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CHAPITRE XIV. Continuation du chapitre précédent et des découvertes. Avec des conversations variées, nous étions parvenus jusqu'à la longue chaîne des rochers d'où notre petit ruisseau s'échappait en cascades, qui faisaient un doux murmure et avaient un aspect délicieux; nous côtoyâmes la paroi de rocs qui devait nous conduire au Ruisseau des Chakals et de là à Zeltheim; nous retrouvâmes là l'herhe haute, où nous eûmes assez de peine à marcher; mais d'ailleurs nous avions deux points de vue trèsdifférents et très-agréables : l'un à notre droite, sur la vaste mer que nous voyions à quelque distance, l'autre sur l'île et la baie qui en formait l'entrée; à notre gauche était la chaîne de rochers, qui nous présentait le spectacle le plus pittoresque qu'il fût possible de désirer; ils me donnaient l'idée d'une belle serre de jardinier ouverte: au lieu de pots à fleurs, les petites terrasses, les fentes, les saillies, les corniches étaient couvertes des plantes les plusrareset les plus variées, et de la plus belle végétation. Dans le plus grand nombre se distinguait toute la famille des plantes grasses (i), la plupart épineuses et bien plus nourries quecellesque l'on cultive dans les serres d'Europe. Là se trouvaient en abondance la figue d'Inde avec ses larges palettes, des aloès de différentes formes et couleurs, le superbe cierge épineux, ou cactus, portant des tiges droites plus hautes qu'un homme, chargées de longs piquets en toiles : la serpentine laissait pendre le long des rocs ses innombrables tiges entrelacées, .et portant des fleurs formant une houppe d'un rose vif; et ce qui nous réjouit le plus et qui s'y trouvait aussi en abondance, le roi des fruits pour la forme et le goût, le bel ananas couronné. Nous

(1) 0» appelle plantes grasses un genre de plantes dont les feuilles sont épaisses et charnues, telles, par exemple, que les aloès.

tombâmes dessus avec avidité, parce que nous le connaissions et qu'il pouvait se manger sans autre préparation que de le cueillir; le singe ne fut pas le dernier à s'en saisir, et comme il sautait mieux que mes petits garçons, ils prirent plaisir à l'irriter pour qu'il leur jetât des pommes d'ananas lorsqu'ils n'y pouvaient atteindre; ils y allaient de si bon courage, que je jugeai à propos d'arrêter leur avidité, de peur que la crudité de ce fruit ne les rendît malades. Ma femme et moi nous en mangeâmes un ou deux avec grand plaisir, et après avoir donné des éloges bien mérités à cette excellente production des climats chauds, nous nous promîmes de venir souvent chercher là notre dessert. Enfin, j'eus le bonheur de découvrir aussi, au milieu des plantes diverses qui croissaient dans les fentes des rochers ou à leur pied, des karatas ou caratas (i), qui étaient en

(1) C'est une très-grande plante de l'Amérique, une espèce d'aloès, dont les feuilles sont épaisses et Tort amples, terminées en pointes triangulaires. Ces feuilles, Tome 11. s

partie en grande floraison ou ayant déjà perdu leurs fleurs; ils ressemblaient à de jeunes arbres. Le karatas est si parfaitement dépeint par nos voyageurs et nos naturalistes, que je ne pus m'y tromper, et que je le reconnus à l'instant à sa tige droite et svelte qui s'élève en pyramide sortant d'une touffe de feuillage assez semblable à celui de l'ananas, et forme dans le haut une si jolie ligure d'arbre, et à ses grandes feuilles terminées par unepointe triangulaire. Jevoulus faire admirer à mes enfans et le grandeur immense de ces feuilles , creusées au milieu en forme de coupe, et où l'eau de pluie se conserve très-longtemps, et ces belles fleurs

bouillies, donnent une espèce de fil qui sert à faire de l.i loile et des filets de pêcheur. Il y en a une espèce dont les feuilles sont courtes, et retiennent si bien l'eau de pluie, que c'est une grande ressource dans les lieux secs. Une autre espèce porte un fruit en forme de gros clou, qui a le goût de la pomme reinette. La moelle de cette utile plante sert aussi d'amadou, et la feuille, partagée dans son épaisseur, est un excellent remède pour les blessures. On y trouve aussi des filaments qui peuvent servir de fil. (Vatmont de Bomare.)

rouges. Comme je connaissais les propriétés de cette plante utile, dont la moelle sert d'amadou aux nègres, et dont les feuilles renferment un tissu d'où l'on tire un fil trèsfort, j'étais presque aussi content de ma trouvaille que de celle des pommes de terre, et j'assurai mes enfants que j'en faisais bien plus de cas que de l'ananas. Tous me répondirent, la bouche pleine, qu'ils me laissaient volontiers ces petits arbres à jolies fleurs, si je leur laissais les ananas. « L'ananas surpasse tout, disaient-ils; nous l'aimons même mieux que les pommes de terre : qu'est-ce qu'une plante agréable aux yeux lorsqu'elle ne porte aucun fruit? Serviteur à vos karatas; nos bons ananas sont bien préférables!

—Petitsgourmands ! m'écriai-je en colère; vous faites dans cette occasion comme ceux qui préfèrent une femme dont la figure est belle et qui a même de l'esprit, à celle qui a des vertus essentielles et un mérite plus durable. L'anamas flatte votre goût, chatouille agréablement votre palais; mais on peut s'en passer dans les besoins de la vie.

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