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L'année suivante, 10e de l'hégire (631 de J.-C), le nombre de conversions et de soumissions ne fit que s'accroître; restreintes jusqu'ici au Hedjaz et aux contrées du nord de l'Arabie, elles s'étendirent alors aux provinces méridionales et à celles de l'est; c'est ainsi que le Hadramaut, l'Yémen et le Nedjd reconnurent le culte d'un seul Dieu et en même temps la mission prophétique de Mahomet, et il est à remarquer que le prophète des Arabes ne se contentait pas de la profession du culte unitaire, s'il n'avait pas pour corollaire la reconnaissance de sa mission. Il n'y a pas d'autre dieu que Dieu (Allah) et Mabomet est l'envoyé de Dieu; c'était la formule consacrée, les deux témoignages (chehadeteïn) indispensables pour être regardé comme musulman, mouslim (homme résigné à la volonté de Dieu).

L'œuvre de Mahomet était enfin accomplie, après vingt ans d'efforts persévérants dont la première moitié ne semblait promettre que des mécomptes, et ne lui avait valu que des railleries, des Insultes et la haine. Pour consacrer le succès de son œuvre, Mahomet annonça, dans la dixième année de l'hégire, son intention de faire un pèlerinage solennel à la Mecque, et aussitôt de tous les côtés de l'Arabie on accourut à Médine pour l'accompagner dans cet acte de dévotion traditionnelle; le cortége se montait selon les uns à quatre-vingt-dix mille, selon d'autres à cent quatorze mille hommes. Arrivé à la Mecque, il accomplit toutes les cérémonies consacrées par l'usage, dit la prière et se rendit le lendemain au mont Arafat, où il prononça une allocution qui fut ensuite répétée par un Koreïchite doué d'une voix retentissante, afin que la multitude rassemblée sur le penchant de la colline pût l'entendre. Cette allocution, que la tradition a conservée, résumait les principaux préceptes contenus dans le Koran ; elle inculquait la justice, l'humanité, la bienveillance, la fraternité entre tous les musulmans, les bons procédés envers les femmes, la probité dans les relations de la vie civile; elle condamnait l'embolisme '. « Je vous laisse, disait enfin Mahomet, une loi qui vous préservera de l'erreur, une loi claire et positive, un livre envoyé d'en haut- » Il termina en criant: « O mon Dieu! ai-je rempli ma mission? » Et toutes les voix répondirent : « Oui, tu l'as remplie. »

Le lendemain, jour des sacrifices, Mahomet immola de sa main soixante-trois chameaux et donna la liberté à soixante-trois esclaves, ce nombre étant précisément égal aux années de son âge, compté en mois lunaires dont il venait de recommander la conservation. Il se fit ensuite raser la tête (car pendant le pèlerinage il n'est pas permis de se raser la tête ni de se couper les ongles); les personnes les plus rapprochées se partageaient les cheveux coupés. Le pèlerinage dont nous venons de parler s'appelle lé

.' Ou l'intercalalion des jours pour corriger les mois lunaires.

