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jamais qu'un petit, le porte dans une espèce de bourse placée entre les jambes de derrière. Autant que je sache, il n'a été trouvé, jusqu'à présent, que sur les côtes de la Nouvelle-Hollande, où le célèbre navigateur Cook l'a découvert le premier. Ainsi tu peux doublement te féliciter d'avoir tué un animal si rare et si remarquable.

— Il s'en est peu fallu que vous ne m'ayez enlevé cet honneur : comment se fait-il, papa, que vous l'ayez manqué? vous savez tirer mieux que moi ; j'avoue qu'à votre place j'en serais vivement piqué. — Bien au contraire, mon fils, je m'en réjouis.

— Ah ! voilà, par exemple, ce que je ne puis comprendre, qu'on puisse se réjouir d'avoir manqué un coup, expliquez-moi cela. — Je m'en réjouis, parce que j'aime mieux mon fils que moi-même, que je partage son plaisir et sa petite gloire bien plus vivement que si j'avais fait ce coup moi-même. > Ernest, touché, vint m'embrasser: i Bon père, me dit-il, je reconnais bien là votre amour paternel. — Et ta reconnaissance augmente ma joie, lui dis-je en lui rendant son embrassement; mais traînons à présent la bête jusqu'à notre claie. » Ernest me pria de lui aider plutôt à la porter; il avait peur de salir ce beau poil couleur de souris, en le traînant par terre; sa remarque me paraissait fondée. Je liai donc avec une corde les quatre jambes du kanguroo, et nous le portâmes avec peine, au moyen de deux cannes, jusqu'à notre claie, sur laquelle nous l'attachâmes. Bill, qui l'avait la première découvert et chassé, avait perdu sa piste, et rôdait de tous côtés dans les hautes herbes, sans doute avec l'espoir de le trouver: nous l'appelâmes et la comblâmes de caresses; mais cette récompense ne lui suffisait pas, elle se mit autour du kanguroo, dont la blessure saignait encore, et cherchait à le lécher. J'eus alors l'idée de le saigner entièrement, de peur que, dans un climat aussi chaud, on ne pût le conserver. Notre bonne chienne fut très-contente de son repas, et nous continuâmes gaiement notre route^vers Falkenhorst. Chemin faisant, notre conversation roula sur l'étude de l'histoire naturelle, sur la nécessité de l'étudier de bonne heure et d'apprendre à classer les plantes et les animaux d'après leurs marques distinctives; c'est ainsi que nous étions parvenus, au moyen de l'examen des dents, à reconnaître notre kangourou. Ernest me pria de lui dire sur cela tout ce que je pourrais me rappeler. » C'est, lui dis-je, une bête particulière, mais qui n'a pas été encore bien observée, et qui fournit peu à la narration. Ses jambes de devant, ainsi que tu le vois , ont à peine en longueur le tiers de celles de derrière, c'est tout au plus s'il peut s'en servir pour marcher; mais, avec leurs longues jambes de derrière ils font des sauts énormes, commes les puces et les sauterelles. Leur nourriture consiste en herbes et en racines, qu'ils arrachent très-adroitement avec les pates de devant. Ils s'asseyent sur celles de derrière, reployées, comme sur une chaise, pour regarder par-dessus l'herbe haute; ils s'appuient sur leur queue, qui a beaucoup de force, elle leur sert aussi à sauter et à les repousser fortement de la terre : on prétend que le kanguroo, privé de queue, ne peut presque pas sauter. » Nous arrivâmes enfin heureusement, quoiqu'un peu tard , à Falkenhorst, et de très-loin nous entendîmes les cris de joie qu'occasionnait notre retour. Tout notre monde accourut au-devant de nous; mais ce fut notre tour d'éclater de rire en voyant le plaisant costume des trois enfans: l'un avait une longue chemise de matelot, qui traînait autour de lui comme la robe d'un spectre; l'autre était caché dans une paire de pantalons, qui étaient attachés autour du cou et arrivaient jusqu'au bout du pied; le troisième avait une longue veste qui venait jusqu'à la cheville, et lui donnait l'air d'un portemanteau ambulant: tous marchaient lourdement, embarrassés dans leurs longs vêtements, mais se promenaient cependant avec fierté, comme des princes de théâtre. Après les avoir regardés en riant, je deman -dai à leur mère quelle était la cause de ces jeux de carnaval, et si elle avait voulu me donner un spectacle pour mon arrivée, en leur faisant jouer la comédie. Elle m'apprit que les garçons venaient aussi de se baigner, et que, pendant le bain, la bonne mère avait lavé leurs habits, qui ne s'étaient pas séchés aussi vite qu'elle l'avait espéré; son petit peuple impatient s'était jeté sur la caisse des habits de matelot, et chacun s'était vêtu suivant son goût. • J'ai mieux aimé, me ditelle, que vous les trouviez sous ce déguisement bizarre, que nus comme de petits sauvages; » et je trouvai qu'elle avait eu raison. Alors vint notre tour de rendre compte de notre voyage; à mesure que nous avancions dans notre récit on présentait, l'un après l'autre, tonnes, cannes, sel, poissons; et à la fin, avec un air triomphant, Ernest montra notre beau kangourou: il futd'abord entouré, admiré, et les chasseurs questionnés si vivement, qu'ils ne savaient auquel répondre. Fritz seul ne disait pas grand'chose; je voyais clairement sur sa physionomie ce qui se passait dans son âme;

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