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il est juste, étendre au carême, jusqu'à un certain degré, ce que propose ce saint docteur en général sur l'état des pénitens, il n'y auroit rien qui ne fût contraire à la prétention de notre auteur.

Saint Thomas traite ici trois questions, dont les deux premières appartiennent au sujet des jeux : dans l'une il parle des jeux en général : dans l'autre il vient aux spectacles. En parlant des jeux en général, et sans encore entrer dans ce qui regarde les spectacles, il défend aux pénitens de s'abandonner dans leur particulier aux jeux réjouissans, parce que « la pénitence de» mande des pleurs et non pas des réjouissances (1) » : et tout ce qu'il leur permet, « est d'user » modérément de quelques jeux, en tant qu'ils » relâchent l'esprit et entretiennent la société » entre ceux avec qui ils ont à vivre »; ce qui ne dit rien encore, et se réduit, comme on voit, à bien peu de choses. Mais dans la seconde question, où il s'agit en particulier des spectacles, il décide nettement que les pénitens les doivent éviter : spectacula vitanda poenitenti (2) : et nonseulement ceux qui sont mauvais de leur nature, dont ils doivent s'abstenir plus que les autres : mais encore ceux qui sont utiles et nécessaires à la vie, parmi lesquels il range la chasse.

On sait sur ce sujet la sévérité de l'ancienne discipline, dont il est bon en tout temps de se souvenir. Elle interdisoit aux pénitens tous les exercices qui dissipent l'esprit ; et cette règle étoit si bien établie, qu'encore au treizième siècle, (1) In 4 dist. xvi. ad q. 1, c.

saint

3

- (2) Ad 2,

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eád.

saint Thomas, comme on voit, n'en relâche rien. Parmi les sermons de saint Ambroise on en trouve un de saint Césaire, archevêque d'Arles, où il répėte trois et quatre fois, que celui « qui chasse

pendant le carême, horun quadraginta die» rum curriculo, ne jeûne pas : encore, pour» suit-il, qu'il pousse son jeûne jusqu'au soir », selon la coutume constante de ce temps-là : « il » pouvoit bien avoir mangé plus tard ; mais ce» pendant il n'aura point jeûné au Seigneur : » potes videri tardiùs te refecisse, non tamen » Domino jejunasse (1) » : ce saint écrivoit à la fin du sixième siècle. Dans le neuvième le grand Pape Nicolas I impose encore aux Bulgares, qui le consultoient, la même observance (2), selon la tradition des siècles précédens. Cette sévérité venoit de l'ancienne discipline des pénitens, qu'on étendoit, comme on voit, jusqu'au carême, où toute l'Eglise se mettoit en pénitence; et de peur qu'on ne s'imagine que cette discipline des pénitens fût excessive ou déraisonnable, saint Thomas l'appuie de cette raison : que ces spectacles et ces exercices a empêchent la récollection des péni» tens, et que leur état étant un état de peine, » l'Eglise a droit de leur retrancher par la péni» tence, même des choses utiles, mais qui ne leur » sont pas propres (3) »; sans y apporter d'autre exception que le cas de nécessité : ubi necessitas

(1) Ambr. in ant. edit. serm. XXXIII; nunc in Append. Op. S. Aug. serm. cxLvI; tom. V, col. 257. - (2) Resp. ad consult. Bulg. cap. XLIV; tom. vii Conc. col. 533. - (3) Ubi sup. ad 2. BossUET. XXXVII.

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exposcit ; comme seroit dans la chasse s'il en falloit vivre : tout cela conformément aux canons, à la doctrine des saints, et au Maître des Sentences (1). Par toutes ces autorités, après avoir modéré les divertissemens qu'un pénitent peut se permettre en particulier pour le relâchement de l'esprit et la société, il lui défend tous les

spectacles publics et tous les exercices qui dissipent : cependant le dissertateur trouve en cet endroit, qu'on peut entendre la comédie tout le carême (ce sont ses mots,) sans que cela répugne à l’esprit de gémissement et de pénitence dont l'Eglise y fait profession publique :

publique : et voilà ce qu'il appelle répondre, avec les propres paroles de saint Thomas.

