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déjà grimpé sur les rochers pour attraper quelques-uns de ces fruits; mais il eut lieu de se repentir de sa précipitation : ces figues sont garnies de fines épines qui pénètrent dans la peau du téméraire qui les cueille sans précaution, et lui causent de vives douleurs. Mon pauvre enfant revint bientôt à moi, pleurant, frappant du pied et secouant ses doigts, qui en étaient garnis. Je n'eus pas le courage de lui faire une morale sur sa gourmandise, dont il était assez puni, et je grondai ses frères qui voulaient le railler, tout en lui ôtant ses petites épines. Je leur appris ensuite comment il fallait s'y prendre pour cueillir ce fruit armé; j'en fis tomber un très-mûr sur mon chapeau , j'en coupai les deux bouis, et je pus le saisir aux places coupées et le peler entièrement ; je lelivrai ensuite au jugement et à la curiosité de mon petit peuple. La nouveauté, plus que le goût, le leur fit paraître bon; ils en cueillirent tous, et chacun s'exerça à trouver une manière pour ne pas être piqué : Fritz inventa la meilleure; il l'ôta de l'arbre avec un bâton pointu, dans lequel il l'enfila, il le pela sur ce même bâton très-proprement, et l'offrit à sa mère qui le mangea avec plaisir. Pendant ce temps-là, je voyais Ernest qui tenait une figue au bout de son couteau, la tournait, la retournait, et l'approchait deson œil d'un aircurieux. « Jevoudrais bien savoir, dit enfin mon jeune observateur, quelles sont les petites bêtes que je vois dans cette figue, qu'elles sucent avec empressement : elles sont rouges comme un morceau d'écarlate.

Le Père. Ha! ha! ce pourrait bien être encore une nouvelle découverte, et une seconde utilité de cette plante. Voyons; je parie que ce sont des cochenilles.

Jack. Cochenilles! le drôle de nom! Qu'estce que cela, mon papa?

Lepère. C'est un insecte du genre de ceux qu'on appelle suceurs ou kermès : il se nourrit de la figue d'Inde, et il en tire sans doute cette belle couleur rouge-vif qui en fait un objet de commerce très-considérable pour les teinturiers; ilsen font le plus bel écarlate. En Amérique, on étend des linges sous les figuiers ; on les secoue, et, lorsque l'insecte est tombé, on le plie dans le linge, qu'on arrose de vinaigre ou d'eau froide, puis on le sèche et on l'envoie en Europe dans les ateliers de teinture, où on le paie très-cher pour teindre les draps en écarlate. Ernest. Je conviens à présent que, pour l'utilité, cette plante vaut dix fois plus que le bel et bon ananas ; mais celui-ci a aussi son mérite, et nous ne sommes pas obligés de choisir, nous pouvons jouir de l'utilité de l'un et de l'agrément de l'autre; même comme nous n'avons rien à teindre en écarlate, et que le fruit de la figue n'est certes pas aussi bon qu'un ananas, je suis encore pour ce dernier. Le Père. Et tu as tort, mon fils : je ne vous ai pas encore parlé de la plus grande utilité du figuier d'Inde; il sert de protecteur à l'homme. Fritz. De protecteur à l'homme! Oh ! comment cela, cher papa?

Le Père. On en fait, autour des maisons, des enclos, qu'aucune bête ne peut franchir, à cause de ses redoutables épines; car vous voyez qu'outre les petites qui ont meurtri les mains de Jack, il y en a encore une très-forte à chaque nœud. La Mère. Elles peuvent aussi servir d'épingles , et même de petits clous ; voyez comme elles retiennent mon vêtement!Le Père. Eh bien ! c'est une utilité de plus à laquelle je n'avais pas pensé. Vous voyez donc de quelle force sont de tels enclos; et on les fait d'autant plus facilement, qu'il suffit de planter en terre une de ces feuilles épaisses, elle y prend de suite racine et croît avec une grande rapidité : non-seulement c'est un préservatif contre les bêtes sauvages, mais aussi contre des ennemis ; ils ne pourraient passer au travers qu'en la coupant, et pendant cette opération, qui ne serait pas même sans danger, ceux qui seraient derrière auraient le temps de fuir ou de se défendre. » Jack, le roi des étourdis et des imprudens; prétendit que cette plante, étant très-molle, opposait peu de résistance, et qu'avec un coutcau, ou seulement un bâton , on pouvait facilement passer au travers. Pour nous le prouver, il commença à tailler avec son couteau de chasse une plante assez grande, dont il faisait tomber les raquettes de droite et de gauche ; mais une se trouva partagée, tomba sur le bas de sa jambe nue, et s'y attacha tellementparses épines, qu'ilpoussade nouveau des cris effroyables, et s'assit bien vite sur une pierre pour s'en débarrasser. Je ne pouvais alors m'empêcher, tout en l'aidant, de me moquer un peu de la récidive de son accident, causée par son opiniâtreté et son imprudence; je lui fis observer combien il serait difficile à des sauvages, qui sont presque nus, de forcer une telle barrière; et cette fois il en convint.

Ernest. « Oh! papa! je vous en prie, faisons vite une de ces barrières autour de notre demeure: nous n'aurons plus besoin d'allumer des feux pour nous préserver des bêtes féroces, et même des sauvages, qui peuvent, d'un jour à l'autre, arriver dans

TOME II. \

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