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flamme. L'odeur suave qui s'en exhalait me fit bien présumer de ce nouveau mets : dès qu'il fut grillé, j'en mangeai avec une pomme de terre qui me servait de pain, et je puis assurer tous les gourmands de notre Europe, que s'ils font cas d'un bon morceau, celui-là seul vaudrait la peine de faire le voyage de l'Inde : je n'avais de ma vie rien mangé d'aussi parfait. Fritz, qui d'abord prit, la liberté de me railler, et de m'assurer que, pour rien au monde, il ne mangerait de ma grillade, attiré par l'odeur et la bonne mine, ne put y résister. Il m'en demanda, et fit chorus d'éloges avec moi; il chercha dans le tronc de l'arbre toutes les larves qu'il put trouver, et en grilla à son tour. Après ce repas sensuel, nous nous levâmes pour continuer et finir notre excursion. Des épais buissons de bambous, dans lesquels il était impossible de pénétrer, y mettaient un terme naturel : il nous fut impossible de nous assurer si on pouvait passer au-delà de la paroi des rochers: nous tournâmes donc à gauche, contre la pointe de l'Espérance trompée, où la belle plantation de cannes à sucre, que nous avions découverte la première fois, nous attirait encore. Pour ne pas retourner au logis les mains vides, et nous faire pardonner notre longue absence, nous en coupâmes chacun un bon paquet, qui fut lié sur le dos de l'âne, et nous ne négligeâmes point d'en prendre chacun une canne pour la sucer chemin faisant. Nous arrivâmes bientôt au bord de la mer, où le chemin était ouvert et bien plus court; il nous conduisit en peu de temps au bois des calebasses, où nous trouvâmes notre claie telle que nous l'avions laissée : l'âne fut déchargé, et le paquet de cannes à sucre lié sur la claie; après quoi nous l'attelâmes avec les courroies, et le patient animal traîna ce qu'il avait porté. Nous arrivâmes à Falkenhorst sans autre aventure et d'assez bonne heure. Nous fûmes d'abord un peu grondés, puis questionnés, puis remerciés quand nous étalâmes nos trésors, et surtout nos cannes à sucre. Chaque enfant en prit une et commença à sucer; la mère s'en régala aussi. Il fallait entendre Fritz raconter avec feu toutes nos découvertes, imiter les gestes du coq à fraise, en le leur montrant, ce qui fit rire ses frères aux éclats: puis vint le tour de l'histoire du grand nid et du perroquet vert, qu'ils écoutaient avec transport et comme un conte de fée. Fritz leur montra le bel arros pourpre, qu'ils ne pouvaient assez admirer, ainsi que le grand geai bleu. Mais lorsque Fritz sortit de la poche de sa veste le petit perroquet vivant, je crus qu'ils deviendraient fous; ils sautaient tous de joie, et je fus obligé d'interposer mon autorité pour qu'il ne fût pas mis en pièces en se l'arrachant mutuellement. François demandait à son frère aîné s'il ne lui avait pas déjà appris bien des mots en chemin. « C'est toi qui seras son précepteur, lui dit Fritz, petit jaseur, et je crois qu'il saura bientôt babiller. » François le couvrit de baisers, lui répéta cent fois perroquet mignon, puis l'attacha par la pate à une des racines, en attendant qu'on lui eût fait une cage; il lui présenta des glands doux, dont il mangea avec appétit. Nous en fîmes tous autant, et nous racontâmes notre excellent dîner de larves de sagou, qui lit venir l'eau à la bouche à mes petits, mais non pas à leur mère, qui n'aimait pas les mets nouveaux et les bêtes extraordinaires. Je lui promis pour sa part des champignons parfaits, qui viennent d'eux-mêmes sur le résidu de la fécule de sagou :je l'enchantai aussi avec le projet de mes bougies de myrica, de mes bottes et de mes souliers de caoutchouc élastique, et Fritz en faisait tirer des morceaux à ses frères et les lâchait subitement, ce qui les amusait beaucoup. A la nuit tombante, nous grimpâmes notre échelle, et, après l'avoir retirée, nous nous livrâmes aux douceurs du sommeil, dont nous avions un grand besoiu.

TOME 11. i%

CHAP1TKE XXIV.

Occupations et travaux miles. Embellissements. Sentiment pénible et naturel. Le lendemain, la mère et les enfans ne me laissèrent aucun repos jusqu'à ce que j'eusse mis en train ma fabrique de bougies; je cherchai à me rappeler tout ce que j'avais lu sur cet objet, pour le mettre en pratique. J'aurais voulu avoir un peu de suif ou de graisse de mouton à mêler avec la cire des baies; je savais que la bougie en devient plus blanche et la lumière plus pure; mais n'en ayant point, il fallait nous contenter de la cire toute seule. Je mis des baies dans une chaudière, autant qu'elle put en contenir, et je les fis cuire sur un feu modéré : pendant ce temps-là ma femme fit des mèches avec du fil de toile de voile. Lorsque nous vîmes paraître au-dessus de la chaudière

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