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répondit la bonne mère saisie d'étonnement et de joie. < Soyez les bien-venus! » criait aussi de sa voix enfantine mon petit François, qui était à côté d'elle, encore tout effrayé, et ne sachant pas bien s'il devait s'affliger ou se réjouir. Nous tâchâmes alors, avec nos rames, de pousser vers la terre derrière une petite hauteur de rochers qui pouvait nous servir d'abordage: alors ma femme et mon petit accoururent pour nous recevoir. < Méchants ! nous dit la première en nous embrassant de tout son cœur, quelle frayeur vous m'avez faite avec votre artillerie et votre petit vaisseau! En le voyant s'approcher avec vitesse, et ne pouvant m'imaginer d'où il venait, ni qui il renfermait, je me glissai en tremblant avec mon petit François derrière les rochers; les coups de canon ont redoublé mon effroi; et si je n'avais entendu presque en même temps votre voix, Dieu sait où nous aurions couru... Enfin, c'est vous: que le ciel en soit béni! Mais oui, voilà un charmant petit vaisseau: je crois bien que je pourrais à présent prendre sur moi de le monter et de retourner sur la mer; il nous sera d'une grande utilité, et je vous pardonne en sa faveur vos éternelles absences. » Son fils aîné la pressa d'entrer dans la pinasse; il l'aida à y monter. Dès quelle y fut placée, ses fils lui demandèrent la permission de tirer encore deux coups de canon en son honneur; et le vaisseau fut nommé de son nom VElisabeth. Mes fils me demandèrent aussi permission de changer le nom de la baie, et de l'appeler la baie du Salut; comme ce mot présentait deux sens qui lui convenaient également, j'y consentis; c'est ainsi que depuis nous l'avons toujours appelée, et c'est sous ce nom qu'on la verra figurer sur notre carte. La bonne mère fut très-contente ; elle loua notre habileté, notre persévérance: « Mais ne vous imaginez pas, nous dit-elle, que je vous donne tous ces éloges sans avoir droit aux vôtres, ainsi que mon petit François. Nous ne sommes pas restés oisifs; pendant que vous travailliez avec tant d'activité

TOME II. is

pour le bien commun, la maman et le petit cadet en faisaient autant de leur côté: s'ils ne peuvent le prouver aujourd'hui par des coups de canon, ils feront dans la suite leurs preuves avec de bons plats d'excellents légumes, qui seront très-bien accueillis après une promenade sur le vaisseau. Mais il ne tient qu'à vous, chers amis, de voir de suite notre ouvrage, i

Nous nous rendîmes à son aimable invitation , en sautant promptement sur le rivage; elle prit les devants, tenant par la main son petit associé François, et nous les suivîmes gaiement. Elle nous conduisit sur les hauteurs contre la paroi des rochers, là où le ruisseau des Chakals se précipite en cascade, et montra tout à coup à nos regards étonnés un beau jardin potager, divisé eu compartiments et en planches très-bien rangées, dont quelques-unes commençaient à lever; entre les compartiments étaient de jolis sentiers bien alignés, où l'on pouvait aller deux de front. « Voilà mon ouvrage et celui de mon fils, » dit-elle avec orgueil. Dans cette place, le terrain, qui n'est que de feuilles décomposées, était assez léger pour qu'une femme et un enfant pussent le travailler sans peine. Dans cette portion de terrain, j'ai mis des pommes de terre; dans celle à côté, sont des racines fraîches de manioc; ici, j'ai semé des laitues de plusieurs espèces; et voici la place que j'ai réservée pour des cannes à sucre. Tu pourras facilement conduire en ces lieux l'eau de la cascade avec des bambous; et, par ce moyen, mes plantes seront nourries, rafraîchies, et viendront à merveille. Mais vous n'avez pas tout vu: là, sur le talus du rocher, j'ai transplanté quelques plants d'ananas avec la racine et la terre; entre deux, j'ai semé des melons qui réussiront très-bien dans cet endroit abrité et chaud comme une couche. J'ai, comme tu le vois, préparé un terrain pour des fèves et des pois, et un autre pour toutes sortes de choux. Autour de chaque plantation, j'ai mis des grains de maïs dans la terre; comme il vient fort haut et touffu, il abritera mes jeunes plantes, qui ne seront pas brûlées par l'ardeur du soleil. » J'étais en extase devant ce beau et utile travail. « Tu es une excellente femme, m'écriai-je; je n'aurais jamais pu croire que toi et notre petit François vous eussiez assez de force et de discrétion pour effectuer en peu de temps, et à notre insu, une entreprise aussi pénible. La Mère. Je t'avouerai franchement que je ne croyais pas moi-même, en la commençant, en venir à bout; et c'est pourquoi je n'en ai dit mot à personne ; mais quand j'eus un peu avancé mon travail, je conçus l'idée de vous surprendre, et l'espoir d'y réussir me donna de la force et de l'activité. Je soupçonnais que vos courses journalières au vaisseau avaient aussi pour but quelque surprise que vous vouliez me faire: « A deux de jeu, me suis-je dit; je serai aussi mystérieuse qu'eux. » En nous prodiguant une quantité d'éloges et de plaisanteries réciproques, nous revînmes vers notre tente. Ce fut une de nos plus douces journées, car nous étions

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