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dangereux, d'autant plus qu'il séduit par sa belle apparence: il se trouve assez fréquemment en Amérique, sur le bord des eaux ou dans les marais : vous pourrez peut-être en trouver ici. Son aspect est fort agréable; le fruit de cet arbre ressemble à de très-jolies pommes jaunes avec des taches rouges. C'est un des poisons les plus forts qui existent; on dit même qu'il est dangereux de s'endormir sous l'ombrage de l'arbre qui le produit. Soyez donc bien sur vos gardes contre cet arbre et son fruit pernicieux : il est connu sous le nom de mancenillier. En général, je vous exhorte à ne rien manger de ce que vous trouverez, quelque appétissant que cela vous paraisse, avant de me l'avoir montré; promettez-le-moi tous, grandset petits.

Jack. Je vous le promets, et je tiendrai mieux ma parole qu'Adam ne la tint au bon Dieu, qui lui avait défendu de manger la pomme qu'il avala. ,

Le Père. Tu feras très-bien; mais ne sois pas si présomptueux ni si prompt à blâmer ce que tu feras toi-même; tu serais, je le parie, le premier à te laisser entraîner par quelque madré polisson qui viendrait te dire que j'ai voulu me moquer de toi; que la pomme du mancenillier est parfaite, qu'elle te rendra fort comme un lion. Ta gourmandise et ta vanité te feraient oublier mes conseils et croquer ce fruit à belles dents. Mais en voilà assez; allons au lieu de poisons manger nos pommes de terre en toute sécurité : nous donnes-tu autre chose, bonne mère? La Mère. Oui, mes amis; j'ai fait cuire le pingoin, la chasse de M. Jack.

A dire vrai, il nous parut être un peu coriace et sentir le poisson. Jack n'en voulut pas convenir; il nous assura que c'était un manger de roi ; on le laissa s'en régaler à son aise. D'abord, après dîner, nous allâmes visiter nos poules. Celles qui avaient mangé du manioc se portaient à merveille, ainsi que le singe, qui nous le prouva en faisant mille gambades. « A l'ouvrage donc, mes petits mitrons, leur dis-je en riant ; à la boulangerie! i

La farine de manioc fut tirée du sac; on alluma un grand feu pour avoir beaucoup de braises; dès qu'il y en eut assez, j'assignai à chacun de mes fils un'foyer particulier, avec une plaque de fer et une noix de coco pleine de farine, pour faire son pain, i Voyons qui de vous fera le meilleur, leurdis-je. n llsse rangèrent en demi-cercle autour de moi, pour voir comment je m'y prendrais et pourm'imiter. Nous ne réussîmes pas mal pour le premier essai, quoiqu'il y eût bien quelques petits gâteaux un peu brûlés; mais ce fut la part des pigeons et des poules, qui caquetaient autour de nous pour en avoir. Touten travaillant, mes petits mitrons goûtaient fréquemment leur pâtisserie, en sorte qu'il fallut assez de temps pour en obtenir une provision. Quand nous eûmes fini, une grande gamelle de lait fut apportée, et nous fîmes un excellent goûter de pain frais trempé dedans; ce fut pour nous un vrai régal; nous livrâmes ensuite à nos bêtes les restes du repas. Je remarquai avec plaisir que les pingoins que j'avais conservés vivants s'accommodèrent fort bien de cette nourriture, et qu'en général ils commençaient à perdre leur timidité; j'eus donc pitié de leur captivité, je les séparai de leurs camarades, et ils furent tous contens de se sentir en liberté. Le reste de cette journée fut employéà quelques voyages de mes flls avec leurs brouettes, de moi avec l'âne et le radeau, pour rapporter à la maison le reste des effets conquis sur le vaisseau. Lorsque tout fut en ordre, nous allâmes nous mettre dans nos lits, après avoir remercié Dieu des biens dont il nous comblait. CHAPITRE XXI. La pinasse et le pétard. J'avais un désir irrésistible de retourner au vaisseau ; mais je voulais y aller en forces, afin de pouvoir, avec tous nos bras rassemblés, tâcher de conquérir la pinasse que nous avions découverte la veille; j'aurais voulu même y mener ma femme; mais elle avait pris une telle horreur du perfide élément, qu'elle m'assura qu'elle s'y trouverait mal, et serait plus embarrassante qu'utile; j'eus même beaucoup de peine à l'engager à m'abandonner tous ses enfans, à l'exception du cadet; il fallut que je lui donnasse ma parole de revenir le soir, et de ne plus passer de nuit sur le vaisseau naufragé; j'y consentis à regret. Enfin elle nous laissa partir lorsque nous eûmes déjeuné, mais ce ne fut pas sans soupirs; mes trois garçons, au contraire, étaient gais, dispos et fort contents

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