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LETTRE XXX.

AU MÊME.

Il lui parle de la manière forte et puissante dont Dieu sait agir

pour gagner les cæurs ; lui explique en quoi consiste la droiture du coeur, et ce qu'il faut faire pour l'acquérir;, se plaint de ce que le maréchal l'avoit soupçonné d'être changé à son égard.

Il y a si long-temps que je n'ai eu de vos nouvelles, que je ne puis plus tarder à vous en demander. J'apprends que Dieu vous continue ses miséricordes, et je n'en doute pas : car il étend ses bontés jusqu'à l'infini; et il ne vous quittera pas qu'il ne vous ait mis entièrement sous le joug. Sa main est forte et puissante , et il sait bien attérer ceux qu'il entreprend : mais il les soutient en même temps; et enfin il fait si bien, qu'il gagne tout-à-fait les cours. Il faut souvent se donner à lui

pour

le prier d'exercer sur nous sa puissance miséricordieuse, et de nous tourner de tant de côtés, qu'à la fin nous nous trouvions ajustés parfaitement à sa vérité, qui est notre règle et qui fait notre droiture. « Ceux qui » sont droits vous aiment », dit l'épouse dans le cantique (1) : car ceux qui sont droits aiment la règle, ceux qui sont droits aiment la justice et la vérité; et tout cela c'est Dieu même. Mais pour ajuster avec cette règle, si simple et si droite, notre coeur si étrangement dépravé, que ne faut-il point souffrir, et quels efforts ne faut-il point faire ? Il faut aller assurément jusqu'à nous briser, et à ne plus

(1) Cunt. 1. 3.

rien laisser en son entier dans nos premières inclinations. C'est le changement de la droite du Trèshaut; c'est ce qu'il a entrepris de faire en vous; c'est ce qu'il achevera si vous êtes fidèle à sa grâce, qui vous a prévenu si abondamment.

Mandez-moi , je vous supplie, si la longue solitude ne vous abat point, et si votre esprit demeure dans la même assiette, et ce que vous faites pour vous soutenir et pour empêcher que l'ennui ne gagne. Une étincelle d'amour de Dieu est capable de soutenir un cour durant toute l'éternité. Ditesmoi comme vous êtes; et, je vous prie, ne croyez jamais que je change pour vous. J'ai toujours un peu sur le cæur le soupçon que vous en eûtes : et qu'auriez-vous fait qui me fit changer? Quoi, parce que vous êtes moins au monde , et par conséquent plus à Dieu, je serois changé à votre égard ! Cela pourroit-il tomber dans l'esprit d'un homme qui sait si bien que les disgrâces du monde sont des grâces du ciel des plus précieuses ? Priez pour moi, je vous en supplie : remerciez-le des miséricordes qu'il fait si abondamment à ma seur Louise de la Miséricorde (1).

A Saint-Germain, ce 19 mars 1675.

(1) Madame de la Vallière; c'étoit le nom de religion qu'elle avoit pris en se faisant Carmélite.

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LETTRE XXXI.

A DOM MABILLON, RELIGIEUX BÉNÉDICTIN.

Il lui témoigne la satisfaction qu'il aura de le posséder quelque

temps à Saint-Germain-en-Laye.

J'ai une joie extrême de ce que nous pourrons vous tenir ici quelque temps. Je vous supplie de témoigner à vos Pères l'obligation que je leur ai de m'accorder cette grâce. Les Pères des Loges vous recevront avec plaisir : vous y serez très-bien logé, et en état de faire tout ce qui sera nécessaire pour votre santé. Si vous avez besoin de médecins, nous vous en donnerons de très-affectionnés, qui ne vous importuneront pas et qui vous soulageront. Loin de vous fatiguer l'esprit, nous songerons à vous divertir; et votre divertissement fera notre utilité. Venez donc quand il vous plaira; le plus tôt sera le meilleur. Dites à M. de Cordemoy tout ce qui vous sera nécessaire; on y donnera l'ordre qu'il faut. Je suis de tout mon coeur, votre très-humble, etc.

A Saint-Germain, ce 28 mai 1675.

LETTRE XXXII.

AU MARÉCHAL DE BELLEFONDS.

Sur la maladie de son fils, et les leçons que Dieu donne aux

hommes: dans de pareilles épreuves , et sur les dispositions que demandoit l'affaire dont le prélat s'étoit trouvé chargé.

Je viens de voir M. votre fils, qui, Dieu merci, est sans fièvre, le pouls fort réglé, nulle chaleur ; et qui même, à ce que je vois , n'est pas si foible qu'on le devroit craindre après une si grande maladie. Il y a eu des jours d'une extrême inquiétude. Dieu a voulu se contenter de votre soumission; et sans en venir à l'effet, il a reçu votre sacrifice. Vous savez ce que veulent dire de telles épreuves. Il remue le cæur dans le plus sensible; il fait voir la séparation toute prochaine : après il rend tout d'un coup ce qu'il sembloit vouloir ôter; afin qu'on sente mieux de qui on le tient, et de qui on possède dorénavant ce qu'on a d'une autre sorte. Il faut souvent songer, durant ces états, à cette leçon de saint Paul (1) : « Le temps est court; que ceux qui » pleurent soient comme ne pleurant pas, et ceux

qui se réjouissent, comme ne se réjouissant pas; » car la figure de ce monde passe ». Il faut avoir des enfans comme ne les ayant pas pour soi; mais songer que celui qui leur donne l'être, les met entre les mains de leurs parens, pour leur donner le digne emploi de lui nourrir et de lui former des

(1) I. Cor. vii. 29, 30, 31.

serviteurs :

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serviteurs : du reste, les regarder comme étant à Dieu et non à nous. Car qu'avons-nous à nous, nous qui ne sommes pas à nous-mêmes? Et plût à Dieu

que comme en effet nous sommes au Seigneur, nous nous donnions à lui de tout notre cour, rompant peu à peu tous les liens par lesquels nous tenons à nous-mêmes !

Que je vous ai souhaité souvent parmi toutes les choses qui se sont passées, et qu'une demi-heure de conversation avec vous m'auroit été d'un grand secours ! J'ai eu cent fois envie de vous écrire : mais outre qu'on craint toujours pour ce qu'on expose au hasard que courent les lettres, on s'explique toujours trop imparfaitement par cette voie.

Priez Dieu pour moi, je vous en conjure; et priezle qu'il me délivre du plus grand poids dont un homme puisse être chargé, ou qu'il fasse mourir tout l'homme en moi, pour n'agir que par lui seul. Dieu merci, je n'ai pas encore songé, durant tout le cours de cette affaire (1), que je fusse au monde : mais ce n'est pas tout; il faudroit être comme un saint Ambroise, un vrai homme Dieu, un homme de l'autre vie, où tout parlât, dont tous les mots fussent des oracles du Saint-Esprit, dont toute la conduite fût céleste. Dieu choisit ce qui n'est pas pour détruire ce qui est (2): mais il faut donc n'être pas;

c'est-à-dire, n'être rien du tout à ses yeux, (1) Il paroît qu'il s'agit ici des avis qu'il avoit donnés au Roi, au sujet de madame de Montespan, et des exhortations qu'il faisoit à cette dame, pour la porter à mener une vie vraiment chrétienne. Les lettres suivantes éclairciront ce fait.

(2) 1. Cor. 1. 28.

BOSSUET. XXXVII.

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