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et je vais vous prouver sur-le-champ si j'ai tort de lui préférer le karatas. Eruest, voilà mon briquet et une pierre à fusil, fais-moi le plaisir de m'allumer du feu.

Ernest. Je vous demande pardon, mon père, ce n'est pas tout, il me faut aussi de l'amadou : à quoi voulez-vous que le feu se communique? Le Père. C'est où j'en voulais venir. Lorsque l'amadou que nous avons apporté du vaisseau sera consumé, avec quoi nous procurerons-nous du feu? Sans feu, comment ferons-nous cuire nos alimens et ferons-nous aussi tant d'autres choses utiles?

Ernest. Je n'en serais pas en peine : nous imiterions les sauvages, qui frottent deux morceaux de bois l'un contre l'autre, jusqu'à ce qu'ils s'allument. Le Père. Bien obligé : pour nous, qui ne sommes pas des sauvages, et qui n'en avons pas l'habitude, ce serait un pénible travail;je parie qu'aucun de vous ne produirait une seule étincelle, quand même il frotterait toute la journée; et dans aucun cas vous n'obtiendrez du feu d'une manière aussi prompte, aussi sûre et aussi commode qu'avec de l'amadou. Ernest. En ce cas, nous n'avons qu'à prendre patience jusqu'à ce que nous trouvions un arbre à amadou, comme nous avons trouvé un arbre à courge. Le Père. Nous pourrions en faire aussi avec du linge en le brûlant dans un vase fermé, mais nous aurons besoin de notre linge pour un autre usage; ce qui vaudrait le mieux, ce serait de trouver dans quelque plante un amadou tout préparé tel que le moelle de ce karatas. » Je pris alors une tige morte de l'arbrisseau, j'en ôtai l'écorce, j'en fis sortir un morceau de moelle sèche et spongieuse, que je mis sur la pierre à feu, je donnai un coup de mon acier, et dans l'instant elle fut allumée. Mes enfans me regardaient avec étonnement, puis ils firent un saut de joie, en s'écriant: < Vive la plante à amadou! »

— Allons, dis-je, voilà déjà une utilité plus grande que celle qui n'a pour but que la gourmandise. A présent, votre mère nous dira avec quoi elle compte coudre nos habits lorsque sa provision de fil du sac enchanteur sera finie.

La Mère. Oui, il y a longtemps que j'y pense avec inquiétude, et je donnerais volontiers tous ces ananas pour trouver du lin ou du chanvre, qui me missent à même de coudre. Le Père. Eh bien, tu vas en avoir, chère femme : il est juste que je te procure une fois ce que ton cœur désire, et tu vas trouver du fil excellent sous ces feuilles, où la bonne nature a préparé un tissu : sans doute que les aiguillées ne seront pas plus grandes que la feuille même, mais il y en a qui ont précisément la longueur convenable. » J'en ouvris une, et j'en tirai un peu de fil trèsfort et d'un beau ronge, que je donnai à ma femme. « Combien il est heureux pour nous, me dit-elle, que tu aies autant lu et étudié! Nous autres ignorants, nous serions passés à côté de cette plante sans nous douter de son utilité : il sera cependant long et difficile de tirer ce fil par petites aiguillées au travers des épines.

Le Père. Pas du tout. Nous mettrons ces feuilles sécher au soleil ou à un feu doux; ce qui est inutile tombera , et la masse de fil restera intacte.

Fritz. Je vois bien à présent, mon père, qu'il ne faut pas se fier à l'apparence; il en est de cette plante ainsi que des hommes : on trouve souvent le plus de mérite où on ne le soupçonnait pas ; mais je crois cependant qu'il serait difficile d'en trouver à toutes les plantes épineuses qui croissent ici, et qui ne servent qu'à blesser ceux qui veulent approcher: à quoi peuvent-elles être bonnes?Le Père. Tu juges encore sur l'apparence, mon ami; la plupart ont des qualités médicinales , eton fait dans la pharmacie un grand usage de l'aloès ou cierge épineux, qui produit en abondance de très-belles fleurs ; on en a vu, dans des serres d'Europe, en porter à la fois plus de trois mille, ce qui devait être superbe à voir. ACarlsbad, dans les terres du comte de Limbourg, il y avait un aloès de vingt-six pieds de hauteur ; il avait produit à la fois vingt-huit rameaux, qui portèrent plus de trois mille fleurs dans l'espace d'un mois. Il y en a eu à Paris, à Leyde, en Danemark, d'aussi curieux. Plusieurs ont un suc résineux dont on fait des gommes plus ou moins précieuses; et voilà la figue indienne, qui est un végétal très-intéressant. Il croit dans les plus mauvais terrains, et, comme vous le voyez, presque toujours sur le roc; plus la terre est mauvaise, et plus ses feuilles sont épaisses et succulentes : je serais tenté de croire qu'il se nourrit d'air plutôt que de terre. On le nomme aussi raquette, parce que ses larges feuilles plattes ressemblent aux raquettes avec lesquelles on joue au volant. Cette plante porte une espèce de figue, qui est, dit-on, assez douce et savoureuse lorsqu'elle mûrit au soleil de son pays natal; elle doit aussi être saine et rafraîchissante. Voilà donc une première utilité. »

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À peine avais-je prononcé ces paroles, que mon petit Jack, leste et gourmand, était

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