille divinisé, qui ne procure plus des esclaves aux fils de famille (9), mais des reines aux dieux.

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la vie et des ouvrages de Molière, liv. I. Voir aussi D. Nisard (Histoire de la Littérature française, liv. III , chap. ix, & 2), qui met trop de bonne volonté à trouver une morale à cette farce : « Sganarelle nous fait honte de la jalousie dans le ménage ; il nous rend moins chatouilleux aux apparences, nous rassure pleinement sur notre mérite. » - J. Taschereau a raison de dire que Molière « n’eut évidemment d'autre but que celui de faire rire, et il était difficile à la vérité de le mieux atteindre. »

(1) Le Médecin malgré lui (1666), acte 1, sc. VI.
(2) Id., act. I, sc. I.
(3) Id., act. II, sc. viii, ix; act. III, sc. II.
(4) Id., act. III, sc. VI, VII, VIII.
(5) Id., act. II, sc. iv, v; act. III, sc. III.
(6) Id., act. III, SC. VIII, IX.
(7) 1667.
(8) 1669.

(9) Célie de l'Etourdi; Isidore de l'Amour peintre; Zerbinette des Fourberles de Scapin.

Qui n'a ri à plein coeur en voyant Sosie battu et Amphitryon à la porte (1) ? Mais, pendant tout ce rire, où donc était la morale ?

Et qu'on ne dise pas que Molière s'est laissé aller à cetté indulgence dans les débuts de sa carrière, aveuglé par l'exemple de ses prédécesseurs et de ses contemporains, entraîné par la nécessité de nourrir sa troupe et de faire rire à tout prix : c'est en 1669, quand il a donné le Misanthrope, le Tartuffe, l’Avare, après Amphitryon , que l'imitation antique peut excuser un peu ; c'est enfin quand il est maître et roi de la scène, qu'il joue devant le roi la désopilante farce de M. de Pourceaugnac, chef-d'æuvre comique où, par malheur, les deux personnages intéressants, spirituels, actifs, les deux chevilles ouvrières de la pièce, sont la Nérine et le Sbrigani , qui se font réciproquement sur la scène cette apologie digne des cours d'assises :

« NÉRINE : Voilà un illustre. C'est le héros de notre siècle pour les exploits dont il s'agit : un homme qui, vingt fois en sa vie, pour sauver ses amis, a généreusement affronté les galères; qui, au péril de ses bras et de ses épaules, sait mettre noblement à fin les entreprises les plus difficiles; et qui, tel que vous le voyez, est exilé de son pays pour je ne sais combien d'actions honorables qu'il a généreusement entreprises.

(1) Amphytrlon, act. I, sc. II; act. III, sc. 11. Voir plus loin, chap. IX,

» SBRIGANI : Je suis consus des louanges dont vous m'honorez, et je pourrois vous en donner avec plus de justice sur les merveilles de votre vie, et principalement sur la gloire que vous acquîtes, lorsque avec tant d'honnêteté vous pipâtes au jeu, pour douze mille écus, ce jeune seigneur étranger que l'on mena chez vous ; lorsque vous fites galamment ce faux contrat qui ruina toute une famille, lorsque avec tant de grandeur d'âme vous sûtes nier le dépôt qui vous étoit confié, et que si généreusement on vous vit prêter votre témoignage à faire pendre ces deux personnes qui ne l'avoient pas mérité (1). »

Dites que dans tout cela il y a de l'ironie : mais est-ce assez de l'ironie quand il s'agit de crimes pareils ? Est-il moral de faire reposer toute une intrigue touchante sur l'adresse de telles gens , à qui l'on s'intéresse nécessairement, parce qu'on s'intéresse au succès de ce qu'ils entreprennent ? N'est-il pas blessant de voir une honnête fille confier à ces directeurs-là son honneur et son amour (2)? N'est-on pas choqué de trouver qu’un amant délicat et distingué comme Eraste n'a pas honte de se faire le second d'un Sbrigani (3) ? Dans toute la suite de la pièce, le ridicule excellent dont est couvert M. de Pourceaugnac fait qu'aux yeux du spectateur Sbrigani a raison,

(1) M. de Pourceaugnac, act. I, sc. IV.
(2) Id., act. I, sc. IV.
(3) Id., act. I, sc. VI; act. III, sc. I.

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