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rais qu'elles ne seraient pas bien loin , et je commandai à Ernest d'y aller avec Bill et de les ramener, pendant que, de l'autre côté de Zeltheim, je chercherais un endroit commode pour me baigner; et dans ce but je me mis en chemin. Je fus bientôt au bout de la Baie Sauveur, et je trouvai qu'elle finissait par un marais chargé des plus belles cannes de jonc qu'il fût possible de voir, et au-delà une suite de rochers escarpés, qui avançaient même un peu dans la mer, et formaient une espèce d'anse qui paraissait arrangée exprès pour le bain; les saillies des rochers formaient même comme des cabinets séparés, où l'on n'était point vu de ceux avec qui on se baignait. Enchanté de cette découverte, je criai à Ernest de venir me joindre, et, en l'attendant, je m'amusai à couper quelques joncs, pensant que je pourrais m'en servir utilement. Ernest n'arrivait point, ne me répondait point; je pris enfin le parti de retourner sur mes pas avec une certaine inquiétude; je le vis de loin étendu tout du long à l'ombre de noire tente : je m'en approche avec un grand battement de cœur, craignant qu'il n'eût été blessé, et je vois avec un plaisir inexprimable que mon petit drôle dormait comme une marmotte, pendant que l'âne et la vache broutaient de l'herbe dans son voisinage.

i Allons, allons, paresseux, criai-je au dormeur, réveille-toi; pendant que tu dors, au lieu de garder tes bêtes, elles pourraient bien te jouer le tourde passer encore lepont. » 11 se réveilla en sursaut, et fut bientôt debout, « Oh ! je leur en défie, me dit-il en se frottant les yeux ;j'ai ôté plusieurs planches qui laissent un vide qu'elles ne seront pas tentées de sauter. — A la bonne heure au moins, lorsque la paresse te rend inventif; mais c'est dommage de passer à dormir un temps où tu pourrais faire quelque chose d'utile. N'as-tu pas promis à ta mère de lui apporter du sel? L'inactivité est toujours un tort quand le travail est une nécessité. — Pardon , papa , mais j'ai travaillé de tête. — Ah, ah ! c'est nouveau à ton âge ! Quel est donc ce travail si important et si profond qui t'a endormi en y pensant? — Eh bien, oui, j'ai pensé combien il serait difficile d'amener sur terre tout ce qu'il y a encore d'utile pour nous sur le vaisseau. — Et as-tu trouvé quelque chose pour lever ces difficultés? — Non, pas grand'chose; je me suis endormi trop vite. — Et tu trouves là de quoi te vanter? A quoi bon chercher des difficultés si l'on ne sait comment on parvient à les vaincre? — Dans ce moment même, il me vient une idée. Il nous faut un grand radeau, mais les poutres son trop pesantes; il mesemblequ'il vaudrait mieux prendre beaucoup de tonnes vides et clouer des planches dessus, de manière que tout tînt ensemble. J'ai lu que les sauvages en Amérique remplissent d'air des peaux de chèvres, les lient l'une à l'autre, et font ainsi des radeaux avec lesquels ils passent les plus larges rivières. — Eh bien! voilà une idée dont nous pour

rons tirer parti un jour; mais à présent, mon fils, répare le temps perdu, et va chercher du sel dans ce sachet ; quand il sera plein, tu le videras dans le grand sac de l'âne, que tu rempliras également des deux côtés. Pendant ce temps-là, je vais me baigner pour me rafraîchir; ton tour viendra ensuite, et moi je garderai nos bêtes. Je retournai vers les rochers, et pris un bain délicieux; mais pour ne pas faire attendre mon petit garçon, je ne restai dans l'eau que peu d'instans. Dès que je me fus rhabillé, j'allai vers la place du sel, pour voir s'il avait avancé son ouvrage; il n'y était pas, et je croyais presque qu'il s'était rendormi dans quelque coin, lorsque des cris subits se firent entendre: • Papa, papa! un poisson, un poisson monstrueux! venez à mon secours, je ne puis presque plus le tenir, il dévore la ficelle. » Je courus où j'entendais la voix, et je trouvai Ernest sur l'extrême pointe de terre, en deçà du ruisseau, où, couché sur l'herbe afin d'avoir plus de force, il tirait avec effort un hameçon dont la ficelle pendait dans l'eau, et auquel était attaché un superbe saumon, qui tâchait de se débarrasser, et qui était sur le point d'entraîner l'enfant dans l'eau. J'accourus sans tarder, je saisis la ficelle, et je laissai aller librement le poisson dans l'eau , puis je le tirai doucement dans un endroit à bas fond, où il ne pût plus m'échapper; mais il fallut qu'Ernest se mita l'eau, et terminât avec sa petite hache la vie et les angoisses de la bête. Quand il fut à terre, j'estimai qu'il devait peser au moins quinze livres, de sorte que nous avions fait là une magnifique capture, qui augmenterait les provisions de notre bonne ménagère, et lui ferait grand plaisir. u Vraiment, dis-je à Ernest, tu as travaillé à présent, non-seulement de la tête, mais de tout le reste du corps : essuie la sueur de ton front, et repose-toi avant d'aller te baigner; tu nous as procuré là une excellente nourriture pour plusieurs jours , et tu t'es conduit en vrai chevalier sans peur. — C'est au moins très-heureux, me dit-il d'un ton modeste, que j'aie pensé à prendre avec moi ma ligne et mon hameçon.

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