pèlerinage d'adieu. Mahomet avait fait pressentir dans son allocution du mont Arafat qu'il ne lui serait peut-être pas donné de revoir la Mecque. Effectivement, peu de temps après son retour à Médine, il tomba malade. Cette indisposition, bien qu'elle affaiblit ses forces physiques, n'altéra en rien ses facultés intellectuelles; il conçut le projet d'une nouvelle expédition contre les provinces romaines, et désigna même le chef des troupes Ouçama, fils de son affranchi Zeid, qui devait conduire cette expédition. Vers celte époque un orage surgissait dans l'Arabie même. Trois hommes se déclarèrent en même temps dans trois différentes pro/inces, prophètes des Arabes, l'un était Tolaïka, dans le Nedjd, i'autre Moçaïlama, dans l'Yémama, et le troisième Aïhala, nommé aussi el-Aswad (le noir) de la tribu d'Ans (el-Ansi), dans l'Yémen. Ces prophètes, qui ne pouvaient être regardés par les musulmans que comme de faux prophètes, avaient déjà fait quelques progrès parmi les tribus nouvellement converties, mais éloignées de Médine ; et Moçaïlama adressa même à Mahomet une lettre dans laquelle il lui proposait de partager avec lui le pouvoir, tous deux étant également prophètes et envoyés de Dieu. Mahomet répondit à ce message par ces mots : « Mohammed, envoyé de Dieu, à Moçaïlama l'imposteur. Salut à ceux qui suivent la voie droite '. La terre appartient à Dieu, il en donne la possession à qui il lui plaît. Ceux là seuls prospèrent qui craignent le Seigneur. » Les termes de cette réponse faisaient entendre que Mahomet allait remettre au sort des armes de décider à qui devait appartenir le pouvoir; en attendant il envoya des ordres à ses généraux pour contenir les progrès des imposteurs; mais il ne connut que la défaite d'Elaswad, assassiné par un de ses propres lieutenants; car la fièvre qui l'avait quitté revint au bout de peu de temps, et affaiblit bientôt toutes ses forces. Se sentant de plus en plus mal, il s'installa dans le logement d'Aïcha, sa femme, et donna des instructions très-précises sur la manière dont il voulait être enterré.

« Quand vous m'aurez lavé et enseveli, disait-il à ses parents, vous me poserez sur ce lit au bord de ma tombe, qui sera creusée dans cette chambre même, à la place où je suis, puis vous me laisserez seul et vous attendrez que l'ange Gabriel et tous les anges du ciel aient prié sur moi, vous rentrerez ensuite pour prier sur moi, d'abord ma famille et ensuite tous les musulmans. » Malgré sa faiblesse extrême, il se rendit encore, s'appuyant sur ses deux cousins, à la Mosquée, et là, monté sur la chaire (minber), il fit aux musulmans l'allocution suivante : « O musulmans, si j'ai frappé quelqu'un d'entre vous, voici mon dos, qu'il me frappe; si quelqu'un a été offensé par moi, qu'il me rende offense pour offense ; si j'ai ravi à quelqu'un son bien, qu'il le reprenne, qu'on ne craigne pas de s'attirer par là ma baine, la baine n'est pas dans ma nature. » Un individu vint lui réclamer trois dirhems; Mahomet les lui restitua aussitôt en disant: « Mieux vaut la honte en ce monde que dans l'autre. » Quelques jours après, se sentant trop faible pour quitter le lit, il dit tout à coup aux assistants dans un moment voisin du délire : « Qu'on m'apporte de l'encre et du papier, je vais vous donner un écrit qui vous préservera à jamais de l'erreur. » Mais Omar empécha qu'on n'exécutât cet ordre. « Le prophète est en délire, dit-il. N'avons-nous pas le Koran pour nous guider? » Pendant qu'on disputait s'il fallait se conformer aux ordres d'un moribond, Mahomet dit aux assistants : « Retirez-vous, il ne convient pas de disputer ainsi en présence de l'envoyé de Dieu. » Il reparut encore une fois dans la Mosquée, avec laquelle sa chambre communiquait, et recommanda cette fois-ci de suivre le Koran comme un guide infaillible au milieu des épreuves qui attendaient les musulmans. Ces conseils furent prononcés d'une voix puissaute et sonore qui semblait indiquer un retour de forces; toutefois, ce ne fut que le dernier éclat d'une lumière qui allait bientôt s'éteindre. Rentré dans son appartement, il demeura pendant quelques heures affaissé après avoir prononcé des mots entrecoupés : a Mon Dieu... oui... avec le compagnon d'en haut (l'ange Gabriel). » Il expira sur les genoux d'Aicha, le 13 rabi, 1er de l'année II de l'hégire (le 8 juin, 632 de J.-C), qui était un lundi. Son tombeau est donc à Médine, qui a reçu à cause de cela l'épilhète de monewwereh, l'illuminée. La nouvelle de sa mort se répandit bientôt à Médine et y jeta une consternation générale ; les uns ne voulaient pas y croire, d'autres étaient déjà disposés à retourner à l'idolâtrie; mais la résolution d'Aboubekr survenue promptement étouffa le désordre en germe et fixa pour toujours les destinées de l'islam. On voit par ce qu'on vient de dire que Mahomet n'avait désigné aucun successeur'. A l'époque de sa mort il ne laissa aucun enfant mâle; il épousa en tout quinze femmes, et eut commerce avec douze d'entre elles. A l'exception de Marie la Copte, d'abord sa concubine, ensuite sa femme, dont 11 eut un ils, Ibrahim, qui mourut avant lui; il eut tous les autres enfants de Khadidja, sa première femme, ce furent les quatre garçons Kacim, Taiib, Tahir, Abdallah, et quatre filles : Falima, mariée à Ali Rokaïa et Omm Kolthoum, mariées toutes les deux à Otbman, plus tard khalife, ainsi que Zeïnab (Zénobie). Parmi celles de ses femmes qui ont acquis quelque célébrité, sont Khadidja, fille de Khowaflid ; Aîcha, fille d'Aboubekr; Hafsa, fille d'Omar; Omm Habiba, fille d'Abou-Sofian, un des Koreïchites puissants; Safia la juive; Zeïuab, fille de Diahch, mariée d'abord à son affranchi Zeïd (Voy. le chap. XXXUI, au sujet de ce mariage). Neuf de ces femmes survécurent à .Mahomet; mais comme il avait interdit aux musulmans de les épouser après sa mort (XXXUI, 53), aucune d'elles ne'se remaria. Ce nombre de femmes est en contradiction flagrante avec le précepte du Koran, qui défend aux musulmans d'avoir à la fois plus de quatre femmes légitimement mariées (chap. IV); mais c'était une prérogative que Mahomet revendiquait, en sa qualité de chef spirituel et de prophète.

