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Lundi 7 et mardi 8 avril 1851,

MIRABEAU ET SOPHIE.

(Dialogues inédits.)

Une Étude du xviiio siècle où manqueraient Rousseau et Voltaire ne serait pas plus incomplète que cette même Étude d'où serait absent Mirabeau. Il est la première grande figure qui ouvre l'ère des révolutions, qui traduit en discours et en actes publics ce qu'avaient dit les livres; la première qui se dessine, en la dominant encore, dans la tempête. Aborder Mirabeau en plein serait une rude tâche, et il n'est pas de ceux qui se laissent prendre de biais et qu'on effleure. Aujourd'hui pourtant, grâce à un secours bienveillant, l'idée m'est venue de le ressaisir dans l'épisode le plus saillant de sa jeunesse, dans cet épisode trop célèbre, sa liaison avec Sophie, et de m'en faire une occasion pour rassembler et rappeler quelques idées qui ne peuvent manquer de naître toutes .es fois qu'on s'approche de cet extraordinaire et prodigieux personnage.

Il y a seize ou dix-sept ans que le fils adoptif de Mirabeau, M. Lucas-Montigny, a publié huit volumes de Mémoires qu'il a eu le droit d'intituler Mémoires de Mirabeau, tant les sources en sont de première main, continuellement authentiques et domestiques. Les Correspondances du père et de l'oncle du grand tribun, la Notice sur son grand-père, et en général toutes les pièces qui font le tissu de ces huit volumes, ont révélé une race à part, des caractères d'une originalité grandiose et haute, d'où notre Mirabeau n'a eu qu'à descendre pour se répandre ensuite, pour se précipiter comme il l'a fait et se distribuer à tous, tellement qu'on peut dire qu'il n'a été que l'enfant perdu, l'enfant prodigue et sublime de sa race. Depuis la publication des Mémoires de SaintSimon, vers lesquels l'air et le ton des ancêtres de Mirabeau reportent naturellement la pensée, il ne s'est rien publié d'aussi marquant dans ce genre de Mémoires historiques. L'épisode des amours avec Sophie, qui ont été le grand éclat et le grand scandale de la jeunesse de Mirabeau, est traité dans ces Mémoires avec des détails nouveaux et une extrême précision. Mais l'espèce de réserve que commandait pourtant la piété domestique, a quelquefois resserré M. Lucas-Montigny, et aujourd'hui c'est grâce à lui-même et à ses obligeantes communications que nous venons nous servir de quelques pièces dont il n'avait fait dans le temps qu'un usage plus restreint. Ces pièces, bien entendu, sont de celles qui n'ajoutent rien au scandale d'autrefois, qui peuvent se présenter à tous, et qui prêtent à des considérations littéraires ou morales; c'est pour cela que l'honorable possesseur nous les a confiées et que nous nous en servons.

Lorsque Mirabeau arriva, le 25 mai 1775, pour être détenu au fort de Joux, sur la demande de son père qui l'y faisait transférer du château d'if où il avait été enfermé dix mois, il était âgé de vingt-six ans, et en butle, depuis plus de dix ans déjà, aux sévérités et aux persécutions paternelles. Né le 9 mars 1749 d'une race florentine établie depuis cinq siècles en Provence, le cinquième de onze enfants et l'aîné des garçons, GabrielHonoré de Mirabeau avait, en naissant, apporté plusieurs des traits essentiels de la famille paternelle, mais en les combinant avec d'autres qui tenaient de sa mère. Il fut énorme dès l'enfance : « Ce n'était, suivant la définition de son père, qu'un mâle monstrueux au physique et au moral.» Défiguré, à l'âge de trois ans, par une petitevérole maligne et confluente, sur laquelle sa mère, pour l'achever, s'avisa d'appliquer je ne sais quel onguent, il acquit ce masque qu'on sait, mais où la physionomie, qui exprimait tout, triomphait de la laideur. A le bien voir, et la première impression passée, derrière ces coutures de petite-vérole et cette bouffissure, on distinguait du fin, du noble, du gracieux, les lignes primitives de ses pères. Il avait une main des plus belles. Il avait les gros yeux de la race, et qui, charmants dans les portraits de ses père, oncle et aïeul, le devenaient aussi chez lui toutes les fois qu'une femme s'oubliait à le regarder : « Ce sont ces certains yeux couchés, disait-il, que, sur mon honneur, je ne saurais appeler beaux, dusses-tu me battre (c'est à Sophie qu'il écrivait cela), mais qui enfin disent assez bien, et quelquefois trop bien, tout ce que sent l'âme qu'ils peignent. » Il tenait pourtant de sa mère (Mlle de Vassan) des caractères qui gâtaient fort et qui ravalaient même, disait son père, la hauteur originelle du type, qui en altéraient certainement la noblesse, mais qui en corrigerent aussi la dureté. Il tenait de sa mère la largeur du visage, les instincts, les appétits prodigues et sensuels, mais probablement aussi ce certain fonds gaillard et gaulois, cette faculté de se familiariser et de s'humaniser que les Riquetti n'avaient pas, et qui de

viendra un des moyens de sa puissance. Partout où il était de sa personne, ce jeune homme, d'une atroce laideur, n'imposait pas seulement, il séduisait. Quand on parle de Mirabeau, on ne saurait assez insister sur cette organisation physique si singulière, si déterminante en lui. Son père, jusque dans ses plus grandes rigueurs, ne pouvait s'empêcher de le reconnaître : « Il y a bien du physique dans ses écarts. » Que ne pouvait-on pas attendre, en fait de fougue et d’exubérance, de celui qui, en venant au monde, avait dans la bouche deux dents molaires déjà formées; qui, sortant de Vincennes après quarante-deux mois de réclusion, à l'âge de plus de trente ans, se trouvait non-seulement grossi, mais grandi au physique, et dont la chevelure immense était douée d'une telle vitalité, que vers la fin, dans ses maladies, le médecin, avant de lui tâter le pouls, demandait en entrant au valet de chambre comment était ce jour-là la chevelure de son maître, si elle se tenait et frisait d'elle-même, ou si elle était molle et rabattue ?

Ce n'est là qu'un aperçu du monstre, comme Eschine disait de Démosthène; mais il ne faut rien s'exagérer et ne pas faire coinme les enfants qui se prennent au masque et s'y tiennent. Le dessous, encore une fois, était d'une nature moins effrayante, d'une nature riche, ample, copieuse, généreuse, souvent grossière et viciée, souvent fine aussi, noble, même élégante, et, en somme, pas du tout monstrueuse, mais des plus humaines. Je reviendrai fort dans la suite sur ce dernier point.

Il serait trop long d'essayer à faire comprendre pourquoi son père, le marquis de Mirabeau, envoyait ainsi, de château fort en château fort, son fils déjà marié, père de famille lui-même, capitaine de dragons, et qui s'était distingué dans la guerre de Corse. Les causes alléguées (quelques dettes, une affaire d'honneur), si graves qu'on

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