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il était jaloux au dernier point de la belle chasse d'Ernest, mais il combattait fortement avec lui-même pour maîtriser sa mauvaise humeur: il y réussit enfin si bien, qu'il vint se mêler à notre entretien, à notre gaieté, et que personne que moi ne put se douter de ce qui venait de se passer dans son intérieur. Il s'approcha du kangourou , et l'examina avec attention. « Oui, Ernest, dit-il à son frère en le caressant, tu as fait là une bien belle chasse, et tu as été adroit et heureux. Mais, n'est-ce pas, mon père, la première fois que vous irez à Zeltheim ou ailleurs, pour quelque excursion, ce sera mon tour de vous accompagner? Ici, à Falkenhorst, nous n'avons jamais rien de nouveau; quelques grives, quelques pigeons dans nos filets, cela m'ennuie.

— Eh bien oui, mon cher Fritz, luidis-je, je te le promets, parce que tu as combattu vaillamment ta mauvaise humeur et ta jalousie contre Ernest, à qui tu enviais son kanguroo ; je ne manquerai pas de t'emmener lors de ma première excursion ; peutêtre demain irons-nous au vaisseau échoué. Mais permets-moi de te dire, mon cher Fritz, que tu devrais être bien plus fier de ce que j'ai assez bonne opinion de ta sagesse et de ta prudence pour te laisser ici la garde de ta mère et de tes frères, que de t'avoir fourni l'occasion de tuer ce kangourou : tu as fait ton devoir en ne te laissant pas entraîner, pour aller chasser, à quitter ceux qui nous sont chers, et je t'en loue et t'en aime davantage. Je dois aussi des éloges à Ernest de ce qu'il ne s'est pas trop livré à la vanité sur sa chasse extraordinaire, et qu'il ne vous a pas même raconté que j'ai honteusement manqué mon coup en tirant sur le kangourou. Savoir vaincre ses passions, mes chers enfants, et prendre de l'empire sur soi-même, est beaucoup plus beau que de donner adroitement la mort à une innocente bête; sans doute nous y sommes forcés dans notre position, et nous pouvons nous le permettre, mais non nous en enorgueillir. » Nous finîmes cette bonne journée par nos occupations ordinaires et par une distribution de sel à nos bêtes, pour lesquelles ce fut une grande fête. J'écorchai ensuite notre kanguroo (1), et il fut suspendu jusqu'au lendemain, pour être ensuite découpé par

(1) C'est le nom d'un quadrupède découvert à la Nouvelle-Zélande par le capitaine Cook. Il est de l'ordre des animaux rongeurs, et tient du chien levrier, du lièvre, et surtout de la gerboise. Il a, comme ce dernier animal, les pates de devant extrêmement courtes, et celles de derrière très-longues; mais la gerboise n'excède pas la grosseur d'un lapin, et le kangourou parvient à celle du mouton. Lorsque le kangourou marche, il saute sur ses jambes de derrière, tenant celles de devant pressés contre sa poitrine, et à l'aide de sa queue, qui lui sert comme d'une espèce de levier; de cette manière il marche assez vite; ct quand il est poursuivi, il fait des sauts de vingt àvingt-buit pieds d'étendue, et de cinq à six de hauteur. Dans l'état de repos, il roule sa queue, s'assied dessus, ou plutôt a l'air d'élre deboul, sa tète levée et ses pattes de devant pendantes : il s'en sert, comme les écureuils, pour porter son manger dans sa bouche. Elle est petite, ainsi que sa tête; et sa queue, dont il frappe son ennemi, parait être son seul moyen de défense. Sa chair est très-bonne à manger. {Voyez sa description et sa gravure dans le Dictionnaire d'histoire naturelte.)

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pièces, les unes destinées à notre premier repas, les autres à être salées et fumées. Turc et Bill firent un excellent souper avec ses entrailles, et nous en fîmes un très-bon aussi avec nos petits poissons frits et nos pommes de terre; mais il fut court: nous désirions et cherchions le sommeil, dans les bras duquel nous fûmes bientôt ensevelis.

CHAPITRE XVII. Nouveau butin sur le vaisseau échoué. Au premier chant du coq, je me levai, et, avant que le reste de la famille fût éveillé, je descendis de l'échelle, et je m'occupai du kanguroo pour luiôter, sans la gâter, sa belle robe gris de souris , et vraiment il était temps d'y penser; nos chiens s'étaient si bien trouvés, la veille, de leur repas d'entrailles, qu'ils yavaient pris goût, et voulaient faire un déjeûner en règle avec la bête entière. Avant que je fusse au bas de l'échelle, ils avaient déjà arraché la tête de l'animal, que j'avais suspendu assez haut par les pieds de derrière ; et moitié amis, moitié ennemis, ils allaient se la partager, lorsque je vins à temps pour les en empêcher. Je trouvai que, n'ayant ni cave ni garde-manger pour garantir nos provisions, il serait prudent de leur administrer une petite correction : ils

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