Images de page
PDF
ePub

voilà maintenant comme tout autre exposé aux coups de la mort. Avec ses pendeloques et sa cuirasse naturelles, il aurait pu vaincre les immortels eux-mêmes; Indra, Kouvéra,Varouna, n'auraient osé l'affronter. L'arc Gandiva dans la main d'Ardjouna, le disque de guerre Soudarçana dans la main de Krishna, auraient été également impuissants. Désormais, c'est Karna qui est menacé de périr, loin de faire périr les autres; et Krishna promet au vaillant Ardjouna de lui indiquer un moyen sûr de frapper Karna et de le tuer1.

Le vieux Dhritarâshtra interrompt ici la narration de Sandjaya, pour lui adresser une question fort simple et qui se présente tout naturellement. Comment se fait-il que Karna ait employé cette lance magique contre un ennemi inférieur tel que Ghatotkatcha, au lieu de s'en servir contre Ardjouna, dont la mort aurait certainement entraîné la victoire pour les Kourous? Les raisons que donne Sandjaya ne sont ni concluantes ni très-claires; il attribue l'aveuglement de Karna à l'influence de Krishna, mais surtout à la puissance du Destin2. Krishna, qui veut avant tout qu'Ardjouna l'emporte, a égaré l'esprit de Karna, qui s'est défait si légèrement d'une arme incomparable; mais le Destin, plus fort que Krishna lui-même, avait décidé dès longtemps que les Pandavas seraient vainqueurs et que les Kourous seraient défaits.

Youddhishthira, qui ne sait pas comment Ghatotkatcha est tombé, ne voit en lui que son neveu, mort si jeune et si vaillant. Il s'afflige de cette perte, qui va désoler le cœur de son frère Bhîma. Mais Krishna vient apaiser le chagrin d'Youddhishthira, en lui apprenant que Karna est désarmé, et que, si Ghatotkatcha a succombé, Ardjouna est sauve du même coup. Krishna insiste beaucoup sur ces considérations, qui sont en réalité pleines de force; car la vie d'Ardjouna vaut mieux que celle du rakshasa. Mais ces réflexions calment médiocrement la douleur du grand roi, et, pendant qu'il s'avance furieux contre Karna, il faut que Vyàsa vienne en personne confirmer et faire valoir de nouveau tout ce qu'a dit Krishna. La mort de Ghatotkatcha est le salut d'un meilleur que lui. Puisqu'il était soumis à la loi commune et qu'il devait périr nécessairement, il est bon qu'il ait délivré Ardjouna par son trépas. Vyâsa va plus loin, et il aflirme à Youddhishtbira que, dans cinq jours, la victoire se déclarera en sa faveur, et que l'empire de la terre lui appartiendra. Après cette prédiction consolante, Vyâsa se rend invisible et disparaît aux yeux du roi, qui est trop charmé pour être surpris '.

1 Mahâbhdrata, Dronaparva, çlokas 8119-8346. Krishna explique très-longuement à son ami Ardjouna comment il l'a débarrassé de la lance de Karna et d'une foule d'autres adversaires. 11 a écarté de lui lous les dangers pour le mener plus sûrement et plus vite au triomphe. Mais cette protection divine est si marquée, que le triomphe d'Ardjouna n'a plus aucun mérite. La lance seule de Karna pouvait em pêcher la victoire; une fois cette lance disparue, Ardjouna n'a plus rien à craindre, et la lutte perd désormais tout son intérêt.— * Ibid. çlokas 8267-8300.

Je m'arrête ici un instant pour que nous voyions d'un coup d'œil rétrospectif le point où nous en sommes. Il est facile de s'égarer dans ces détours infinis où le poète nous mène, et où il se perd sans doute aussi lui-même plus d'une fois. Dans ce chant, appelé le chant de Drona, parce que la mort de Drona doit y être racontée, nous voici arrivés au çloka 8361 ; c'est-à dire que 16722 vers sont déjà passés devant nous, sans que l'épisode principal soit encore traité.