'Il est à remarquer que les princes musulmans commencent par cette formule de salut les lettres qu'ils adressent aux princes non musulmans.

'Il serait inutile de discuter ici la valeur îles arguments que les chiites produisent en faveur d'Ali, gendre de Mahomet, arguments tires de plusieurs passages du Koran et de la tradition. Tous ces arguments sont donnés fort longuement dans un exposé de la doctrine chiite intitulé « Hakkoul-yakin » (la vécitf certaine), ouvrage persan composé vers 1696 de notre ère, par MohammedBakir, hls de Mohammed-Taki, et imprimé à Ispahan.

Mahomet avait, dit-on, déclaré devant Aboubekr qu'à la mort d'un prophète tout ce qu'il possédait devait retourner à la nation, à l'Etat; c'est sans doute de cette parole qu'on se prévalut à sa mort, pour assigner à ses femmes une pension sur le trésor public, et pour priver sa fille Fatima de la propriété de Fadak, bourg con/iuis sur les juifs. En vertu des préceptes du Koran, le chef de l'Etat, le pontife, avait droit au cinquième du butin pris sur l'ennemi; Mahomet, après l'avoir prélevé à la suite de toute expédition heureuse, en appliquait une grande partie à secourir des indigents, des veuves et des orphelins; sa vie sobre et simple, une activité incessante ne l'entraînaient pas à des dépenses excessives, mais l'entretien d'un grand nombre de femmes, dont chacune occupait une maison ou un logement à part, absorbait ses ressources.

