Images de page
PDF
ePub

et

trop tard : déjà le foibłe du cæur est attaqué, s'il n'est vaincu ; et l'union conjugale, trop grave et trop sérieuse pour passionner un spectateur qui ne cherche que le plaisir, n'est que par façon pour

la forme dans la comédie. Je dirai plus; quand il s'agit de remuer le sensible, le licite tourne à dégoût; l'illicite devient un attrait. Si l'eunuque de Térence avoit commencé par une demande régulière de sa Pamphile, ou quel que soit le nom de son idole, le spectateur seroit-il transporté, comme l'auteur de la comédie le vouloit ? On prendroit moins de part à la joie de ce hardi jeune homme, si elle n'étoit imprévue, inespérée, défendue et emportée par la force. Si l'on ne propose pas dans nos comédies des violences semblables à celleslà, on en fait imaginer d'autres, qui ne sont pas moins dangereuses ; et ce sont celles qu'on fait sur le cæur, qu'on tâche à s'arracher mutuellement, sans songer si l'on a droit d'en disposer, ni si on n'en pousse pas les désirs trop loin. Il faut toujours que les règles de la véritable vertu soient méprisées par quelque endroit pour donner au spectateur le plaisir qu'il cherche. Le licite et le régulier le feroit languir s'il étoit pur: en un mot, toute comédie, selon l'idée de nos jours, veut inspirer le plaisir d'aimer; on en regarde les personnages, non pas comme gens qui épousent, mais comme amans; et c'est amant qu'on veut être, sans songer à ce qu'on pourra devenir après.

Mais il y a encore une autre raison plus grave ce que c'est

VI.

que les ma- et plus chrétienne, qui ne permet pas d'étaler la riages du

passion de l'amour, même par rapport au licite; théâtre.

c'est, comme l'a remarqué, en traitant la question de la comédie, un habile homme de nos jours ; c'est, dis-je , que le mariage présuppose la concupiscence, qui, selon les règles de la foi, est un mal auquel il faut résister, contre lequel par conséquent il faut armer le chrétien. C'est un mal, dit saint Augustin (1), dont l'impureté use mal, dont le mariage use bien, et dont la virginité et la continence font mieux de n'user point du tout. Qui étale, bien que ce soit pour le mariage, cette impression de beauté sensible qui force à aimer, et qui tâche à la rendre agréable, veut rendre agréable la concupiscence et la révolte des sens. Car c'en est une manifeste que de ne pouvoir ni ne vouloir résister à cet ascendant auquel on assujettit dans les comédies les ames qu'on appelle grandes. Ces doux et invincibles penchans de l'inclination, ainsi qu'on les représente, c'est ce qu'on veut faire sentir, et ce qu'on veut rendre aimable; c'est-à-dire , qu'on veut rendre aimable une servitude qui est l'effet du péché, qui porte au péché; et on flatte une passion qu'on ne peut mettre sous le joug que par des combats qui font gémir les fidèles, même au milieu des remèdes. N'en disons pas davantage, les suites de cette doctrine font frayeur : disons seulement que ces mariages, qui se rom

(1) De Nupt. et Concup. lib. 1, cap. vii, n. 8; lib. 11, cap. xxl, n. 36; tom. x, col. 284, 319. Cont. Jul. lib. di, cap. xxi, n. 42; ibid. col. 572.

[ocr errors]

pent, ou qui se concluent dans les comédies,
sont bien éloignés de celui du jeune Tobie et de
la jeune Sara : « Nous sommes, disent-ils (1), en-
» fans des saints, et il ne nous est pas permis de
» nous unir comme les Gentils ». Qu'un mariage
de cette sorte, où les sens ne dominent pas, se-
roit froid sur nos théâtres ! Mais aussi que les
mariages des théâtres sont sensuels, et qu'ils pa-
roissent scandaleux aux vrais chrétiens ! Ce qu'on
y veut, c'en est le mal : ce qu'on y appelle les
belles passions, sont la honte de la nature rai-
sonnable: l'empire d'une fragile et fausse beauté,
et cette tyrannie qu'on y étale sous les plus belles
couleurs, flatte la vanité d'un sexe, dégrade la
dignité de l'autre, et asservit l'un et l'autre au
règne des sens.