En résumé, voici ce que contient ce chant déjà si long. Après la mort de Bhîshma, qui est une perte à peu près irréparable pour les Kourous, la voix de l'armée appelle au commandement supérieur Karna, le fils du Soleil, qui lient la victoire entre ses mains, grâce à la lance enchantée qu'il a reçue d'Indra. Mais Karna est trop modeste pour accepter cet honneur, qui l'effraye; il prie le roi Douryodhana de vouloir bien prendre à sa place le vieux Drona, brahmane vénérable, qui a formé au grand art de la guerre tous les principaux chefs des deux armées. Drona se charge du fardeau, quelque lourd qu'il soit pour un homme de son âge. Mais, malgré ce courage et beaucoup de talent, il ne parvient pas à balancer très-efficacement la fortune. S'il a quelques succès, il essuie aussi de nombreux revers, et l'armée des Kourous continue à faire des pertes qui la démoralisent. Drona ne se laisse pas abattre; mais le moment approche où il va succomber lui-même, comme ont succombé Bhîshma et tant d'autres. C'est sa mort qui remplit presque entièrement la fin du Dronaparva; mais il faudra encore plus de 1000 vers pour en arriver là, c'est-à-dire 5ig çlokas ou distiques2. Le chant même ne sera pas encore tout à fait fini avec la chute du généralissime des Kourous.

Comme la bataille, qui n'a pas cessé de tout le jour, a déjà rempli une bonne partie de la nuit, les guerriers des deux armées tombent de fatigue et de sommeil. Ardjouna prend l'initiative du repos, et il conseille à ses troupes exténuées de dormir quelque temps pour retrouver des forces. Les Pandavas exécutent docilement un ordre aussi salutaire, et les Kourous suivent leur exemple, il est convenu qu'on s'arrêtera des deux parts jusqu'au lever de la lune, qui ne peut tarder; et l'on re

^Mahâbhârata, Dronaparva, çlokas 8313-8361. — * Ihid. çlokas 836* et suivants. La mort de Drona est racontée jusqu'au çloka 8881 ; et le reste du chant continue jusqu'au o,65o\ pour finir au milieu d'une grande contusion.

commencera la lutte dès qu'elle aura paru. Les dieux eux-mêmes applaudissent à cette sage résolution; les Rishis sont également de cet avis, et les kshattriyas, forts de ces approbations, vont goûter le sommeil. Mais c'est seulement pendant une heure, où chacun dort comme il peut sur le champ de bataille, sans quitter d'un pas le lieu où il se trouve. La lune montre bientôt sa lumière argentée, qui remplace avec avantage toutes les lampes et les lanternes; et aussitôt les deux armées sont sur pied pour engager de nouveaux conflits.