Le même saint parle encore de cette matière dans la question de la Somme que nous avons déjà tant citée, article quatrième (2), où il demande s'il peut y avoir quelque péché dans le défaut du jeu : c'est-à-dire en rejetant tout ce qui relâche ou divertit l'esprit; car c'est là ce qu'il appelle jeu, et il se fait d'abord cette objection (3), qu'il semble qu'en cette matière « on » ne puisse pécher par défaut, puisqu'on ne pres» crit point de péché au pénitent à qui pourtant » on interdit tout jeu » : conformément à un passage d'un livre qu'on attribuoit alors à saint Augustin (4), où il est porté « que le pénitent se

(1) Mag. 4. dist. xvi. (2) 2. 2. q. CLXVIII, art. 4.

(3) Object. 1. - (4) Lib. de ver. et fal. poenit. c. xv, n. 31. Op. S. Aug. in App. tom. Vi, col. 239.

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» doit abstenir des jeux et des spectacles du siècle, » s'il veut obtenir la grâce d'une entière rémission » de ses péchés ». Ce passage étoit dans le texte du Maître des Sentences (1), et la doctrine en passoit pour indubitable, parce qu'elle étoit conforme à tous les canons. Saint Thomas répond aussi « que les pleurs sont ordonnés au pénitent; » et c'est pourquoi le jeu lui est interdit ; parce » que la raison demande qu'il lui soit diminué ». C'est toute la restriction qu'il apporte ici, laquelle ne regarde point les jeux publics, puisqu'il ne retranche rien de la défense des spectacles, qu'il laisse par conséquent en son entier, , comme portée expressément par tous les canons où il est parlé de la pénitence, ainsi qu'il l'a reconnu dans le passage qu'on vient de voir sur les Sentences.

Qu'on ne fasse donc point ce tort à saint Thomas, de le faire auteur d'un si visible relâcheinent de la discipline : c'est assez de l'avoir fait, sans qu'il y pensât, le défenseur de la comédie; sans encore lui faire dire qu'on la peut jouer dans le carême, quoiqu'il n'y ait pas un seul mot dans tous ses ouvrages qui tende à cela de près ou de loin ; et qu'au contraire il ait enseigné si expressément, que les spectacles publics répugnent à l'esprit de pénitence que l'Eglise veut renouveler dans le carême. Pour ce qui regarde les dimanches, notre au XXX.

Profanateur commence par cette remarque : «

les que

tion du di» saints jours nous sont donnés non-seulement manche :

(1) Lib. iv, dist. xvi.

les.

étrange ex- » pour les sanctifier, et pour vaquer plus qu'aux plication du

» autres au service de Dieu, mais encore pour précepte de la sanctifica. » prendre du repos à l'exemple de Dieu même » : tion des fê- d'où il conclut a que le plaisir étant le repos de

„ l'homme », selon saint Thomas, il peut prendre au jour de dimanche celui de la comédie, pourvu que ce soit après l'office achevé : à quoi il tâche encore de tirer saint Thomas, qui premièrement ne dit rien de ce qu'il lui fait dire; et secondement, quand il le diroit, on n'en

pourroit rien conclure pour la comédie, qui est le sujet dont il s'agit.

J'aurois tort de m'arrêter davantage à réfuter un auteur qui n'entend pas ce qu'il lit: mais il faut d'autant moins souffrir ses profanations sur l'Ecriture et sur le repos de Dieu, qu'elles tendent à renverser le précepte de la sanctification du sabbat. Il est donc vrai que nous lisons ces paroles dans l'Exode (1): « Vous travaillerez » durant six jours : le septième vous cesserez » votre travail, afin que votre bouf et votre ânew, et en leur figure, tous ceux dont le travail est continuel, « se reposent, et que le fils de votre » esclave et l'étranger se relâchent ». Nous pouvons dire ici avec saint Paul (2): « Est-ce

que » Dieu a soin des boufs ? Numquid de bobus cura » est Deo » ? Non sans doute, il n'en a pas soin pour faire un précepte exprès de leur repos : mais sa bonté paternelle, qui sauve les hommes et les animaux, comme dit David (3), pourvoit au soulagement même des bêtes, afin que les (1) Exod. xxIII. 12. — (a) I. Cor. ix. 9. (3) Ps. xxxv.

1.7.

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