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tirer delà, suivant le conseil de leur frère, nous les arrêtâmes, en les priant de ménager davantage leurs munitions, qui étaient notre seul moyen de défense, et presque de nourriture, pour l'avenir. Je leur recommandai donc d'économiser le plus possible la pondre et le plomb, jusqu'à ce que nous eussions encore fait une visite au vaisseau échoué. Pour y suppléer, je leur appris à faire des petits lacets et à les suspendre aux branches du figuier; je leur conseillai de se servir pour cela de fils de karatas, qui sont forts et rudes comme du crin. Tout ce qui est nouveau amuse les enfants, les miens prirent grand goût à cette manière de chasser. Jack réussit à l'instant à faire ces petits lacs; je lui laissai François pour l'y aider, et je pris Fritz et Ernest pour faire avec moi la claie. Comme nous étions tous à l'ouvrage, car ma femme aidait ses deux petits, il s'éleva un tapage horrible parmi notre volaille : le coq criait plus fort que tout le reste ensemble, et les poules couraient çà et là comme si elles étaient poursuivies par un

renard, t Je ne sais ce qu'ont ces bêtes, dit ma femme en se levant ; tous les jours je les entends chanter comme si elles venaient de pondre, et je ne puis jamais trouver d'amls. » Dans ce moment, Ernest regarda par hasard le singe, et remarqua qu'il fixait ses yeux perçans sur les poules sans se détourner; et lorsqu'il vit venir ma femme, qui les chassait devant elle, il sauta vite sous une racine basse, et s'y blottit. Ernest, qui y fut aussitôt que lui, eut le bonheur de le saisir, et vit qu'il tenait dans sa patte un œuftout chaud qui venait d'être pondu, et qu'il cachait pour s'en régaler ensuite; il passa de là sous une autre, qu'Ernest visita également; il trouva des œufs dans toutes ces caches, et les apporta dans son chapeau à sa mère, à qui ils firent grand plaisir. Le singe en était si friand, qu'il les prenait à mesure que les poules les pondaient. Il n'eut d'autre punition de son petit brigandage, que d'être privé de sa liberté lorsque les poules voulaient pondre; il suffisait ensuite de le détacher et de le suivre, pour découvrir, par son instinct, où les poules avaient fait leurs œufs. Par ce moyen, notre ménagère en eut bientôt un bon nombre, et attendait avec impatience le temps où les poules couveraient, tant pour notre régal que pour multiplier leur espèce et augmenter notre basse-cour.

Sur ces entrefaites, Jack était grimpé au haut de l'arbre, et avait suspendu quelques lacets aux branches, pour prendre les mangeurs de figues; il en redescendit, et nous apporta la bonne nouvelle que nos pigeons domestiques, que nous avions apportés du vaisseau, avaient fait un nid dans les branches , où il y avait déjà des œufs. Je défendis alors de tirer sur l'arbre, dans la crainte qu'ils ne fussent blessés ou effrayés ; je commandai aussi qu'on regardât souvent aux lacets, de peur que nos pigeons n'y fussent pris, et ne s'étranglassent en se débattant; j'aurais même défendu qu'on n'en mît, si je ne l'avais ordonné moi-même peu de temps auparavant. Un instituteur fait toujours mal de se contredire ainsi, et de ne prouver par là à ses élèves qu'il avait mal fait de leur donner tel ordre; un mot révoqué dela part de l'instituteur en produira dix de la part de l'élève. On doit bien réfléchir avant de commander quelque chose à un enfant; mais lorsqu'une fois c'est fait, il ne faut plus revenir, ni par caprice, ni par indulgence, ni même par conviction. Mes enfants avaient déjà murmuré de ma défense au sujet de la poudre; et François, avec sa petite mine innocente, vint me dire qu'il n'y avait qu'à en semer, et que ses frères et lui laboureraient avec plaisir pour en récolter en quantité. Nous rimes tous de cette idée; le docteur Ernest mit en avant sa science. « Nigaud! lui dit-il, on voit bien que tu ne sais encore rien, avec ton champ de poudre à canon; crois-tu donc que se soit une semence qui vienne comme l'avoine?

Le Père. Et comment vient-elle, monsieur le savant? Tu dois au moins apprendre à ton petit frère ce que c'est que la poudre, et comment on la fabrique,, puisque tu te moques de lui et de son ignorance.

TOME II. «

Ernest. Je sais bien que c'est un produit de l'art; mais j'avoue que je ne puis pas bien expliquer comment on la fait : je pense que c'est avec du charbon pilé, puisqu'elle est si noire, et qu'on y mêle du soufre, dont elle a l'odeur.

Le Père. Ajoute du salpêtre, et tu n'auras pas mal répondu; le salpêtre est le principal ingrédient : mêlé avec du charbon, il s'allume très-promptement, et développe extraordinairement l'air qui s'y trouve renfermé; il se dégage subitement par l'action du feu, s'étend avec violence, et pousse au dehors, par une force étonnante, tout ce qui lui résiste: de sorte que les balles ou grenailles, lancées par cette force irrésistible, frappent l'objet qu'elles rencontrent au point de le détruire, ainsi que vous en faites l'expérience tous les jours en tirant des coups de fusil. •

Mes enfants me firent alors une foule de questions qui amenèrent une sorte de leçon de physique, aussi bien que je pus la faire d'après mes faibles lumières et sans instru

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