Douryodhana, le roi des Kourous, est fort irrité des revers presque continuels de son armée et il s'adresse en termes assez amers à son généralissime Drona; il s'étonne qu'on ne puisse pas vaincre plus vite et plus complètement des ennemis qui sont accablés de fatigue, à commencer par Ardjouna lui-même. Drona se sent blessé par ces reproches injustes-, il répond très-vivement au roi, en lui conseillant d'aller de sa personne attaquer Ardjouna, puisqu'il le croit si las de ces combats acharnés. Drona n'hésite pas à faire un pompeux éloge du héros des Pandavas, et il laisse Douryodhana, très-mécontent de ce panégyrique, pour aller mettre son année en ordre. Durant ce temps, la troisième veille de la nuit s'écoule-, et la bataille, qui a recommencé, se poursuit maintenant à la clarté du soleil, remplaçant bientôt celle de la lune1. Drona se signale par une valeur extraordinaire, qui étonne celle même d'Ardjouna. Sa fureur est si grande, et le carnage qu'il sème autour de lui est si affreux, que les Rishis divins en sont tout épouvantés. Ils descendent du Svarga, précédés d'Agni, et ils viennent trouver Drona, le belliqueux brahmane, pour arrêter, s'ils le peuvent, cette frénésie homicide. Les Rishis sont Viçvâmitra, Djamadagni, Bharadvâdja, Gotama, Vaçishtha, Kaçyapa et Atri-, ils sont accompagnés d'une foule de déités secondaires, qui sont pénétrées de la même compassion pour les victimes qu'immole le bras de Drona, et d'admiration pour tant de vigueur et d'habileté dans un vieillard. La pensée des Rishis n'est pas du tout de blâmer le généralissime des Kourous; mais ils veulent lui proposer de le conduire au monde de Brahma, et faire cesser par ce moyen détourné le carnage effroyable dont ils sont vivement émus. Ils se hasardent à faire leur proposition à Drona : « Ce ci combat est le dernier que tu doives livrer; c'est le temps fixé pour ta «mort; dépose tes armes, qui ont déjà répandu bien assez de sang. « Ton devoir n'est pas de souiller ainsi tes mains de carnage; ton de<c voir est de lire les Védas et de connaître les Védângas. Cesse donc de « combattre et viens avec nous1. »

1 Mahdbhârata, Dronaparva, çloka 8459. Je dois laisser de coté une foule d'épisodes sans importance, qui se succèdent avec rapidité dans le cours de la mêlée; mais je dois cependant indiquer celui de Douryodhana et de Sâtyaki. Au plus fort de la lutte, Douryodhana s'arrête pour s'approcher de Sâtyaki, avec lequel il a été fort lié durant toute son enfance, et il lui rappelle leurs jeux, leur affection et l'étroite amitié qui les unissaient. Sâtyaki n'est pas moins touché que le roi de ces doux souvenirs; ils échangent l'un et l'autre des paroles empreintes du plus tendre intérêt. Mais le devoir du kshattriya parle aussi; et les deux amis se précipitent 1 un sur l'autre pour essayer de s'arracher la vie. Ils sont bientôt séparés par un flot de combattants. (Ihid. çlokas 8645-8673.)

[graphic]

En entendant la voix de ces sages, Drona est bien perplexe; il ne sait s'il doit les écouter, et il hésite malgré le respect qu'il leur porte. Avant de sortir de ce monde, il veut s'éclaircir d'un doute qui l'obsède. Il craint que son valeureux fils, Açvatthâman, n'ait été tué dans le combat; pour le savoir, c'est au roi de ses ennemis, à Youddhishthira, chef des Pandavas, qu'il s'adresse. Youddhishthira est si dévoué à la vérité, qu'il est incapable de faire un mensonge, «même ce mensonge « dût-il lui assurer l'empire des trois mondes. » C'est à lui que Drona va faire part de ses inquiétudes paternelles. Comment cette communication amicale peut-elle avoir lieu au moment de la mêlée la plus furieuse? C'est ce que le poète ne nous dit pas, et il faut nous passer de le savoir. Il y a tant d'autres invraisembiances dans le Mahâbhârata qu'une de plus ne doit pas beaucoup nous arrêter. Youddhishthira est fort embarrassé de la question que Drona lui pose; pendant qu'il réfléchit, bien décidé à ne pas faire un mensonge, Krishna s'approche de lui, et il lui représente que, si Drona combat encore quelques heures comme il vient de le faire depuis le lever du soleil, c'en est fait de l'armée tout entière des Pandavas; il n'y a qu'un moyen de paralyser Drona : c'est de lui dire que son fils Açvatthâman est mort; la douleur paternelle suspendra sur-le-champ ses coups destructeurs. Comme Açvatthâman est encore vivant, Youddhishthira ne peut se résoudre à mentir, même sur le conseil de Krishna. Bhîma, son frère, vient lui suggérer une équivoque habile. Le roi de Mâlava, Indravarman, avait un éléphant appelé Açvatthâman; cet éléphant a été tué; on peut donc dire sans mensonge qu'Açvatthâman a été tué. Bhîma ne s'est pas fait faute de cette ruse; et il a déjà dit à Drona qu'Açvatthâman était mort. Drona n'a pas cru la parole de Bhîma; mais il croira certainement Youddhishthira, qui a bien plus d'autorité; et le roi n'a qu'à répondre : Açvatthâman est tué, pour qu'à l'instant Drona, désarmé par son chagrin, cesse le combat. A ce nouveau conseil, à peu près aussi déloyal que le premier, Youddhishthira résiste encore; mais pourtant, poussé par son frère, poussé par un dieu, il se résont à balbutier quelques mots à double entente; et Je malheureux père, Drona. est persuadé que son fils Açvattbâman est tué '.

