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était seulement un peu de côté. En voyant que j'avais aussi bien réussi, je ne pus retenir des cris dejoie, qui surprirent beaucoup mes enfants; car la vue de la dévastation effroyable les avait très-aflligés; ils me regardaient avec étonnement. « Elle est à nous, ra'écriai-je, la belle pinasse; il nous est facile de la mettre en mer: venez tous dessus, chers enfants; allons voir si elle n'a pas souffert. Fritz. Ah ! je comprends ce que c'est, mon père, vous avez fait vous-même sauter la paroi du vaisseau avec de la poudre, afin de faire une ouverture pour la pinasse. Mais comment cette ouverture a-t-elle pu être aussi grande? Le Père. Je vous conterai tout cela en détail, si ma pinasse n'a point de mal, et s'il n'y a point de danger de feu sur le vaisseau. » Nous entrâmes par la nouvelle fente, et au premier regard je reconnus que la pinasse était intacte, et qu'il n'y avait nulle part ni feu ni flamme; mais le mortier et des morceaux de la chaîne s'étaient enfoncés dans la paroi opposée, qui était aussi fracassée en partie. Tranquille alors, j'expliquai à mes fils ce que c'était qu'un pétard ; comment je l'avais arrangé, et tous les services que m'avait rendus les vieux mortier. J'examinai l'ouverture de la pinasse, et je vis que, par le moyen du cric et du levier, nous pourrions facilement la mettre à l'eau. J'avais eu la précaution d'avance, en la remontant, de poser sa quille sur des cylindres, en sorte qu'avec quelques efforts on pouvait en venir à bout; mais, avant de la lâcher, j'y attachai une longue et forte corde, dont je fixai l'autre bout à l'endroit le plus solide du vaisseau, pour la retenir, si la commotion la lançait trop avant dans la mer. Nous nous mîmes avec vigueur à l'ouvrage, chacun armé d'un levier, et moi faisant jouer le cric: bientôt la pinasse fut en mouvement et se lança avec force dans la mer; la corde l'empêcha de s'éloigner, et nous servit à la diriger jusqu'à l'endroit où je chargeais le radeau, et où, pour cet effet, j'avais attaché une poulie à une poutre avançante, et qui devait me servir aussi à équiper de mâts et de voiles notre joli bâtiment. Je rassemblai toutes mes connaissances sur l'art de gréer un vaisseau, et le mien fut bientôt en état de voguer. Alors l'esprit militaire s'éveilla tout àcoup dans l'âme de ma jeune troupe, et elle n'eut plus de repos. Maîtres d'un vaisseau monté de deux canons, rempli de fusils et de pistolets, mes enfants se croyaient invincibles et en état de résister à des flottes entières de sauvages, de les détruire même de fond en comble; peu s'en fallait qu'ils ne désirassent de les voir arriver. Pour moi, je leur disais que je priais Dieu de tout mon cœur de ne pas nous mettre dans la triste nécessité de faire usage de notre artillerie. La nuit nous surprit avant que notre ouvrage fût achevé; nous reconduisîmes la pinasse derrière le vaisseau, où nous la laissâmes attachée à la corde, et nous rejoignîmes ma femme, à qui nous n'en parlâmes point, pour nous donner le plaisir de la surprendre. Nous lui dîmes qu'un petit baril de poudre avait sauté et fracassé une partie du vaisseau, et rien de plus. Lors même qu'elle aurait regardé avec la lunette d'approche, elle n'aurait pu voir la pinasse, qui était cachée derrière le corps du navire. Deux jours furent encore employés pour équiper et charger complétement notre belle barque. Lorsqu'elle fut achevée et prête à cingler, il me fut impossible de résister aux persécutions de mes fils, qui me demandaient, en récompense de leur zèle au travail et de leur discrétion, de pouvoir saluer leur mère de deux coups de canon en approchant de terre: aussitôt ils furent chargés, et mes deux cadets s'établirent à côté, la mèche allumée, et prêts à mettre le feu, pendant que Fritz avait pris sa place près du mât pour commander et diriger les câbles; moi, comme de raison, je m'établis au gouvernail pour diriger le bâtiment, et nous partîmes avec des cris de joie pour notre chère demeure. Le vent était favorable, et soufflait si vivement, que nous passions avec la rapidité d'un oiseau sur le miroir de la mer:

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fus saisi d'un frisson par cette vélocité excessive, qui amusait extrêmement mes enfants. Notre bateau de cuves, que j'avais attaché à la pinasse et chargé de beaucoup de choses, volait avec nous comme la chaloupe de notre bâtiment. A l'entrée de la baie Sauveur, nous baissâmes la grande voile, afin de pouvoir mieux nous diriger; et peu à peu nous laissâmes aussi tomber toutes les autres, pour ne pas être jetés par la violence du vent contre les rochers dont cette côte est bordée. Ainsi notre course fut ralentie, et nous pûmes sans crainte commencer la grande affaire de la salutation. N° 1, feu! n° 2 , feu 1 cria le commandant Fritz; et Jack et Ernest firent feu. Les coups retentirent fortement contre les rochers, et les échos du rivage les répétèrent majestueusement. Fritz, qui ne restait pas en arrière quand il était question de tirer, fit partir ses deux pistolets en même temps, et nous criâmes tous à la fois un houra de toute la force de nos poumons.

i Soyez les bien-venus, mes bien-aimés! »

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