Il avait vingt-deux chevaux, deux ânes Ofair et Fa'four ; cinq mules dont la plus connue, la blanche, se nommait Doldol; quatre chamelles qu'il montait, et dont la plus connue était Koswa (à l'oreille coupée) ; vingt autres chamelles à lait; cent brebis et quelques chèvres. De neuf sabres, le plus célèbre et qui passa ensuite à Ali s'appelait dhoulfikar, c'était un sabre à deux lames divergentes vers la pointe; trois lances, trois arcs, sept cuirasses, trois boucliers, un étendart [liwa) blanc, et un autre noir appelé okab (aigle noir), c'est le même, dit-on, que l'on a conservé jusqu'à nos jours à Constantinople sous le nom de sandjak cherif (drapeau illustre). Un manteau [borda), qui est conservé à Constantinople sous le nom de kherkaï cherifeh, est, dit-on, le même que Mahomet donna au poète Ca'b qui avait écrit son panégyrique. Le turban vert devint plus lard le signe distinclif de ses descendants issus de sa fille Fatima, le turban noir fut celui de la ligne collatérale issue de son oncie Abbas, aïeul des Abassides. Quant à son extérieur, Mahomet était de taille moyenne, son corps bien formé et robuste; il avait les yeux noirs, les cheveux noirs et plats, le nez aquilin, les joues unies et colorées, les dents un peu écartées; malgré son âge avancé, à peine lui voyait-on quelques cheveux blancs, il avait, du reste, l'habitude de les teindre, en noir, selon l'usage des Arabes, de se colorer les ongles avec lehenna.et de mettre du collyre [kohl) sur ses paupières; il aimait à se mirer dans un miroir ou dans un vase rempli d'eau pour ajuster son turban. Quant à ses goûts, on cite de lui ces paroles : « Les choses que j'aime le plus au monde, ce sont les femmes et les parfums, mais ce qui me réconforte l'âme, c'est la prière. » Son extérieur avantageux était du reste rehaussé par une grande expression de bonté et d'affabilité. Il ne quittait jamais le premier celui qui l'abordait, et ne retirait pas la main avant que celui qui la lui serrait n'eût retiré la sienne; il s'adresse dans le chapitre LXXX un reproche sévère pour avoir reçu avec humeur un homme pauvre, toutefois il eut soin de se prémunir contre les importuniléset la grossièreté de ses concitoyens, par des passages du Koran qui enseignent les régles de la politesse. Préoccupé avant tout du but principal, il savait supporter avec patience les injures et les insultes et n'éprouvait aucun plaisir à satisfaire sa vengeance personnelle, lorsque le succès de sa cause la rendait inutile. Après la prise de la Mecque, on lui amena un de ses ennemis les plus acharnés, il garda le silence et finit par lui pardonner. «J'ai gardé le silence, dit-il à ses compagnons, dans l'attente que quelqu'un se levât et tuât cet homme. — Nous attendions un signe de toi, prophète 1 — Il ne sied pas au prophète de faire des signes ^intelligence qui seraient une trahison, répondit-il. » C'était en quelque sorte enseigner comment on devait interpréter le silence du prophète vis-a-vis d'un ennemi. La tradition a conservé plusieurs traits de la vie de Mahomet qui le peignent comme un homme très-doux, très-humain, très-bienveillant pour ceux qui lui étaient dévoués. Il ressentait cependant vivement les satires de quelques poètes idolâtres, et chargea quelques-uns de ceux qui avaient embrassé son parti de leur répondre; les plus renommés de ces poètes dévoués à Mahomet sont Hassan, fils de Thabit, et Ca'b, fils de Zohaïr. Quant à luimême, il était tellement étranger à la poésie, qu'on cite de lui des exemples, où, en répétant les vers d'un autre poëte, il transposait les mots de manière à détruire et la mesure et la rime. Le jugement qu'il porte, dans le Koran, sur les poètes en général (chap. XXVI), font croire qu'il était tout aussi disposé à s'en passer, dans son empire musulman, que Platon l'était à les chasser de sa république. Il faut reconnaître en même temps que l'exaltation religieuse produite par l'entraînement du nouveau culte a comprimé tout à coup les élans poétiques du paganisme. Un célèbre poëte arabe, Lebid, cessa de composer des vers dès qu'il fut devenu musulman, et les poètes panégyristes de Mahomet ne peuvent lutter avec les Amrilkaïs, les Chanfara, les Tarafa. 11 est difficile de dire si Mahomet savait lire et écrire; le passage du Koran où l'ange Gabriel lui dit : « Lis. — Et sa réponse: Eique lirai-je?» ferait croire qu'il savait lire; quand peu de

c.

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