'MaMbhârata, Dronaparva, çlokas 8737-873/!.

Il a assez de force pour surmonter la douleur qui l'accable; il fait encore quelques prouesses, dont les deux armées sont tout émerveillées; mais c'est la dernière lueur de son courage; il succombe bientôt à une défaillance; et, appelant à grands cris Karna, Kripa et Douryodbana, qui sont près de lui, et son cher Açvattbâman, qui ne lui répond pas, il s'affaisse dans son char. Il parait absorbé dans- la plus parfaite contemplation; personne n'a plus rien à craindre de lui. Toutes les créatures sont saisies de compassion à la vue de ce noble vieillard, ainsi consumé de regrets. Mais tout à coup le saint brahmane resplendit de lumière; et il monte au Svarga, au milieu des deux armées, aussi radieux qu'un second soleil. «Identifié avec l'Etre suprême, il était déjà dans la voie H où il n'y a plus de retour ni de renaissance;» et, accompagné des sept grands Rishis, il se rend au monde de Brahma2. Cependant Dbrishtadyoumna, qui combattait dans cette lutte suprême contre Drona, se jette sur le corps, lui coupe la tête et la lance au milieu des Kourous, qui fuient sur-le-champ. Le généreux Ardjouna ne peut s'empêcher de blâmer la cruauté de Dhrisbtadyoumna, qui a pour lui l'approbation enthousiaste de Bhîma3. Drona est âgé de quatre-vingt-cinq ans; mais il a montré dans toute la bataille une activité et une vigueur bien rares, même dans la jeunesse.

Le Dronaparva ne finit pas immédiatement avec la mort de Drona; car il faut savoir les conséquences qu'a eues cette mort dans les deux

'Mnhâbhârata, Dronaparva, çlokas 8788-8751. Toute celle longue scène d'un mensonge organisé par un dieu et par un kshattrya magnanime, et accepté par un roi, a quelque chose de repoussant. L'auteur semble l'avoir senti, et les hésitations mêmes d'Youddhishthira le prouvent. Néanmoins Youddhishlhira en arrive par faiblesse à tromper le pauvre père, qui se Ce à lui, et il n'y a pas dans le poème un seul mol de blâme pour cette indignité, qui passe pour une ruse de guerre. — ' Ibid. çlokas 8768-8785 et suivants. Ici l'auteur, un peu plus soucieux de la vraisemblance que dans bien d'autres cas, a soin de dire que cette ascension de Drona au monde de Brahma n'a eu que cinq témoins. Parmi ces témoins, ligure en première ligne l'irréprochable Ardjouna, cl aussi Sandjaya, ce narrateur, qui affirme au vieux Dhritarâshtra avoir vu de ses propres yeux ce qu'il raconte; çlokas 8864-8866. Limiter l'invraisemblance, ce n'est pas la faire disparaître. Mais Drona est un brahmane; el, quoique il ait fait le cruel office de kshatlriya, il ne peul mourir comme un guerrier vulgaire. De là la nécessité de son apothéose. — 'Ibid. çlokas 8787-8893.

« PrécédentContinuer »