L'endroit le plus dangereux de la Dissertation
est celui où l'auteur tâche de prouver l'innocence

l'auteur, du théâtre par l'expérience, « Il y a, dit-il, trois l'avantage » moyens aisés de savoir ce qui se passe dans la qu'il tire des

confessions. » comédie, et je vous avoue que je me suis servi » de tous les trois. Le premier est de s'en infor» mer des personnes de poids et de probité, les» quelles avec l'horreur qu'elles ont du péché, » ne laissent pas d'assister à ces sortes de spec» tacles. Le second moyen est encore plus sûr; » c'est de juger par les confessions des fidèles du » mauvais effet que produisent les comédies dans » leur cour : car il n'est point de plus grande » accusation que celle qui vient de la bouche

VII. Paroles de

et

(1) Tob. vill. 5.

[ocr errors]

» même du coupable. Le troisième enfin est la
» lecture des comédies, qui ne nous est pas dé-
» fendue comme en pourroit être la représenta-
» tion : et je proteste que par aucun de ces chefs,
» je n'ai pu trouver dans la comédie la moindre
v apparence des excès que les saints Pères y con-
» damnent avec tant de raison ». Voici un homme
qui nous appelle à l'expérience, et non-seule-
ment à la sienne, mais à celle des plus gens de
bien et de presque tout le public. « Mille gens,
» dit-il, d'une éminente vertu et d'une conscience
» fort délicate, pour ne pas dire scrupuleuse,
» ont été obligés de m'avouer qu'à l'heure qu'il
» est, la comédie est si épurée sur le théâtre fran-
» çais, qu'il n'y a rien que l'oreille la plus chaste
» ne pût entendre ».

De cette sorte, si nous l'en croyons, la con-
Crimes pu- fession même, où tous les péchés se découvrent,
blics et ca-
chés dans la n'en découvrent point dans les théâtres; et il
comédie.

assure, avec une confiance qui fait trembler, Dispositions dangereuses

« qu'il n'a jamais pu entrevoir cette prétendue et impercep- >> malignité de la comédie, ni les crimes dont tibles : la

» on veut qu'elle soit la source ». Apparemment
concupis-
cence répan- il ne songe pas à ceux des chanteuses,
due dans médiennes, et de leurs amans, ni au précepte
tous les sens.

du Sage, où il est prescrit d'éviter « les femmes
» dont la parure porte à la licence; ornatu me-
» retricio; qui sont préparées à perdre les ames,
» (ou, comme traduisent les Septante), qui en-
» lèvent les cours des jeunes gens, qui les en-
» gagent par les douceurs de leurs lèvres », par

VIII.

des co

[ocr errors]

leurs entretiens, par leurs chants, par leurs récits : ils se jettent d'eux-mêmes dans leurs lacets, « comme un oiseau dans les filets qu'on lui » tend (1) ». N'est-ce rien que d'armer des chrétiennes contre les ames foibles, de leur donner de ces flèches qui percent les cours (2), de les immoler à l'incontinence publique d'une manière plus dangereuse qu'on ne feroit dans les lieux qu'on n'ose nommer ? Quelle mère, je ne dis pas

chrétienne, mais tant soit peu honnête, n'aimeroit pas mieux voir sa fille dans le tombeau que sur le théâtre ? Quoi, l'a-t-elle élevée si tendrement et avec tant de précaution pour cet opprobre? L'a-t-elle tenue nuit et jour, pour ainsi parler, sous ses ailes, avec tant de soin, pour la livrer au public, et en faire un écueil de la jeunesse ? Qui ne regarde pas ces malheureuses chrétiennes, si elles le sont encore, dans une profession si contraire aux veux de leur baptême; qui, dis-je, ne les regarde pas comme des esclaves exposées, en qui la pudeur est éteinte, quand ce ne seroit que par tant de regards qu'elles attirent; elles que leur sexe avoit consacrées à la modestie, dont l'infirmité naturelle demandoit la sûre retraite d'une maison bien réglée ? Et voilà qu'elles s'étalent elles-mêmes en plein théâtre avec tout l'attirail de la vanité, comme ces sirènes, dont parle Isaïe (3), qui font leur demeure dans les temples de la volupté, dont les

(1) Prov. VII. 10, 21, 23, 25. - (2) Ibid. 25. — (3) Is. XIII. 22.

« PrécédentContinuer »