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Ces deux circonstances nous obligèrent donc d'avoir encore recours au vaisseau échoué, que le ciel et la mer nous avaient conservé; nous savions qu'il y avait encore cinq ou six caisses remplies de chemises et de vêtemens de matelots dont nous pouvions nous servir, et nous soupçonnions qu'il y avait à fond de cale quelques tonnes de goudron ou dégraisse de char, quenous voulions transporter chez nous. A cela se joignaient la curiosité de savoir dans quel état était le vaisseau, et le désir de nous approprier, s'il était possible, quelques-uns de ses gros canons, pour les poser sur nos bastions, et pour être prêts à nous défendre en cas de guerre. Le premier jour où le temps me parut sûr et le vent favorable, j'allai au vaisseau avec mes fils ainés, et nous y arrivâmes sans obstacles; nous le trouvâmes encore serré entre les rochers, mais ayant cependant souffert de la mer et du vent. Nous nous mîmes sans tarder à l'ouvrage pour nous procurer quelques tonnes de goudron, et les mettre sur notre pinasse à l'aide de la poulie; nous nous emparâmes aussi des caisses d'habits et de ce qui restait de munitions de guerre, de poudre, de balles, etc., et même des canons qu'il nous fut possible d'emporter; mais les plus gros résistèrent à tous nos efforts, à peine parvînmes-nous à les soulever pour en ôter les roues, qui pouvaient nous être très-utiles. Nous nous bornâmes donc à chercher les moyens d'avoir une batterie de quatre en tout ou en partie, et nous employâmes à ce travail tout ce que nous avions d'art et de force. Nous retournâmes, dans cette intention, plusieurs jours de suite au vaisseau, où nous fîmes tous les préparatifs nécessaires pour rendre les canons mobiles, et nous revenions le soir chez nous, chargés de tout ce qui restait dans la carcasse du bâtiment, et qui pouvait être à notre usage, comme portes, fenêtres, serrures, ferraille de toute espèce. Kien n'échappait à notre brigandage, tellement qu'il ne resta enfin que les gros canons et trois ou quatre immenses chaudières des tinéesà une raffinerie de sucre, et qui étaient trop pesantes pour être mises sur la barque. Vous attachâmes peu à peu ces grosses pièces à deux ou trois tonneaux vides, bien enduits de goudron, et qui devaient se tenir au-dessus de l'eau et ne pas laisser enfoncer leur fardeau dans le mer. Quand ces mesures furent prises, je résolus de faire sauterle reste du bâtiment, comme j'en avais fait sauter une partie pour mettre la pinasse à flot. Je dirigeai mes vues du côté du corps du vaisseau où il n'y avait plus rien à prendre; je pensai que le vent et la marée nous apporteraient à terre les poutres et les planches bien commodément et sans nous donner de peine, et que tous ces bois de charpente, échoués sur la rivage et mis en sûreté, nous seraient utiles si nous voulions une fois nous bâtir une demeure. Nous préparâmes donc un tonneau de poudre, que nous avions laissé exprès à bord; nous le roulâmes dans la place où nous attendions les meilleurs effets de son éclat; nous y fîmes une petite ouverture, et, quand nous fûmes prêts à partir, nous y insinuâmes un bâton avec un bon morceau de mèche que nous allumâmes par le bout extérieur. Nous remontâmes alors promptement dans notre barque, que nous dirigeâmes vers la baie du Salut, où nous arrivâmes heureusement. Mais notre curiosité, dirigée sur le vaisseau et sur l'explosion qui devait avoir lieu d'un instant à l'autre, ne nous laissait aucun repos, quoique j'eusse fait la mèche assez longue pour espérer que le vaisseau ne sauterait pas avant l'approche de la nuit. Je proposai à ma femme de porter notre souper sur une pointe de terre, de laquelle on voyait distinctement le vaisseau, et nous attendîmes-là avec impatience le moment terrible de l'explosion. Bientôt, après le crépuscule, un tonnerre majestueux et une colonne de feu annoncèrent la destruction du vaisseau qui nous avait apportés dans ces contrées désertes et donné tant de richesses : aussi ne pûmes-nous voir son anéantissement sans un vif sentiment de douleur. Dans ce moment, et plus quejamais , l'amour de la patrie, ce puissant lien qui attache l'homme aux lieux où il est né, se ût sentir à nos cœurs; il nous semblait qu'ils étaient pour jamais déchirés. Nous nous rendîmes en silence et la tête baissée à notre tente; les cris de joie auxquels mes enfans s'étaient préparés, se changèrent en soupirs et en sanglots, que j'avais peine moi-même à étouffer. Ma femme était celle qui éprouvait le moins de peine : elle pensait avec plaisir que nous n'irions plus exposer notre vie sur ce bâtiment à demi détruit, et chaque jour elle s'attachait davantage à son île et à notre genre de vie. Le repos dela nuit nous calma cependant assez pour que notre premier soin fût d'aller sur le rivage examiner les traces de l'énorme desIructiondu bâtiment. Le vaisseau avait entièrement disparu; la mer était couverte de débris que les vagues nous amenaient, et je vis, avec une extrême satisfaction, flotter les tonnes vides attachées aux chaudières et aux canons. Nous sautâmes aussitôt dans notre pinasse, à laquelle notre bateau de

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